Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 47 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre III

—Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera, toute cette gymnastique?

—Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la consécration, l'eau de ce puits se change en vin, par les mérites du Christ et la

vertu de saint Kadô [21] … Tu n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines gorgées. Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au paradis. Tu m'en diras des nouvelles!

[21] C'est une tradition répandue en Basse-Bretagne

que la nuit de Noël, pendant le temps que dure la consécration, l'eau des sources se change en vin pur. J'ai mentionné plus haut l'aventure authentique du pauvre Nonnic Garlantès, qui, lui, se noya tout à fait, pour avoir voulu s'assurer de la réalité du miracle (cf. Nédélek).

 

Le fermier se grattait le bout du nez.

—J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr.

—Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de mon devoir de te témoigner ma reconnaissance à ma manière… Au revoir, fils! grâce à toi me voilà presque rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter bon voyage!

Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans les champs, tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que mal sur son siège, criait à Rouzic un «hue!» formidable, et que la bonne jument s'enlevait en faisant feu des quatre pieds.

 

III

 

—Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec à son mari. Je suffirai bien toute seule à surveiller la cuisson du repas et à disposer le couvert… Partez sans crainte; la table sera prête à votre retour…

Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si çà et là, aux lucarnes des chaumières, veillait une flamme pâle, une clarté discrète de ver luisant. L'église, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes lueurs rougeâtres, pareilles à des feux de forge. Et des chants montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch, accompagné comme en sourdine par le nasillement monotone du chœur des femmes. Puis, soudain, les chants cessèrent et, dans le silence, retentirent par saccades les tintements grêles d'une clochette.

—La consécration! se dit Fanta.

Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, ouvrant la porte, se vint mettre debout pour assister à la sortie de la messe.

Il lui sembla entendre des gémissements.

Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?

Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de puns Kadô. Et Fanta de courir au vieux puits, non sans s'être munie au préalable d'une lanterne.

—Qui est là? demanda-t-elle.

Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:

—Moi! Le Saint!

—Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint Kadô?… Est-il possible!… Et que puis-je pour vous?

La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la pauvre statue délaissée l'implorât de la sorte, dans le langage des vivants. N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, cependant, cette nuit-là, les bêtes elles-mêmes reçoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous prie, pareille faculté ne serait-elle pas accordée aux images vénérées des saints?

Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si long.

Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture béante, elle disait de sa voix la plus dévote:

—Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dévouée. Vous le savez, n'est-ce pas?… Depuis que votre ancienne statue est tombée en poussière, je ne cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans cœur et sans oreilles, des misérables, des goujats, de fieffés ivrognes!…

Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier mot de cette pieuse apostrophe.

—Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai… je vous le jure!… Sauvez-moi!… Vous n'avez qu'à abaisser le seau que j'ai laissé échapper!…

—Hein? s'écria Fanta Gouronnec… Comment? Tu n'es donc pas le saint de la citerne?

—Le Saint!… Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux.

—Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu te mets à voyager dans les puits?

Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» qui n'avait avec lui que de si lointains rapports,—furieuse surtout de voir finir de façon si plate une aventure qu'elle avait crue céleste.

L'autre, cependant, geignait de plus belle:

—Je suis à bout de forces… Au nom de Dieu, père des créatures, venez à mon aide!… Qui que vous soyez, je vous le revaudrai.

Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le laisser périr en état de péché mortel, la nuit où Jésus vient de naître!»

—Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, mais à une condition.

—Je les accepte toutes.

—Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chêne, et peinte de pourpre et d'or, la niche où tu te morfonds.

—Dans deux jours elle sera commandée.

—Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il n'y a que lui qui sache les sculpter comme il faut.

—Chez Philippe Merrer, c'est entendu.

—Dût-elle te coûter cent francs!

—Je paierai même le transport.

—Tu le jures?

—Sur ma part de paradis.

—Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.

—Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!

Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'était formé autour de la citerne.

—Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à la foule de plus en plus compacte…

Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, comme font les marins:

—Ohé! hisse!

On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si le treuil grinçait, mais l'homme aussi claquait des dents.

*

* *

 

Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny une mirifique statue de saint Kadô drapée de violet et mitrée d'or. Toute la population assistait à la cérémonie. Ce fut une occasion de franches lippées et de grasses soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton, sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu'à l'auberge du Coûte-rien dont Dall an Dribunêr lui avait, le premier, appris la route.

Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se trouve toujours quelqu'un pour dire:

—Il faudrait l'envoyer à Puns Kadô s'abreuver de «vin de Noël.»