Vieilles Histoires du Pays Breton
Chapitre VI
—Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les gabelous?
Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.
Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu, pour monter la garde à l'issue du souterrain.
Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de l'entreprise.
VI
Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient, ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.
En première ligne on leur désignait Kercabin.
Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.
Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des acheteurs!»
Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine, c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en avaient en y entrant.
Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans cesse renouvelée par de continuels arrivages.
Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la
côte disaient en se moquant: «Allons! voilà l'ermite d' [9] Enez Glaz
qui fait cuire ses patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne. On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis, avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes
détournées, à travers les landes de Botloï et les [10] mezou qui dominent Pontrieux, on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue rustique.
[9] Ile Verte.
[10] Hauts plateaux livrés à la culture.
Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au prorata des services.
Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des popularités.