Vieilles Histoires du Pays Breton
Chapitre IV
Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables soûleries. On y conviait—souvent de force—des filles d'alentour, les arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes, avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine. Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit expressément: ce barbare mourut vierge.
IV
Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour de lui en larges gouttes.
Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda durement au misérable près de défaillir:
—Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?
L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots, trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul, pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu affaire à trop forte partie.
—Et le bourgeois? gronda Margéot.
—… Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.
—C'est bien. Va te coucher… Hé! Nannik!
Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de chêne, accourut à l'appel du maître.
—Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête avec tes onguents de sorcière.
Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.
—Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.
Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine, en silence. Margéot commença:
—Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des enfants de Marie Robin (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre avis?
—Certes! s'écrièrent les hommes.
—Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici papier, plume et encre. Écris.
Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux écouter.
Margéot dicta:
«Au citoyen procureur, à Guingamp.
«C - ,
«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est
présenté sur les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il
m'a dit avoir eu en route une vive altercation avec un passant.
De quoi faisaient foi les blessures multiples qu'il avait tant à la
tête que dans le reste du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le
commandait l'humanité, sans lui demander aucune explication
autre que celle qu'il jugeait à propos de me donner. Au coup de
minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il avait rendu
l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer
immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de
procéder à l'inhumation.
«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.
«M .»
Margéot se tourne vers l'assistance.
—Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa ruse.
—Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz.
—Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le nombre, cela ne paraîtra point.
Les bandits s'extasièrent.
Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.
—Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que cela se fasse vite et proprement!
Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.
—Ça y est! dit-il.
Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il était resté dévot. En petit comité, on l'appelait person Kergabinn (le recteur de Kercabin). Il récita le De profundis, à voix haute. Margéot cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son aide de camp.
—Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik, le bon cheval qui va comme le tonnerre.
Dollo parti, le De profundis terminé, Margéot congédia les bandits. Il ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir. Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque peu décontenancés.
—Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis.
—N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?
… Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par plaisir. C'était un fantaisiste.
—Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.
Ainsi parlait le «maître des archers».
—Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.
—C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.
—A qui le dis-tu?
—Livre-le.
—Suivez-moi.
Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire.
—Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme.
—Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.
—Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.
—Ça se complique, murmura un des enfants de Marie Robin, en remarquant la perplexité de son chef.
Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr, mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la magnanimité et toutes autres vertus en té de Margéot. D'excellentes femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la boisson cette nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre.