Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 63 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre IV

Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis que Coupaïa se dirige d'un trot menu vers le jardin.

Ervoanic se sent triste, affreusement triste.

—Une si belle andouille!… Et si bonne!… toutes les vertus!…

A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison funèbre.

S'il s'écoutait, il entonnerait le De profundis, le De profundis de l'andouille.

Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte.

Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait pas. Sous le couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé doucement, il l'aperçoit qui fait de petits mouvements joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle n'avait jamais été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de sa voix pansue les refrains les plus extravagants.

Sans respect pour la sainteté du lieu—la cuisine du presbytère! —, elle débite à Ervoanic Prigent, avec mille enjôleries de gueuse, des propos si alléchants que, ma foi! notre homme en perd la tête, et…

 

IV

 

Lorsque la vénérable Coupaïa rentra du potager, un fin bouquet de persil à la main, Ervoanic Prigent n'était plus là, et l'andouille aussi avait disparu.

—Le misérable! il l'a enlevée!

Non, bonne Coupaïa, il s'est laissé enlever par elle.

Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprêtre?

Coupaïa était déjà dehors, ameutant les commères du bourg qui s'exclamaient, avec des mines scandalisées:

—Jésus-Maria-credo!… Miséricorde!… Ervoanic Prigent!… Est-il possible!… Un si doux homme! L'enfant du bon Dieu! un innocent!…

Et toutes de se mettre à la poursuite de l'infâme ravisseur. On fouilla les coins et les recoins, les crèches et les granges. On le chercha partout, sauf là où il était, c'est-à-dire à l'église.

Mon Dieu, oui! à l'église, où officiait précisément M. l'archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, ornée dans le dos d'un resplendissant soleil d'or.

Entré par la porte du bas-côté, Ervoanic s'était glissé le long de la muraille jusqu'au confessionnal, où Dom Karantec achevait d'écouter d'une oreille bénigne et d'absoudre d'une main paternelle les péchés de ses ouailles, car l'heure de la communion approchait.

C'était un excellent chrétien qu'Ervoanic Prigent; et, bien qu'à l'entendre il n'eût jamais eu «ni père ni mère», il n'en avait pas moins une conscience scrupuleuse, plus scrupuleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très apparentés. Tout en pressant le fruit de son larcin contre son cœur, sous sa pauvre chemise en loques, il ne laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants. Réfugié dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine de Meâ culpâ sonores, attentif néanmoins à ne pas froisser l'andouille dont la tiédeur humide caressait doucement sa chair.

Son tour venu, il s'agenouilla d'un air contrit sur le petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.

—Mon père, bénissez-moi parce que j'ai péché!

—Est-ce que ce n'est pas vous, Ervoanic?

—Hélas! si, monsieur le recteur.

—Quelle est cette idée qui vous prend, mon garçon?… Les innocents, comme vous, ne pèchent point.

—Je ne demande pas mieux que de vous croire, monsieur le recteur… Cependant, je ne suis pas tranquille…

—Allons, contez-moi donc ça. Mais faites vite, car l'Élévation a sonné, et M. l'archiprêtre m'attend à l'autel.

—Voilà. J'ai volé, monsieur le recteur.

—Volé, Ervoanic? Ah! c'est mal, en effet, c'est très mal. Vous n'avez qu'un moyen de réparer votre faute, c'est de restituer. Reportez ce que vous avez dérobé à la personne à qui vous avez fait tort.

—Oui, j'y ai pensé, mais… Peut-être, monsieur le recteur, qu'en vous remettant la chose à vous-même…

Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses haillons.

Dom Karantec l'arrêta vivement:

—Ta, ta, ta, Ervoanic, cela ne me regarde point.

—Je vous en prie, monsieur le recteur.

—Jamais de la vie.

—Bien vrai… vous ne voulez pas?…

—Non, vous dis-je.

—Hélas! monsieur le recteur, c'est qu'alors je ne sais plus comment faire.

—Voyons. Vous vous rappelez pourtant quel est le propriétaire?

—Certes.

—Eh bien! vous allez à lui et vous lui dites: «Je vous rapporte votre bien.» Est-ce assez simple?

—Vous parlez d'or, monsieur le recteur. Mais s'il ne consent pas à le reprendre?

—Vous le lui avez donc proposé.

—Foi d'honnête homme, monsieur le recteur… d'honnête homme qui n'a péché qu'une fois.

—Que ne le disiez-vous tout de suite!… Finissez votre Confiteor. Je vous donne l'absolution. Allez en paix, Ervoanic.

—Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur.