Vieilles Histoires du Pays Breton
Chapitre III
«—Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit servi… Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle… Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de cousins, est de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que, faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon des infortunes… Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et, peut-être, diabolique… Je t'en conjure, par Dieu et par les sept saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de connaître!…»
… Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.
—C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.
III
Et, après un silence troublé seulement par le bruit du vent au dehors et les craquements des volets, elle reprit:
—La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit que j'ai retenu point par point:
«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et diseurs de bonne aventure, s'égarèrent dans la forêt de Porthuault; ils arrivèrent, harassés, à bout d'haleine et de forces, dans la clairière où travaillait alors François Harnay. Celui-ci, homme généreux et hospitalier, les admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, sans vouloir accepter d'eux aucun argent. Un vieux, presque centenaire, qui paraissait être le chef de la bande, lui dit:
«—Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une gratitude éternelle, et ton nom sera vénéré jusque chez les enfants de nos petits-enfants. Je veux te faire un cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir de nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur.
«Et il sortit de son havresac cette hachette.
«—Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la condition que tu t'en serves toujours comme d'un outil de travail, jamais comme d'une arme de combat.
«Harnay prit la hache et remercia.
«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût coupé du fer. Avec cela, inusable, et jamais ébréchée. Durant douze années qu'il la mania, il n'eut point à l'affûter une seule fois. Elle fit sa fortune, selon la prédiction du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même le plus rangé des hommes et le plus sobre, le plus habile, le plus laborieux des sabotiers. De simple ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de Saint-Servais dans une maison de pierre couverte en ardoises, pratiquer sur un pied plus large le commerce de sabots, et finalement, devenir un des principaux rentiers de l'endroit.
«Cependant les autres cousins ne laissaient pas d'être jaloux de la prospérité si rapide des affaires de François Harnay.
«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent et débordé, que la malechance, d'ailleurs, poursuivait, allait partout répétant que Harnay avait, par l'intermédiaire des Bohémiens, fait un pacte avec le diable, si même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui avait remis la hache mystérieuse, n'était pas le diable en personne. Au fond, ce Chevanz brûlait d'envie de s'approprier cette hache, fût-ce par la fraude et par le vol. Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut un beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été dérobé, et tout de suite il soupçonna quel était le voleur. Il eût pu s'adresser aux gendarmes. Mais il était de tradition parmi les cousins que l'on réglât ses comptes entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se contenta de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses ouvriers sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté lui étaient particulièrement connues. Et il les harangua à peu près en ces termes:
«—Camarades, il s'est trouvé un cousin assez indélicat pour enlever ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas besoin de le prononcer, vous l'avez tous sur les lèvres. Je respecte trop les usages de la corporation pour qu'il me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire. Il ne faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que par ses pairs. Mais je n'entends pas non plus que ma bonne hache demeure indûment en des mains indignes. Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,—mais du moins je ne veux m'en séparer que de mon plein gré et pour la confier à quelqu'un qui sache en faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je vous connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera à celui de vous qui l'ira réclamer.
«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte paille. Le sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme de vingt ans, joli comme une femme, mais hardi comme l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en eût, de la hardiesse, pour s'attaquer à Jérôme Chevanz.
«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes. C'est en combat singulier, la hache au poing, qu'ils avaient coutume de trancher leurs différends.
«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon Lantic et Jérôme Chevanz, sans doute on ne le saura jamais. La femme de ce dernier ne put fournir de renseignements que sur la scène de la provocation. Ils venaient de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg et y avait bu quelques verres, après vêpres, somnolait à demi, en achevant de fumer sa pipe, sur la pierre de l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte et Lantic était entré, une hache sur l'épaule.
«—Ohé! Chevanz!
«—C'est toi, Lantic?
«—Je viens de la part de François Harnay…
«—Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?
«—Le redemander, non! Le reprendre!…
«—Tu es trop jeune!
«—Et toi, trop lâche!
«—C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?
«—Au carrefour de Blanche-Épine.
«—Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de l'Épine-Rouge… Tu l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, mais en plein crâne!…
«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer. Les deux hommes avaient déjà disparu dans les ténèbres.
«—… Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, la forêt profonde en a gardé le secret. Il y a là un étrange, un impénétrable mystère… Ni Lantic, ni Chevanz n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on n'a retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre… La nuit du duel, il pleuvait à verse; les cousins d'alentour, en visitant à l'aube le lieu du combat, n'y aperçurent que des feuilles mortes, et pas une trace de sang… François Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an après, jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin pour se rendre au marché de Callac, son pied heurta sur le seuil quelque chose qui luisait. Et c'était la hache mais non plus étincelante de ce bel éclat toujours neuf qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire, d'une rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille que voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître, et qui est du sang, du sang d'homme, du sang de chrétien…
«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes au dehors un bruit de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.