Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 46 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre II

Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.

—Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy, lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit jamais…

Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici l'authentique récit.

 

II

 

Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,—en breton Ar Zant,— bon mari, bon père, cultivateur consommé, éleveur émérite, mais, par exemple, ivrogne, ah! ça, oui, ivrogne pommé!… Plus que sa femme, plus que ses enfants, plus même que sa terre et que son bétail, il aimait la boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la Boisson!» Il y avait, dans la façon dont il le disait, de la tendresse, de la piété, de la dévotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionné. C'était chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le recteur de la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.

—Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis boissonnier!

Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas plus d'accent à professer qu'ils étaient chrétiens.

Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est-à-dire tout les dimanches régulièrement, plus les jours de fêtes gardées, et enfin quand ses affaires l'obligeaient à paraître aux marchés voisins. Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face candide alors s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni même de grossier, au contraire: il en était comme transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient des scintillements d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors…

Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de Me Cariz, notaire à Lannion. Il était content de lui et des autres, content de l'humanité tout entière. Il avait beaucoup bu, et bu à bon compte, ce qui doublait son allégresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus un lot de chêne d'une valeur réelle de quatre cents francs… Oui dame! pour cinquante écus il était devenu, lui paysan, lui fermier, propriétaire de cette magnifique avenue du château de Kergloz,—des arbres superbes comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».—Fallait-il tout de même que M. le comte eût besoin de gros sous, après avoir rousti les pièces d'or!… Un boissonnier aussi, ce comte, mais un boissonnier des grandes villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.

—Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards, expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, assis à sa gauche sur l'unique siège du char à bancs.

Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes et clamant: «La charité!» de seuil en seuil. En échange de l'hospitalité qu'on lui accordait, dans les greniers ou les étables, il rendait aux femmes le service de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries d'hiver: d'où ce sobriquet de An Dribunêr (le dévideur) dont on l'avait affublé et qui avait fini par se substituer à son véritable nom, tombé pour lui-même en oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant péniblement la côte, au sortir de Lannion.

—Où vas-tu comme ça, Dall?

—A ta voix je te reconnais, Ar Zant… Je vais bien loin, si j'en crois mes jambes qui me rappellent à tout moment qu'elles ont passé l'âge de courir les chemins.

—Mais encore?

—A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque cependant tu tiens à le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit.

—Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur porte. Tu n'auras que trois champs à traverser.

Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant sur Joseph le Saint toutes les bénédictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'était mis à lui faire ses confidences.

…—Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes…

—Certes, opinait l'aveugle.

—Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé?

—Plus d'une fois, oui… à l'auberge du Coûte rien.

—Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge?

—Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, sur les places des bourgs, dans l'herbe des prés. C'est le tonneau du bon Dieu: chacun peut y boire. L'eau coule pour tout le monde.

—De l'eau!… Pouah! fit le Saint avec une grimace.

Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle, mais que surprirent seuls les anges qui rôdent dans le firmament de Bretagne, la nuit de Noël… La silhouette d'une maison se profila en noir sur l'horizon nocturne criblé d'étoiles.

Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une touffe de gui. A l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment, dormaient.

Joseph arrêta court la bête.

—J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant d'aubergiste qui se permet de ronfler à l'heure où les autres se lèvent pour rendre visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu… Nous boirons un litre en l'honneur de Jésus!… D'ailleurs, te voilà presque arrivé…

Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner sur la porte avec le manche de son fouet.

Mais personne ne lui répondit.

—Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!… C'est moi, Joseph le Saint, de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr. Laisserez-vous deux chrétiens mourir de la pépie?

Même silence.

—Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est vide? Ils sont tous en route pour la messe, mon cher… Ce que tu as de mieux à faire, c'est de continuer, toi-même, ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de Tréziny.

—Ouais, tous les cabarets seront clos.

—Tu en seras quitte pour t'abreuver au puns Kadô.

—Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce des grenouilles.

—Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré, avec, toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. Tu as été obligeant à mon égard, je te veux payer de retour. Je vais te révéler un secret que je tiens de ma grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée comme pas une sur les merveilles de la «nuit sainte»… Seulement, jure-moi d'abord que tu n'en abuseras point…

—Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.

—Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges en effet seront fermées; les gens seront à l'église. Laisse ton équipage à l'entrée du bourg et dirige-toi vers le puits qui est au milieu de la place. Là, assieds-toi sur la margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la clochette de l'enfant de chœur, au moment de la consécration. Dès qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de temps. Saisis d'un poing solide l'un des seaux et mets-toi à califourchon sur l'autre. Tu descendras ainsi tout doucement et tu atteindras sans peine la niche pratiquée dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?