Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 34 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre II

 

On l'avait trouvé, petit enfantelet nouveau-né enveloppé de mauvais langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans l'église de Rumengol. De là ses nom et prénom.

C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchères les cendres qui restent des feux allumés en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent à qui les répand sur sa terre des récoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute. Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa destination toute marquée: on l'emploie à faire célébrer des messes expiatoires pour les défunts de la paroisse; il va grossir le casuel du desservant.

Mais, cette année-là, les gens de Rumengol dérogèrent à l'usage traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-même. Il fut convenu que pour cette fois «l'argent des cendres» serait consacré à payer la mère-nourrice qui voudrait bien se charger de «l'enfant d'aventure».

Une femme se présenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait sollicitées d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait pour «innocente». Elle habitait une misérable chaumière d'argile au haut d'une lande, du côté d'Hanvec. C'est là qu'elle emporta Jean Rumengol roulé dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chèvre qu'elle avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des gwerzes d'une inspiration sauvage dont sa mémoire avait retenu des lambeaux.

Elle avait une voix étrangement mélodieuse. On l'invitait souvent aux veillées d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit, bercé par ces mystérieuses mélopées qui ressemblaient à des incantations. De bonne heure, une âme musicale s'éveilla en lui. Puis, cette croupe de pays où il demeurait avec sa mère-nourrice était comme hantée par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils ébranlaient la hutte, réveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougères, lui criaient:

«Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes éternels. Tu seras notre disciple bien-aimé. Nous soufflerons en toi notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la peine d'être sues, le mépris des vains labeurs où s'immobilisent la pensée des hommes, l'amour des libres espaces, dont vécurent les ancêtres, et la douce contemplation des étoiles qui les enchanta. Suis-nous Jean Rumengol!»

Un soir, il les suivit.

La mère-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui passa au cou une médaille de plomb où se voyait en pied la Vierge de Rumengol, avec ses doigts fins qui se prolongeaient en rayons.

—C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on t'a trouvé près de son pilier, à l'église, elle te souriait ineffablement. Puisse son sourire t'accompagner et être dans toute ta vie comme une lumière!»

Là-dessus, Jean Rumengol s'enfonça dans la nuit.

C'était le temps où la terre bretonne est en fleurs, où des odeurs de paradis lointains semblent se mêler à l'haleine des choses. Le jeune homme marcha devant lui, au hasard, du côté où soufflait le vent, tout étonné de sentir trembler dans son âme le reflet des étoiles qui brillaient là-haut.

Et dès lors il erra, semant à plein gosier les beaux vers, lâchant à travers l'Armorique les vols éperdus de strophes qui se nichaient d'elles-mêmes dans les mémoires. Il eut son heure de popularité. En Cornouailles, en Tréguêr, en Goëlo, on le salua comme le maître des chanteurs. On l'avait surnommé costik ann od, «le rossignol des grèves», parce qu'il voyageait de préférence le long des côtes et se faisait surtout entendre dans les hameaux marins. Non qu'il

dédaignât l'intérieur, le pays de l'Argoat [15] , où fument, sous le couvert des bois, les cabanes très primitives des sabotiers. Mais la mer l'attirait. Les vents lui avaient raconté sur elle des histoires merveilleuses. Il la savait peuplée de villes profondes, immenses, engourdies et non mortes. D'ailleurs, il l'aimait pour elle-même; elle était si bleue, si verte, si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!

[15] On appelle ainsi, plus particulièrement, toute la

Cornouaille des monts d'Arrée dont les pentes sont encore couvertes de bois.

Et c'était presque toujours elle qu'il chantait. Il la nommait «sa douce». Il disait ses rires et ses colères soudaines. Il la célébrait comme l'épouse du ciel et comme la mère du monde. Aussi les tribus grouillantes de pêcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se pressaient-elles autour de lui, avides de l'ouïr. D'un bourg à l'autre, on se signalait sa présence. On allumait sur les hauteurs de grands feux, et cela voulait dire:

—Petites voiles brunes, éparses là-bas, au large de la côte, revenez vite!… Jean Rumengol est parmi nous!…

Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au port…

Oui, ces triomphes-là, Jean Rumengol les connut naguère! C'étaient les belles années. Depuis, hélas! tout avait changé, tout, les êtres et même les choses. Si bien que Jean Rumengol n'était plus qu'un étranger dans son propre pays. Des gens venus de Bro C'hall, dans des chariots monstrueux traînés par des bêtes en fer, avaient envahi la contrée, la bouleversant de fond en comble.

Au lieu des petites maisons basses de pêcheurs, toutes grises et comme sculptées dans les roches qui les abritaient, ce n'étaient maintenant, au bord des grèves, que bâtisses bizarrement peinturlurées, auberges immenses plus somptueuses que des églises, où folâtrait du matin au soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et bruyantes, pour qui le plaisir semblait être l'unique affaire, et qui poussait l'irrévérence jusqu'à badiner avec la mer sacrée. Le solennel silence des côtes bretonnes fut d'abord scandalisé de tout ce tapage. Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre, ces aïeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troublé le rêve, se virent soudain mis en pièces, débités en moellons. Quelques-uns, dit-on, échappèrent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de matelots, des ramasseuses d'épaves, affirmèrent les avoir vus s'éloigner par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparaître du côté de l'Ouest, dans la brume. On considéra cela comme un «intersigne» annonçant la mort de la vieille Bretagne. Bien des cœurs se serrèrent à cette idée. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il la chantait, il avait des sanglots dans la voix.

Mais son cri d'alarme venait trop tard. Déjà les Bretons s'étaient laissé prendre aux subtiles séductions des gens de France. Peu à peu ils avaient adopté d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin leur langue. De sorte que Jean Rumengol prêchait à des oreilles qui ne voulaient plus entendre. Les lamentations de Jérémie ne trouvèrent pas d'écho. Les vieillards hochaient la tête d'un air résigné, passif. Les jeunes éclataient de rire au nez du barde. Les personnes «sensées» lui disaient sur un ton de pitié méprisante:

—En vérité, nous cherchons vainement à comprendre pourquoi vous geignez ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apporté la connaissance des choses utiles, la prospérité, la vie!…

Pêcheurs et laboureurs faisaient chorus. Jamais le blé, jamais le poisson, même au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint des prix aussi invraisemblables.

A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne répondait rien. Il se contentait de leur tourner le dos. Il ne les considérait plus comme des Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre était entré dans leurs âmes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hélas! jour par jour il dut assister, témoin irrité mais impuissant, à cette agonie de son pays, à cette déchéance de son peuple. Il n'en continua pas moins de promener à travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux grisonnants, sa face rasée, creusée, émaciée, et sa parole amère de Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du passé. On ne tarda pas à le trouver importun. On le traita de fou, de «vieux rêveur».

—Oui, rêveur! ripostait-il. Voilà pourtant où vous êtes tombés. Ce nom dont vos pères se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos lèvres.

Les seuils se fermèrent à son approche. Les chiens lui montraient les dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait par le Léon, il se présenta dans dans un manoir où jadis son couvert était toujours mis à la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait paru, l'ancien du lieu était mort. Son fils aîné, le maître actuel, dévisagea le poète nomade:

—Que te faut-il, mendiant?

—Du pain, pour l'amour de Dieu.

—Quand tu l'auras gagné! fit l'homme.

Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre à teiller. Pour le coup, Jean Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Léonard recula, épouvanté. Il ne se rassura qu'après avoir vu le vieux vagabond franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait, le pauvre Jean; sa colère s'était comme fondue subitement en une détresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilité dans un monde qui prétendait faire des teilleurs de chanvre avec les chanteurs de chansons.

Il marcha désormais au hasard, ou plutôt à l'abandon, comme une chose inerte, comme une barque en dérive, ne chantant plus, marmonnant des paroles sans suite, l'âme jonchée d'un tas d'inspirations mortes. Il traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il était cassé, flétri. On était en décembre. Il voulut grimper une dernière fois au Ménez-Hom, pour saluer de là-haut la mer grande, embrasser d'un regard suprême l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents l'esprit chanteur dont il lui avaient confié la garde, les Néo-Bretons n'en ayant plus que faire.

 

Sur le flanc du Ménez est une pyramide de pierres brutes qu'on

appelle dans le pays le [16] Bern-Mein . Un roi, dit-on, est enterré sous ce cairn. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive. Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mangé. Il ferma les yeux, pour ne plus rien voir, pas même les étoiles. Une torpeur l'envahit. «Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!»