Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 38 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre VI

Sainte Marie du Ménez-Hom introduisit dans la pierre la clef qu'elle portait. La pierre roula sur d'invisibles gonds et exhala, en s'ouvrant, un soupir si doux, si long, si puissant que toute la terre bretonne en dut tressaillir dans ses entrailles les plus profondes.

—Te voici dans le pays de tes jeunes rêves! dit la Vierge à son filleul, le chanteur nomade.

Jean Rumengol s'était déjà ressouvenu de la légende. Il avait compris avant même que sa marraine eût parlé.

 

VI

 

—Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous.

Elle s'engagea la première dans l'étroit corridor creusé à travers la roche. Jean y pénétra sur ses pas. De la voûte, des eaux amères s'égouttaient, et les parois étaient luisantes comme des joues où ont ruisselé des larmes. Ce trajet souterrain fut de courte durée. Quand on se retrouva à l'air libre, Jean ne fut pas médiocrement désappointé de voir qu'il faisait dans le ciel la même nuit et que la grève était tout aussi nue, tout aussi plate.

Elle mentait donc comme les autres, la belle légende de la Vierge du Ménez-Hom, puisque le miracle tardait tant à s'accomplir! Dame Marie devina-t-elle le doute qui assombrissait l'âme de son filleul? Elle eut un sourire étrange, un plissement malicieux des lèvres.

—Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux!

Ce disant, le visage tourné vers la baie, elle élevait en ses bras le Mabik. Maintenant il semblait tout en or, ce Mabik. Il agita ses petites mains, et, de chacun de ses doigts, des jets de feu s'élancèrent, rayant l'espace comme des fusées. Puis il s'écria d'un ton enfantin, quoique un peu triste:

—En l'honneur de ma naissance, je veux que toute chose morte renaisse!

Il n'eut pas plus tôt achevé que, dans la plage déserte, il se fit comme un vaste remuement. Où il n'y avait tout à l'heure que sable, monotonie, stérilité, solitude, des maisons surgirent; et plus haut que les maisons montèrent des palais, et plus haut que les palais se dressèrent des clochers d'églises. A la place de la mer disparue, une mer nouvelle s'épandait, un océan de toits, une houle d'ardoises bleuissantes, où les cathédrales avaient une majestueuse immobilité de vaisseaux à l'ancre, où les flèches de pierre pointaient comme des mâts.

Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles étaient toutes là, pressées les unes contre les autres, les cités dont la tradition bretonne a perpétué jusqu'en notre temps les noms et le souvenir: Tolente qui fut, dit-on, où est Plouguerneau; Occismor qui fut où est Saint-Pol; Lexobie qui fut où est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le pays de Cornouailles.

La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la forme d'une Jérusalem messianique, à l'appel du Messie. L'âge d'or des vieilles tribus armoricaines revivait.

Jésus fit un signe.

Et voilà les cloches de Noël de s'abattre de-ci de-là sur les clochers de ces villes de rêve; les voilà de se nicher dans les hautes chambres, avec leurs longues chevelures blondes ou brunes pendant jusqu'à terre, pareilles à des cordes tressées. Et les étoiles errantes de se disperser dans les maisons, d'allumer une flamme dans les âtres, de brûler derrière les vitres, sur les tables, comme les chandelles joyeuses d'un réveillon. Dans les rues sinueuses, baignées d'une lumière élyséenne qui les faisait ressembler à des sillages de barques, tant elle les argentait doucement, des ombres commencèrent à se mouvoir. Silhouettes encore indistinctes, mais qui allaient se précisant.

Ainsi que le lui avait narquoisement recommandé sa marraine, Jean Rumengol avait ouvert tout grand ses yeux. Il n'osait les en croire. Au fond, il avait peur. Cette réalisation imprévue du plus tenace et du plus impossible de ses vœux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se retrouver dans le Ménez, la tête appuyée au Bern-Meïn, échapper n'importe comment à cette vision tant souhaitée des choses d'autrefois, redevenues actuelles, présentes, vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds s'étaient comme enracinés dans le sable. Il était prisonnier de son propre songe. Peut-être qu'en implorant sainte Marie?… Il joignit les mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. Elle avait disparu. Disparu aussi le Mabik.

Il ne restait d'eux que cette grande clarté enveloppant quatre villes mortes qui se mettaient à revivre.

Le barde, en regardant du côté de la terre, constata qu'un mur immense la lui fermait, un mur noir, impénétrable, une cloison sans issue. Devant lui, en revanche, s'élargissait un éventail de rues aux perspectives indéfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets ankylosés des boutiques. Des marchands très anciens, aux figures jeunettes, paraient les façades de leurs maisons de défroques historiques. Les justaucorps en peau d'aurochs se balançaient accrochés à des clous. Des bijoux barbares flambaient aux vitrines des orfèvres. Une odeur de sanglier rôti s'exhalait des cheminées et flottait en fumée odorante sur les toits. Des groupes de gens de tout âge et de l'un et de l'autre sexe s'acheminaient vers les églises, au bruit des cloches bourdonnantes.

Sur une place, un vieillard inspiré chantait. Il avait la barbe drue et sa chevelure se mêlait à sa barbe. Autour de lui faisaient cercle des gars énormes, des filles d'une beauté souveraine. Il chantait dans une langue rude et cependant très musicale, dans une langue aux sons gutturaux que tempérait, que voilait une sorte de nasillement triste. Et il s'accompagnait d'un instrument bizarre, d'une lyre à deux nerfs, l'un grave, l'autre mordant. Mélopée lamentable traversée d'un filet d'ironie.