Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 48 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Le Forgeron de Plouzélambre

LE FORGERON

 

DE

 

PLOUZÉLAMBRE

 

A Mlle Finette.

 

Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous en déplaise, un affreux galopin, toujours courant, toujours trottant, en quête d'aventures héroïques qui finissaient le plus souvent de la façon la plus sotte et d'où je sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez demandé de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre récente m'a remise en mémoire.

 

I

 

C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre. Imaginez une pauvre bourgade, la plus humble et la plus perdue: de vieilles maisons grises aux toits galonnés de lichens jaunes; quatre ou cinq auberges avec des enseignes d'une orthographe extraordinairement fantaisiste; un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs presque millénaires; une église lamentable, à demi effondrée, ne tenant debout que par miracle, et, en face de l'église, l'école—une grande bâtisse fort laide, mais où, tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien. J'en ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, ne sont pas demeurées aussi chères à mon souvenir.

J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures. Des écoliers, pareils à celui que je fus, entraient en classe, disposés sur une longue file, les mains derrière le dos, le sac de toile en bandoulière, tête nue et chantant. Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles retentissait en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires montant à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais pas la mienne. L'homme porte en lui une infinie puissance d'illusion: il avait suffi qu'autour de moi se reconstituât le décor familier de mon enfance, pour que je me crusse redevenu un enfant.

Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, sa faucille sur l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander:

—L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?

Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea, un peu surpris. Puis, au bout d'un instant:

—Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble sur les mêmes bancs. Tu dois être un tel. Moi, je suis le Bourdonnec.

Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement.

—C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait pas plus de peine à se reconnaître!… Je me suis souvent demandé, quand on causait de toi, chez nous, quel air tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il pas étrange que tu sois exactement celui que je me figurais?

Je confessai en toute sincérité que, pour ma part, j'eusse difficilement mis, de prime abord, sur son visage robuste et hâlé le nom du petit Jouan Le Bourdonnec qui fut le premier et le plus aimé de mes compagnons d'études.

Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans de Bretagne sont coutumiers:

—Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous pareils… Mais, poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta question. Ne me parlais-tu pas de M. Loarer? Je vais te conduire à lui: nous n'avons, hélas! que l'échalier du cimetière à franchir.

Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée de coquillages de mer; à droite, à gauche, des tertres verdoyants surmontés de croix peintes, racontant des vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout, une tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans un bloc de granit rose.

—C'est ici, fit Jouan.

Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux maître d'école un souvenir attendri:

—Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les plus pauvres y sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il eût une sépulture convenable. «Il faut, disaient-ils, que sa tombe soit aussi belle que celle d'un curé.» Le fait est que nous lui devions bien cela. Te rappelles-tu…?

Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par l'autre côté. Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient les évocations du passé. Le paisible champ des morts, baigné par l'éclatante lumière d'août, foisonnait de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient du calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin, dans les campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue des machines à battre. De temps à autre, Jouan me prenait par le bras, me désignait une croix sur un tertre:

—Lis ce nom…

Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché dans le grand repos, avant d'avoir accompli le meilleur de sa tâche. Une vague mélancolie me gagnait, et cependant j'eus toutes les peines du monde à retenir un éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits là, au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec me dit à brûle-pourpoint:

—Il était de l'histoire du symbole, tu sais?… Car tu te la rappelles, l'histoire du symbole?

Oui bien, je me la rappelais… Nous voilà de la reconstruire ensemble, pièce à pièce, en ses moindres détails.

Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte d'apprendre aux petits Bretons le français, dont ils ne possédaient pas un traître mot, on leur interdisait, même aux récréations, de se servir entre eux de la seule langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.

Autant les condamner au silence.

Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage.

Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à notre vocabulaire celtique, au moyen de désinences appropriées, une couleur vaguement française. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, par exemple: «J'ai torré mon botès». Traduisez: j'ai cassé mon sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: meignater. Cela signifiait: se battre à coup de pierres. Tant de choses en un seul mot!

Le reste était à l'avenant.

Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de six à dix ans.

Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres eux-mêmes et, pour y obvier, ils adoptèrent le symbole.

Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystère.

Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et apparences d'une rondelle de fer-blanc percée en son milieu d'un trou que traversait une ficelle.

Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, le surveillant vous glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en défaire, en le passant à un condisciple, astucieusement pris par vous en faute. On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez vite un excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis de penser que ce n'est point le but idéal de l'éducation. Le dernier détenteur du symbole, à la fin de la journée scolaire, restait une heure après le départ des autres à ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire la toilette de la classe.

Et donc, cette humiliation m'advint.

J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me venger.

Au lieu de déposer le symbole sur la chaire, ainsi qu'il était prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand je fus libre, pour emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitôt dehors, mon premier soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg.

—Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet instrument d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui les funérailles qu'il mérite.

Ils s'écrièrent d'une seule voix:

—C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!

L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn. Le Bourdonnec et moi marchions en tête de la bande. Les autres suivaient, hurlant et vociférant. Nous devions avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches partant en guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils pour nous regarder passer.

Le Rûn est une éminence broussailleuse, située à un quart de lieue environ du bourg de Plouzélambre, dont d'anciennes carrières abandonnées ont profondément entaillé les flancs. Où le cadavre de notre ennemi serait-il mieux enfoui que sous cette colline déserte, dans une de ces grottes obstruées par les ronces, hantées seulement des chauves-souris et des crapauds? Il fut procédé à son inhumation, selon les rites les plus solennels.

En guise de monument, nous érigeâmes au-dessus un tas de pierres semblable à ces cairns qui, chez nos ancêtres, marquaient la sépulture des grands chefs barbares. Puis, sur une «couverture de cahier cartonné» fixée dans un rameau d'ajonc, l'un de nous—celui-là même dont une croix de bois noir venait de me rappeler le nom— écrivit au crayon ces deux vers qu'un symboliste d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne désavouerait peut-être pas:

 

Ci-gît le symbole,

On pourra parler breton à l'école.

 

Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais assemblées. Que Dieu les lui pardonne!