Vieilles Histoires du Pays Breton
Chapitre VIII
—Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui vous venez de rendre cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vénérais à l'égal de mon père.
Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent lentement.
Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres, par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer jusqu'à Pontrieux.
—Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le couvert!…
Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en un clin d'œil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du gin, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes, lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine.
Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire.
On ne joue pas impunément avec l' [12] Ankou .
[12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne.
Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir fait place nette.
VIII
Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du quai, hors ville.
En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge—un bouge plutôt,—dont l'enseigne était un calembour: A 'A .
Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier parut dans le cadre de la porte, élevant un fanal au-dessus de sa tête, pour reconnaître le nocturne voyageur.
—C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. J'en étais sûr. Demandez à ma femme. Je lui disais à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval pour avoir ce trot de velours.» Depuis la tournée de Guingamp, voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik… Ah! c'est une fameuse bête!… N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse bête?
Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail d'Awellik.
—Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse écurie, et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai à te parler.
Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margéot entra. «Madame Dollo»—comme on disait à Pontrieux— l'introduisit dans un étroit cabinet, dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint par l'ex-routier.
—Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, tu m'écrivais il y a quelques jours: «… Le nouveau sous-patron? rien à craindre, une fille!» Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette «fille» est capable de venir à bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce gringalet?
—Metzu.
—Est-il en ce moment au corps de garde?
—Je le crois.
—Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margéot, de Kercabin, désirerait l'entretenir.
Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et celui-ci se saluèrent cérémonieusement.
—Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux ce soir, j'ai tenu à vous rendre votre visite de l'autre jour… Croyez qu'il n'y a aucune ironie dans mes paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction de votre attitude, par la délicatesse de votre procédé.
Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient seuls en tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:
—Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.
Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs verres:
—Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.
Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où tintèrent des pièces d'or.
Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité et d'une acuité étranges.
—Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix tranquille où perçait cependant quelque mépris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je ne suis pas à vendre.
Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta de son cou de taureau à sa large face congestionnée. Il dressa son poing, son formidable poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le crâne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son âme légère d'adolescent s'exhala de ses lèvres. Ce coup d'assommoir l'avait tué. Mais quand Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs, dilatés, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il appela Dollo.
—Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette. Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de rien. Il a son compte. Si on vient chez toi réclamer le gabelou, tu diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un mensonge.