25, faubourg des étoiles
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Violette se tape sur la cuisse, tout excitée.
― Alors là, ma chouette ! Tu t’es minouchée 23 avec un père Noël,
ma parole ! Et celui-là a une maudite de belle shape 24 ! Rien à voir avec ces vieux bonhommes faussement barbus, à l’haleine pestilentielle, qui hantent les magasins de jouets.
Je m’esclaffe.
― Rien à voir, en effet.
Je rougis en pensant à Devon puis je détourne le regard sur le plat bien garni que j’ai posé sur le plan de travail. Quand je cuisine, j’en fais toujours pour dix personnes.
― Pourquoi ne pas parler de tout ça autour d’une belle assiette de lasagnes ? proposé-je à Violette en relevant la tête. Ça te dit de manger italien ?
Pour moi, ce sera la deuxième fois aujourd’hui : j’avais préparé ces lasagnes la veille, pensant que ce serait mon repas de midi, mais j’ignorais encore que Devon m’apporterait le déjeuner, à base de macaronis à la sauce carbonara, à faire réchauffer.
― En temps normal, je sauterais sur l’occasion, répond Violette. Mais on va devoir remettre ça à plus tard, je crois…
― Ah…
Une vague de déception m’envahit. C’est la première fois que mon amie décline une invitation et cela me surprend d’autant plus qu’elle a posé un sujet qui la passionne sur la table. Comme je m’apprête à lui répondre, c’est seulement à cet instant que je remarque sa tenue : une jupe crayon en laine et fils métallisés, des bottes à talons, un petit pull douillet qui donne envie de se blottir dedans, une ceinture dorée et un joli blouson en simili cuir. Je suis vraiment accaparée par mes pensées pour ne pas avoir vu tout de suite qu’elle s’est changée pour sortir.
― Mais oui ! C’est ce soir que tu as un rencart avec Auguste, m’exclamé-je en me frappant le front. Il s’est passé tellement de choses ces dernières quarante-huit heures que l’événement le plus important de la semaine m’est totalement sorti de la tête. Oh la la ! Je suis impardonnable.
Je secoue les mains et Violette pouffe.
― T’es bête !
Elle ne me laisse rien dire et tourne sur elle-même.
― Dis-moi plutôt comment tu me trouves !
― Tu es absolument splendide, dis-je, en toute sincérité. Et avec cette tenue, tu n’as pas à souffrir de l’éternel dilemme « vais-je avoir trop chaud dedans et froid dehors ? », qui te turlupinait tant.
― C’est vrai. Cette tenue est un compromis parfait entre le confort et un look glamour. Je n’tenais pas à être habillée comme la chienne
à Jacques25 !
― Comme qui ?
Violette balaye l’expression d’un geste de la main.
― Bah ça signifie être mal habillée.
J’éclate de rire.
― Violette, si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer !
Elle rit à son tour et exécute une révérence, ce qui fait redoubler mon rire.
― Quoi qu’il en soit, cet ensemble te va à ravir et je suis certaine qu’en te voyant, Auguste va s’en décrocher la mâchoire, parviens-je à dire, mon fou rire passé.
― Tu crois ?
― Absolument ! Mais ne t’attarde pas davantage ici. Tu vas te mettre en retard.
Une ombre ternit brusquement la mine radieuse de mon amie.
― Quelque chose ne va pas ? lui demandé-je, aussitôt alarmée.
Elle secoue la tête.
― C’est juste que… ça m’ennuie de t’laisser seule, ce soir. Tu n’as pas très bonne mine.
C’est à mon tour de rire.
― C’est l’effet d’un gros manque de sommeil et d’une journée bien remplie, mais ne t’en fais pas pour moi. Je vais mettre à réchauffer mon repas et je ne serai pas longue à me cacher sous mes couvertures pour le repos mérité de la guerrière.
À cet instant, Sherwood accourt, sa peluche préférée toujours entre les dents. Il me la dépose aux pieds une fois de plus et je me baisse pour la prendre et la lui lancer.
― Bon, ajoutons au programme de la soirée une séance de jeu avec Sherwood.
Ce disant, je fais le tour de la table basse, m’accroupis derrière le sapin et demande à mon toutou d’apporter son jouet. Ce qu’il fait. Il adore ce jeu, à mi-chemin entre la partie de cache-cache et le « lancer-attraper ». Tandis qu’il traque son doudou-renard, je jette un coup d’œil par la fenêtre. Dehors, j’aperçois quelques groupes de gens agités, typiques d’un début de vendredi soir. Parmi les silhouettes qui vont et viennent, aucune ne m’est familière et, inconsciemment, je soupire. Quelque part, je commençais à m’habituer à la présence de Devon dans mon appartement.
― Vraiment, ça va aller ? insiste Violette, avec une lueur qui trahit son envie de quitter les lieux sur-le-champ pour retrouver Auguste.
Je pose les poings sur les hanches.
― Je te le garantis, miss Violette Pelletier. Allez, ouste !
― Dans ce cas, commence mon amie en faisant un pas vers le seuil de l’appartement. Je verrouillerai la porte de la boutique en sortant, si tu veux ? J’ai mon double des clés.
Elle brandit son porte-clés et j’approuve d’un signe de tête.
― Ce n’est pas de refus.
Violette me gratifie d’un clin d’œil amusé et ferme la porte en scandant :
― Et à propos du baiser d’avant-hier, sache que je n’suis pas prête de lâcher l’affaire. Je. Veux. Tous. Les. Détails.
― Promis !
Elle rit encore, observe brièvement son reflet dans le miroir de l’entrée et ferme la porte derrière elle après nous avoir souhaité une bonne nuit, à Sherwood et à moi.
Ouah ! s’offusque ce dernier lorsqu’il se rend compte que mon attention s’est depuis trop longtemps éloignée du jeu que nous avions commencé. Truffe levée, le port fier, il me regarde avant de s’incliner et de relever le croupion. C’est sûr, pour lui le jeu est loin d’être terminé. Ni une, ni deux, je cache le jouet sous un coussin.
― Tu cherches le doudou ? C’est bien mon chien ! C’est bien !
Plus tard, quand le jeu est terminé et que la dernière bouchée de mes lasagnes est avalée, je me redirige vers la haute fenêtre du séjour et soulève le rideau pour observer la rue.
Aucun père Noël ou Jack Frost en vue…
Dépitée et frappée par une vague de solitude à laquelle je ne m’attendais pas, j’ai presque envie de passer un nouveau coup de fil à ma mère, pour lui dire à quel point la clientèle a été nombreuse aujourd’hui. Juste avant de composer le numéro, je me souviens que le soleil est encore couché à l’autre bout de la planète et je repose mon appareil, le cœur un peu lourd.
Deux heures et demie plus tard, Violette rentre sans faire de bruit. J’ouvre la porte de mon appartement pour savoir si tout s’est bien passé. Mon amie semble fatiguée mais émerveillée par sa soirée en compagnie d’Auguste. En fait, elle est comme sur un petit nuage et, même si ses paupières sont lourdes, elle tient finalement à tout me raconter avant d’aller se coucher. Nous parlons d’Auguste et le temps défile. Finalement, nous nous endormons sur le canapé et demeurons là jusqu’à ce que les bruits de la ville nous réveillent.
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Chapitre 13 : Reine des glaces
18 décembre
(Bougie aux parfums de baie bleue polaire et de menthe poivrée)
Ce week-end démarre sur les chapeaux de roue au Faubourg des Étoiles. Même si l’affluence est en légère baisse par rapport à la veille, je n’ai guère le temps de souffler entre chaque client – temps que je mets d’ailleurs à profit pour m’occuper du réassortiment et pour repositionner les articles déplacés. Je travaille avec plus d’efficacité que la veille et je suis persuadée que demain, je me débrouillerai encore mieux. S’il y a parfois des vocations, il existe aussi des métiers qui s’apprennent sur le tas, et j’apprends chaque jour. Rassérénée par l’amélioration de la situation, j’accorde toute mon attention à ma clientèle et à l’agencement de la boutique. Je tiens à ce que tout soit parfait, en permanence. Mes mouvements sont réfléchis et je fais de mon mieux pour ne rien laisser au hasard, pas même la disposition d’une douzaine de créations miniatures de ma toute nouvelle bougie « Dear Santa », dans un mini format chauffe-plat, vendu à l’intérieur d’une petite lanterne rouge en métal. Si le parfum boisé rehaussé des senteurs de biscuits et pommes au four plaît à mes clients, alors j’envisagerai de créer de grands modèles.
Tout ça, c’est grâce à Devon. Je ne peux pas le nier, et je n’ai pas eu le temps de le remercier de vive voix. Plus tôt dans la matinée, je n’ai pas résisté à l’envie de lui envoyer un MMS avec une photo des nouvelles bougies et un texte disant « Ma dernière création, inspirée par le père Noël du faubourg ». Le tout suivi de plusieurs émoticônes : smiley, père Noël, cœur vert, sapin, étoiles et toutou. Comprenne qui pourra le sens de tout ça. Depuis, je consulte mon portable entre deux clients pour voir si Devon m’a répondu. Ce qui n’arrive pas.
L’essentiel de la journée défile au rythme des pluies fines succédant à la neige des jours passés, et dans l’agitation de clients tantôt pressés, souriants, encourageants, timides, ronchons ou émerveillés comme des enfants. Au total, c’est plus d’une centaine de personnes qui se pressent au Faubourg des Étoiles. Toutes ou presque repartent en protégeant les paquets qui se retrouveront, pour la plupart, sous les branches de dizaines de sapins de Noël lumineux.
Il est dix-huit heures trente et je contourne le comptoir pour rejoindre l’arrière-boutique et actionner l’interrupteur de la bouilloire. Violette m’a envoyé un texto en sortant du boulot ; elle ne devrait pas tarder et je n’oublie pas notre rituel du soir. Je regagne la boutique quelques secondes plus tard pour servir un client quand j’avise, derrière la vitrine embuée, une femme à la démarche énergique, qui se fraye un chemin au milieu des badauds et de leurs parapluies pour consulter brièvement l’enseigne – éteinte – du magasin. Rapidement, elle pousse la porte et pénètre à l’intérieur. Il pleut à grosses gouttes à présent et les Parisiens, qu’une légère ondée n’avait pas empêchés de sortir, s’engouffrent dans les boutiques et les cafés pour échapper à l’averse.
― Quel temps ! constate le client à qui je remets précautionneusement ses achats tandis que la nouvelle venue ajuste nerveusement son manteau dans l’entrée. La météo avait prévu ça ?
Je hoche la tête et évoque les restes d’une tempête qui a douloureusement frappé la côte est des États-Unis avant de venir tourmenter les cieux européens.
― On dirait que le matin de Noël ne sera pas blanc finalement, ajouté-je en observant les grosses gouttes qui fouettent la vitrine. C’est dommage.
Il lève une main et approuve, puis il me salue et s’en retourne sous la pluie, en même temps que le charmant couple qui vient de dévaliser le restant de mon stock de housses de coussins – huit motifs différents, aux teintes beige et crème. Ils étaient jusqu’alors occupés à vérifier que leur fille est bien emmitouflée pour affronter la pluie.
Lorsqu’ils sortent, il ne reste plus dans la boutique que cette trentenaire aperçue derrière la vitre. Le visage carré, les cheveux châtains tirés en arrière, elle a une apparence de femme d’affaires pressée et un look BCBG – quelque peu mis à mal par les affres de la météo du jour. Elle fait un pas dans ma direction et manque de déraper sur le sol humide. Je jette un œil compatissant à ses escarpins détrempés et à sa coiffure dont le lissage est plus qu’approximatif, avec l’humidité ambiante.
Comme elle avance d’une démarche mal assurée, je la rejoins en quelques enjambées, au cas où il faudrait la soutenir.
― Bonsoir madame. Puis-je vous aider ?
Elle hoche la tête et se cramponne momentanément à mon bras. Intérieurement, je me fais la promesse d’acheter un deuxième paillasson ; je ne veux pas qu’un client fasse un gadin dans mon magasin. Je la guide jusqu’au comptoir où le sol y est resté plus sec. Là, elle se redresse, brosse des poussières imaginaires sur son manteau à la coupe cintrée et m’adresse un sourire de façade, tellement froid qu’il me glace le sang. Mince, elle n’a pas l’air commode.
― Bonsoir madame Renard, je suis Nina Favre-Lombard, se présente-t-elle en redressant le menton.
― Euh… bonsoir ? Enfin, j’imagine…
Elle n’est pas une cliente comme les autres. Elle n’est sans doute pas une cliente du tout.
― Je suis chargée du dossier de cession de votre fonds de commerce, achève-t-elle.
D’un geste agacé, elle aplatit son col à demi relevé et ajuste son sac sur son épaule.
Quant à moi, je cligne des paupières, le temps d’assimiler ses propos. Désorientée par sa manière si brutale de changer d’expression, je ne réagis pas à sa main tendue. Elle a parlé de cession de quoi ? J’ai dû mal comprendre. Forcément.
― Je travaille en tant que mandataire en fonds de commerce pour l’agence Francœur Immo, dont vous avez très certainement entendu parler au cours des derniers mois, reprend-elle après s’être éclairci la gorge. Dorénavant, c’est moi qui m’occupe de la transaction.
Je m’efforce de retrouver une contenance et je la coupe tout de suite :
― Vous devez faire erreur, madame. Aucun bien n’est à vendre ou à louer, ici.
Elle plisse les lèvres et me regarde de haut.
― Oui. Pour le moment, peut-être, fait-elle d’un ton impatient.
Je me raidis.
― Pour le moment ? noté-je amèrement. Parce que vous pensez réellement qu’il va apparaître d’un coup sur le marché ? Comme ça, pouf !
Je mime une explosion magique et elle hausse un sourcil.
― C’est justement une des raisons pour lesquelles je suis là, rétorque-t-elle avec un sourire si faux qu’il en paraît douloureux. Voyez-vous, madame Renard, dans mon métier je suis habituée à conseiller des entrepreneurs, des acheteurs en recherche d’emplacements commerciaux, et je suis également amenée à négocier, le cas échéant. Vous avez certainement pris connaissance de la proposition d’achat de notre client, n’est-ce pas ?
Je me redresse tant bien que mal derrière mon comptoir, de plus en plus décontenancée.
― Je n’ai eu connaissance d’aucune proposition d’achat et je vous le répète, madame, mes biens immobiliers ne sont pas à vendre. Ni les appartements, ni le magasin !
Totalement indifférente à mes propos, Nina Favre-Lombard poursuit froidement sur sa lancée, avec une assurance qui me sidère :
― Croyez-en mes compétences et ma connaissance du marché, la nouvelle proposition de notre client est de celles qui ne se présentent qu’une fois dans une vie.
Cette conversation est absolument surréaliste !
Je prends une longue inspiration.
― Écoutez, madame…
― Favre-Lombard, soupire-t-elle, guindée jusqu’au bout des ongles. De l’agence Francœur Immo.
― Écoutez, madame Favre-Lombard de l’agence Francœur Im… répété-je froidement, juste avant de m’interrompre, comme brutalement frappée par un coup de massue.
Une minute.
Elle a bien dit Francœur Immo ?
Je déglutis, secoue la tête. Tandis que mes pensées s’entremêlent, que mon cœur se prend pour un marteau piqueur et que mon estomac entame une descente vertigineuse, Nina Favre-Lombard extirpe une chemise en carton de son porte-document, l’ouvre et pousse sous mes yeux une liasse de papiers noircis d’encre.
― Deux millions et six cent mille euros, vante-t-elle, d’une voix maîtrisée qui me scie les nerfs. Je me répète peut-être, madame Renard, mais ce genre d’offre ne se refuse pas. Si j’en crois mon expertise, un triplex comme le vôtre vaut dans les…
Elle fait mine d’évaluer mes biens alors que je suis persuadée qu’elle connaît déjà leur valeur marchande à l’euro près.
― … disons un million sept, tout au plus. Le fonds de commerce est tout de même de taille modeste et, si j’en crois les données qui m’ont été transmises, les deux appartements du premier étage ne sont pas de première fraîcheur. L’électricité est désolante, aussi, achève-t-elle en plissant le nez, comme incommodée.
Je me sens bouillir intérieurement.
― Si je suis l’heureuse propriétaire d’une masure, qu’est-ce qui pousse votre client à vouloir me l’acheter ? rétorqué-je du tac au tac, vexée.
Elle ne se départ pas de son assurance.
― J’imagine qu’il a ses raisons… Quoi qu’il en soit, il vous fait cette offre et je vous recommande vivement de l’accepter. Dans un mois ou deux, grand maximum, vous serez contrainte de mettre la clé sous la porte et de vendre, car vous ne pourrez plus payer les charges.
― Et je peux savoir ce qui vous fait dire ça ?
Ses lèvres forment un pli de dégoût et elle tapote son dossier de ses doigts courts aux ongles vernis de rouge sombre.
― J’ai mes sources. Le mois de décembre a été des plus moroses pour vous. Pour ne pas dire catastrophique. Considérez donc cette offre…
― Mais enfin, gardez-la cette offre, je n’en veux pas !
J’ai de plus en plus de mal de maintenir mon calme.
― Jetez-y au moins un œil, insiste Nina Favre-Lombard.
Je m’apprête à affronter son assurance déstabilisante et victorieuse, lorsque mon amie Violette choisit cet instant pour pousser la porte du magasin et faire une entrée plutôt remarquée.
― Maudite pluie et maudite sloche ! s’exclame-t-elle en peinant à garder son équilibre. Me su enfargée en sortant d’mon char et j’ai bien failli tomber la tête la première.
Elle s’interrompt en nous voyant.
― Tabarnak ! Chu désolée, fait-elle en se mordant la lèvre inférieure. On dirait bien que je dérange…
Oh que non, elle ne me dérange pas du tout. Au contraire. Je saute immédiatement sur cette occasion inespérée pour tenter de me débarrasser de la sangsue agrippée à mon comptoir.
― Ne t’en fais pas, dis-je à Violette en penchant la tête sur le côté. Madame Favre-Lombard allait partir. N’est-ce pas ?
Je rassemble les feuilles posées devant moi et les tends fermement à sa propriétaire. Cette dernière, bouche pincée, reprend ses précieux papiers.
― J’en conclus donc… commence-t-elle en se raidissant un peu plus.
― … que le Faubourg des Étoiles n’est pas à vendre, achevé-je à sa place. Bonne fin de journée, madame.
Nina Favre-Lombard me jauge un moment.
― Pour le moment, ajoute-elle une fois encore, avant de m’adresser un sourire confiant et moqueur, des plus insupportables.
Elle rassemble ses affaires et toute sa froideur, avant de pivoter sur ses talons glissants. Sans un mot de plus, elle passe près de Violette, à laquelle elle adresse un vague signe de la tête. Le grelot résonne et la porte se referme sur elle et sur une situation que je peine à comprendre.
― Décidément, j’ai encore dû louper quelque chose, fait Violette en se débarrassant de son manteau et de son écharpe. Tu peux me mettre à la page ?
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*
Je suis affalée sur mon canapé avec autant d’énergie qu’un loir en période d’hibernation. La confrontation avec Nina Favre-Lombard m’a laissée comme une loque et j’appréhende déjà de me retrouver face à elle. Car elle reviendra à la charge, j’en suis certaine. Ce genre de requin n’abandonne jamais une proie.
La mine inquiète, Violette me tend une tasse fumante.
― Tiens, bois-ça, et raconte-moi tout.
Je réchauffe mes paumes contre le récipient et hume la bonne odeur qui s’en dégage. Ça sent la cannelle et l’orange, mais ce n’est pas suffisant pour me réconforter. Plus je pense à ce qui s’est passé et plus je me sens mal.
― Elle travaille pour Francœur Immo, déclaré-je après avoir ingurgité une gorgée de thé alcoolisé « façon Violette ».
S’il y avait mille manières de commencer mon récit, j’ai choisi celle-ci. Je suffoque presque à l’idée que Devon ait pu me mentir et se jouer de moi depuis que nous nous sommes rencontrés. A-t-il vraiment un lien avec cette agence ? Forcément, fait une petite voix dans ma tête. Mais alors, à quel jeu joue-t-il exactement ?
― Francœur ? couine Violette, en manquant de renverser le contenu de sa propre tasse.
Derrière son regard plein de compassion, je devine le cheminement de ses pensées. Il n’en faut pas davantage pour qu’un désagréable picotement survienne entre mes yeux, suivi d’une douleur sourde. Je suis à deux doigts de fondre en larmes, mais je tiens bon, encore un peu, et je raconte toute la scène à mon amie.
― Bon, la situation est moins dramatique que je ne le pensais, dit-elle pour me rassurer quand j’ai terminé. D’abord, le nom Francœur est plutôt répandu, non ?
Je hausse légèrement les épaules.
― Je ne crois pas. C’est peut-être une coïncidence, mais j’ai un drôle de pressentiment.
― Ils ne peuvent pas t’obliger à vendre, quand même !
Mon amie veut me rassurer mais, ce soir, ça ne marche pas. Le regard un peu vague, je secoue la tête.
― Je n’en sais rien. Franchement, je n’en reviens pas !
Violette me dévisage tout en se déplaçant au bord du fauteuil pour se rapprocher un peu de moi.
― C’est difficile à croire, un truc pareil. Présentement, j’suis larguée.
Je repose ma tasse sur la table basse et enfouis ma tête entre mes mains. Mes pensées affluent. Inévitablement, elles reviennent sur Devon et je les laisse jaillir hors de moi dans une flopée de mots qui m’échappent :
― Je l’ai accueilli dans mon magasin, dans mon appartement, dans ma vie, énuméré-je en relevant la tête. Si ça se trouve, pendant tout ce temps, Devon manigançait je ne sais quoi contre moi et je lui ai probablement facilité les choses. Je l’ai laissé entrer ici ! répété-je plus fort. Il a dormi dans la chambre près de la mienne. Je l’ai embrassé.
Je refoule une montée de larmes.
― Mais qu’est-ce que je peux être bête !
― Attends, attends, essaie de temporiser Violette, une fois de plus. Pour l’instant, tu n’as pas la confirmation que Devon soit effectivement impliqué dans cette histoire. Tant que rien ne prouve le contraire, je prône pour la présomption d’innocence. Qu’aurait-il à gagner à faire ça ? C’est un type bien, j’en suis sûre.
Je lâche un petit rire amer.
― Je ne sais pas. Depuis la scène de tout à l’heure, j’ai l’impression d’avoir trouvé les pièces manquantes à un puzzle géant. Il y a trop d’éléments convergents. Trop de signaux qui clignotent dans ma tête. Devon travaille dans les affaires, ça je le sais. Auguste et lui sont collègues, non ? Et Auguste est négociateur immobilier. On parie combien qu’ils bossent tous deux pour l’agence Francœur Immo ?
― Tu veux dire que Devon serait le boss d’Auguste ?
― Ou ils sont associés, un truc comme ça. Je ne sais pas trop.
Je me mordille le pouce. J’ai les nerfs à fleur de peau.
― J’aurais dû me douter que quelque chose comme ça se tramait, soupiré-je.
Violette joue machinalement avec sa tasse vide.
― Tu oublies ce que Devon a fait l’autre jour. Regarde comme le magasin fonctionne depuis qu’il a fait la promo sur les réseaux sociaux. Tsé, s’il était vraiment en lien avec c’t’affaire, il ne chercherait pas à t’aider. Au contraire, il ferait tout pour faire couler le magasin le plus vite possible et pour que tu cèdes aux propositions d’achat.
J’observe pensivement le sourire confiant et les yeux brillants de mon amie.
Si seulement elle pouvait avoir raison…
Des images se succèdent dans mon cerveau : ce soir-là où Devon a voulu acheter une bougie, celui où je l’ai revu sur la place des Abbesses, toutes les fois où nos chemins se sont croisés. Et si rien n’était dû au hasard ? Et si Devon avait tout prémédité pour aboutir au résultat d’une sombre affaire dans laquelle il trempe jusqu’au cou ? Inconsciemment, mes yeux se posent sur mon sapin de Noël et le désespoir qui menaçait de me tomber dessus vient à bout de ma détermination à ne pas me laisser aller. Je fonds en larme et Violette s’approche pour m’enlacer.
― La, la… ma chouette. Ne te fais pas de bile. Ça va aller.
J’enfouis mon visage contre l’épaule de mon amie et je sanglote bruyamment, comme une enfant. Sherwood nous rejoint en courant et je relève les yeux sur son adorable bouille au-dessus de laquelle j’imagine une série de points d’interrogations. Son comportement m’arrache un sourire et je tente de refouler mes larmes.
Une douleur demeure derrière mes yeux mais je me détache de Violette en la remerciant. Elle me tend la boîte de mouchoirs et un rire nerveux m’échappe quand je m’en empare.
― J’en ai besoin, merci, avoué-je avec un reniflement.
Sherwood saute sur le canapé et pose son museau sur ma cuisse. Il a senti mon chagrin et c’est sa manière à lui de me réconforter.
― C’est rien, mon toutou. Je vais bien…
Je lui caresse la tête et il pousse un gros soupir avant de se blottir un peu plus contre moi. Violette et moi discutons dans le calme pendant plus d’une demi-heure et mon état émotionnel s’apaise petit à petit. Finalement, nous optons pour un plateau-repas. J’ignore combien de temps nous restons face à la télé muette, à examiner la situation de long en large et à imaginer mille scénarios possibles tout en ingurgitant des litres de thé. Je reprends seulement conscience de l’heure lorsque nous sommes brusquement interrompues par le vibreur de mon téléphone. Dans vingt minutes, il sera vingt-deux heures.
J’attrape l’appareil et je sens mon visage se décomposer en regardant l’écran.
― C’est Devon !
Violette fronce les sourcils.
― Tu vas décrocher ?
― Je…
L’espace de quelques secondes qui semblent s’étirer en longueur, j’hésite entre répondre au coup de fil et interroger Devon pour crever l’abcès tout de suite, bloquer l’appel ou simplement l’ignorer. J’opte finalement pour la dernière option et, au bout d’un moment, mon téléphone redevient silencieux. Incommodé par le remue-ménage causé par l’appel, Sherwood se redresse, bâille, s’étire, puis s’en va se blottir dans le petit cocon de sécurité et de calme que représentent pour lui son panier et son doudou-renard préféré.
Au cours de la soirée, je reçois un second appel de Devon, que j’ignore comme le précédent. Un peu après vingt-trois heures, Violette regarde sa montre et je lui propose d’aller se coucher. Elle a l’air épuisée et je vois bien que cette histoire la tourmente autant que moi. En plus d’être mon amie et d’être embêtée pour moi, elle éprouve des sentiments pour Auguste – sentiments qui se sont encore accrus après la merveilleuse soirée qu’ils ont passée ensemble la veille – et elle ne voudrait par que leur idylle soit née d’un mensonge et de manigances. Or, si Devon est bel et bien derrière cette histoire de rachat du Faubourg des Étoiles, Auguste est probablement concerné lui aussi, de près ou de loin.
― Tu tombes de fatigue, constaté-je. File te coucher, va. Nous aurons l’occasion de reparler de tout ça.
Violette acquiesce d’un hochement de tête un peu las.
― Oui, on en discute demain. Tu devrais essayer de dormir, toi aussi.
― Une nuit de sommeil avant toute tentative de confrontation avec le diabolique Devon, c’est noté. Promets-moi seulement de n’en toucher aucun mot à ton amoureux avant que j’aie la version de son ami, d’accord ? Je m’en veux déjà de ternir votre belle histoire à Auguste et toi avec mes problèmes et je m’en voudrais encore plus s’il n’a rien à voir dans tout ça.
― D’accord, répond Violette, tout en cherchant ses affaires. Je suis à côté si tu as besoin de quoi que ce soit.
Ce n’est que lorsque la porte de l’appartement se referme que la sensation de vide douloureux prend le dessus. Plusieurs fois, je regarde fixement l’écran de mon smartphone. Plus je pense à ce qui s’est passé au cours des derniers jours, plus je me sens stupide et plus je me convaincs que Devon est entré dans mon existence dans le seul but de mener à bien une sombre affaire de fric. Ressasser tout ça ne fait qu’attiser les braises du sentiment de trahison qui me submerge et je dois prendre sur moi pour apaiser mes pensées. L’espace de quelques instants, je songe que si je savais où habitait Auguste, je prendrais mes affaires pour aller me confronter à Devon là, maintenant. À la place, je pose un regard vague sur une télévision qui enchaîne les séquences inintéressantes d’une série des plus sirupeuses et je finis par appuyer rageusement sur la télécommande avant de regagner ma chambre.
Juste avant minuit, mon téléphone vibre encore. Une fois seulement. Un SMS.
Je consulte l’écran qui éclaire suffisamment pour projeter un faisceau de lumière jusqu’au plafond et je soupire. D’ordinaire, j’ai toujours pour habitude de maintenir les écrans, quels qu’il soient, hors de ma chambre à coucher, car ils empêchent le cerveau de se préparer au sommeil. Ce soir pourtant, j’ai emporté mon smartphone avec moi. Pourquoi ? Parce que j’attends encore un appel ? Un appel de Devon ? Ne sois pas ridicule, fait une agaçante petite voix dans ma tête.
Finalement, je me redresse et me saisis du téléphone. Je balaye le menu sur l’écran et consulte ma messagerie. Le SMS provient bien de Devon. Mon cœur s’affole.
« J’ai essayé de t’appeler à propos de la promo Instagram. Je l’ai prolongée jusqu’au 25 décembre. Dis-moi quand tu auras reçu mon message. J’espère que tu vas bien.»
Le cœur et l’âme en plein chambardement, je retourne le téléphone sur mon chevet et laisse ma tête retomber sur mon oreiller, les cheveux en pagaille autour de mon visage. Je pose un bras sur mes paupières fermées et mes réflexions s’embrouillent. Je sais encore moins quoi penser de tout ça, maintenant.
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Chapitre 14 : Carol of the bells
(Bougie parfumée au bois de cèdre, pommes au four et cookies)
2620 décembre
Le jour se lève au-dessus des rues brumeuses de Paris, parant certaines vitrines des reflets rosés d’un pâle ensoleillement d’hiver. La ville tout entière semble retenir son souffle dans le petit matin et je profite des dernières heures de cet ersatz de silence pour parcourir les rues du XVIIIe arrondissement avec Sherwood. Lorsque je reviens à la boutique, près d’une heure plus tard, le monde s’éveille autour de moi et j’ouvre le rideau métallique. La journée commence rapidement. La frénésie de Noël monte crescendo, plus brillante, plus poignante et plus vivifiante que jamais. Elle est dans les sourires, dans les éclats de voix, comme dans les éclats de rires. Elle est aussi dans cette prise de bec à propos du choix d’un cadeau, ou dans ce long baiser échangé devant ma vitrine illuminée. Dans les yeux écarquillés de cette petite fille ou encore dans l’émotion pure qui brille dans le regard de cette grand-mère, pressée d’emporter ses cadeaux pour ses petits-enfants qu’elle n’a pas revus depuis cinq ans.
Ragaillardie et touchée par la magie ambiante, si particulière à l’approche de Noël, je m’occupe de mes clients avec un large sourire et un regain de confiance.
Si j’ai passé un dimanche matin plutôt morose, avec des pensées focalisées sur mes soucis et sur Devon, mon état d’esprit a totalement évolué au cours des dernières heures. Je crois que cette période de l’année, couplée à ma longue discussion avec Violette, hier après-midi, y sont pour beaucoup. Avec sa sagesse dissimulée sous un enthousiasme débordant et une logique parfois naïve mais toujours implacable, mon amie m’a convaincue de ne surtout pas me laisser aller au marasme et de profiter pleinement des fêtes, comme j’en ai tant envie. J’ai décidé de suivre son bon conseil. Ce Noël sera peut-être surprenant, éreintant, enivrant, je n’en sais rien. Mais ce qui est certain, c’est qu’il ne ressemblera pas à celui que j’aurais passé si j’étais restée seule dans la maison périgourdine, à comptabiliser mollement chaque jour de mon train-train de solitaire.
― Ça n’va pas, Avril ?
Mes paupières papillonnent et je reporte mon attention sur Violette, qui noue son abondante chevelure rousse tout en me regardant. Elle a choisi d’occuper son jour de repos à la boutique et, malgré mes réticences, elle tient absolument à m’épauler. Cette fille est un ange tombé du ciel, une amie que tout le monde rêve d’avoir.
― T’es pas encore à te suer la cervelle, au moins ? insiste-t-elle en fronçant les sourcils.
Devant sa mine faussement sévère, je ne peux m’empêcher de rire.
― Si ça signifie quelque chose comme cogiter, alors si, je cogite énormément, accordé-je. Mais ne t’en fais pas, ça ne concerne ni Nina Favre-Lombard, ni Devon Francœur. En fait, je me faisais mentalement la promesse que j’allais tout mettre en œuvre pour passer le meilleur des Noëls.
Violette émet un « ouf ! » de soulagement, laisse ses cheveux tranquilles et me rejoint pour me donner un coup de coude amical.
― Bien dit, ma chouette !
Ses paroles sont ponctuées du joyeux son du grelot à l’entrée, tandis que les enceintes de la boutique déversent les premières notes de Jingle bell rock. Violette se détourne pour offrir un sourire communicatif aux chalands. À mon tour, je les salue joyeusement et ils se séparent dans les soixante-dix-huit mètres carrés de mon fonds de commerce, le regard intrigué ou émerveillé. Parmi les nouveaux arrivants, un homme d’environ soixante-dix ans jauge silencieusement l’animation des lieux avant d’approcher du comptoir. Très élégant, avec des cheveux argentés rejetés en arrière et un costume trois-pièces sous un manteau de confection luxueuse, il a la démarche assurée, le port fier et le regard perçant de l’homme d’affaires qui dirige un véritable empire. Il ne semble pas intéressé par les babioles mises en vente et son attention est focalisée sur moi.
― Bonjour, monsieur, le salué-je, un peu intimidée.
Violette le salue d’un geste de tête courtois, évitant que nous ne parlions toutes les deux en même temps. Elle est occupée à emballer les achats d’une jeune fille qui vante les photographies de notre compte Instagram.
Tout en espérant que cet homme n’ait aucun lien, de près ou de loin, avec la proposition de rachat de ma boutique, je prends une courte inspiration avant de reprendre la parole :
― Comment puis-je vous aider ?
Le septuagénaire ne répond pas immédiatement. Ses yeux bleus, rivés sur moi, m’impressionnent au point de me donner subitement l’impression d’être redevenue une petite fille.
― J’ai vu qu’il y avait pas mal d’animation ici, alors je suis entré, dit-il d’une voix claire, en détachant chaque syllabe.
Je lui souris et il se tourne légèrement pour embrasser le magasin d’un regard circulaire, son corps étonnamment droit pour son âge, et l’expression de son visage parfaitement impassible.
― Les années passant, j’avais fini par penser que cet endroit était tombé dans l’oubli, ajoute-t-il en reportant son attention sur Violette et moi.
Nous échangeons un regard intrigué qu’il ne manque pas de remarquer.
― Laquelle d’entre vous deux dois-je féliciter pour la beauté de cet endroit ? s’enquiert-il en choisissant soigneusement ses mots. Les deux, peut-être ?
D’humeur toujours égale, Violette prend aussitôt une posture de présentatrice télé.
― Tout ce que vous voyez ici est l’œuvre de Mademoiselle Avril Renard, ici présente.
― Je suis la propriétaire du magasin, en effet, avoué-je en hochant la tête. J’en ai hérité à la fin de l’été. Il appartenait à ma grand-tante, Cécile Roismier.
― Ah je vois…
Est-ce mon imagination, ou l’homme qui se tient face à moi a-t-il vraiment tressailli à l’évocation de ma défunte parente ?
― D’ailleurs, c’est Cécile qui a fait tout ça, ajouté-je en posant un regard attendri sur l’intérieur de mon magasin. Je n’ai rien fait d’autre que rafraîchir ce qui existait déjà, réagencer un peu pour gagner de la place au centre de la boutique et, évidemment, renouveler l’assortiment.
Il opine lentement du chef.
― Il semblerait que vos efforts payent.
Je hausse sensiblement les épaules.
― Pour être franche, c’est tout récent. Et j’ai surtout bénéficié d’un coup de main pour promouvoir l’établissement et mes produits sur les réseaux sociaux. Sans quoi, la fréquentation ne serait pas telle qu’elle est aujourd’hui.
Je pense au travail fourni par Devon et mon cœur se serre. Faites qu’il n’ait rien à voir avec cette foutue agence immobilière et cette pimbêche obnubilée par les offres d’achat ! prié-je mentalement.
Les doigts du vieil homme se resserrent autour de ses gants de cuir noir, qu’il tient déjà fermement.
― C’est une bonne chose que vous en ayez bénéficié, commente-t-il. Ce serait dommage de voir un tel commerce disparaître de ce coin de Paris.
― Je suis bien d’accord.
Pendant quelques secondes, il observe le magasin et je guette l’expression neutre de son visage, en quête d’une émotion quelconque. Dans le bleu de ses yeux, je crois deviner plusieurs sentiments, qui se heurtent, l’un après l’autre, à une armure d’indifférence maîtrisée.
― Savez-vous pourquoi votre parente avait appelé cet endroit le Faubourg des Étoiles ? demande-t-il lorsque son attention revient sur moi.
C’est la première fois qu’on me pose cette question et je suis un peu prise au dépourvu. Je ne parviens qu’à secouer la tête avant d’ahaner un semblant de réponse :
― Eh bien, le magasin se situe dans la rue du Faubourg-Montmartre, supposé-je. J’imagine que cela a un lien…
Le vieil homme plisse un peu les paupières.
― Peut-être que oui, peut-être que non. Mais les étoiles ? Pourquoi les étoiles ?
Si ses traits ne trahissent aucun sentiment, sa voix, elle, a subi une légère modulation.
― Très honnêtement, je l’ignore, concédé-je. Mais j’ai trouvé ce nom si beau et si poétique que je n’ai surtout pas voulu le changer en reprenant le flambeau. C’est même cette enseigne qui m’a donné l’idée de vendre les bougies que je crée aujourd’hui. Quelque part, j’ai l’impression que les lueurs qui en émanent sont comme autant d’étoiles qui rendent hommage à ce lieu et à la merveilleuse femme qui a vécu ici avant moi.
― Bien sûr…
L’homme penche un peu la tête et je remarque un infime frémissement de ses lèvres. Mâchoires contractées, il continue de jouer machinalement avec ses gants, tout en examinant pensivement les bougies disposées sur le comptoir. Ce sont mes dernières créations, parmi lesquelles la version XXL de la jolie bougie rouge « Dear Santa ». J’ai finalement décidé d’en présenter quelques exemplaires dans ce format, en optant pour un contenant façon bonbonnière en verre opalescent, cerclé d’un ruban aux couleurs de sucre d’orge. Un cachet de cire rouge, tamponné « Approuvé par Mrs Christmas » permet au ruban de rester bien en place et complète joliment l’ensemble.
― Bois de cèdre, pommes au four et cookies, précise Violette en souriant. Cette senteur est irrésistible.
Je lui jette un regard en biais. En toute circonstance, mon amie sait rester aussi joviale que commerciale.
― Je prendrai un assortiment de vos bougies, décrète le client, à ma plus grande surprise. Une douzaine. Je souhaite en offrir une à chacun de mes plus proches collaborateurs, pour Noël. Il est important de promouvoir le travail d’artisans talentueux.
J’opine de la tête, à la fois ravie de son achat et un peu déçue qu’il ne m’en dise pas plus sur le nom du magasin. L’espace d’un instant, j’ai eu l’impression qu’il connaissait l’histoire des lieux mieux que moi. Mais peut-être cette idée est-elle le fruit de mon imagination et que l’élégant septuagénaire ne faisait rien d’autre que se renseigner.
― Souhaitez-vous un emballage pour chacune ? demandé-je.
― Volontiers. Je vous remercie.
Je pivote sur moi-même, le temps de me munir de papier d’emballage transparent et d’une paire de ciseaux. Pendant que j’empaquette les bougies, l’intrigant homme observe encore le magasin, avec dans le regard une lueur que je ne parviens toujours pas à décrire. Durant quelques instants, je remarque qu’il a perdu son masque d’insensibilité et je devine sur son visage un mélange de nostalgie, de contentement et de quelque chose d’autre. Quelque chose de plus intime et de plus sombre, comme des regrets.
Si une petite voix me pousse à le questionner, je préfère l’ignorer. Lorsque le client refuse ma proposition de l’aider à transporter ses paquets et que je les lui tends, je lui demande uniquement s’il est déjà entré dans le magasin auparavant. De la sorte, je laisse à peine parler ma curiosité, sans toutefois donner l’impression d’être une insupportable sans-gêne.
L’homme a un sourire las et le bleu de ses yeux s’assombrit, il semble comme pris au cœur d’une tempête de souvenirs.
― Oui, mademoiselle Renard, répond-il pensivement. Je suis déjà venu ici. Il y a une éternité de cela…
Il n’en dit pas davantage sur le sujet, se drape dans un mystère insondable et me salue d’un signe de la tête. Stupéfaite par cette étonnante rencontre, je cligne des paupières pour me forcer à me reprendre et affiche mon plus beau sourire, afin d’accueillir les nouveaux clients comme il se doit.
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*
À l’heure de la fermeture, j’ai l’impression que mes membres se meuvent avec une autonomie propre pour répéter inlassablement les mêmes gestes. Comme si je n’étais plus maîtresse de mon corps, mes doigts, mes bras et mes jambes sont agités de tics nerveux qui, s’ils ne se voient pas, sont particulièrement désagréables.
Pendant près d’une demi-heure, je rassemble mes forces pour ranger ce qui a été déplacé et combler les vides laissés çà et là par les articles vendus. Épuisée, je me laisse tomber dans les bras de Ben l’ours en peluche, avant de penser qu’il est l’heure de la promenade du soir de Sherwood. J’en informe Violette qui, malgré mes réticences, s’affaire à nettoyer le comptoir.
― Je vous accompagne, décide-t-elle en abandonnant son chiffon en microfibre.
Elle file dans l’arrière-boutique récupérer nos écharpes, manteaux et gants, et je grimpe à mon appartement. Quand j’entre, je remarque que, comme à son habitude, Sherwood est posté à la fenêtre. Avec un sérieux implacable, il donne l’impression d’analyser les moindres faits et gestes des badauds.
― On va se promener ?
Au son de ma voix, ses oreilles pivotent comme des radiotélescopes et il laisse échapper un petit jappement de contentement. L’appel de la balade le détourne de sa tâche et il traverse le séjour en trottinant.
Quelques minutes plus tard, nous marchons sur le trottoir, Violette, Sherwood et moi, parmi les oiseaux de nuit qui s’apprêtent à rejoindre les lieux qui resteront ouverts jusqu’au petit matin. Il ne neige pas aujourd’hui, mais le froid mordant est toujours là sous le ciel de nuages épais qui recouvre Paris.
― Sacrée journée, n’est-ce pas ? soufflé-je.
― De celles qu’on a dans le corps jusqu’à une bonne nuit de sommeil, confirme Violette en hochant la tête.
Sur le trottoir d’en face, Valentin Snavely m’adresse un signe de la main.
― Une bonne journée qui se termine, dit-il en remballant ses fleurs.
J’acquiesce et l’observe longuement, pendant que je songe à la demande qu’il m’avait faite pour sa protégée en quête de première expérience professionnelle. J’hésite un moment à aller lui en parler, puis je me ravise – c’est encore tôt pour déterminer si je peux oui ou non prendre quelqu’un en stage. Je lui réponds par quelques mots d’une banalité affligeante – mon cerveau n’est plus en mesure de faire mieux – puis je le salue brièvement et reprends ma route.
― J’ignorais que tu connaissais Valentin Snavely, chuchote Violette, lorsque nous sommes un peu plus loin.
Je secoue la tête.
― Je ne le connais pas vraiment. Bonjour/bonsoir, c’est tout. Il a l’air très sympathique.
― J’espère que tu n’as pas un crush pour lui…
Je me retourne, effarée.
― Mais non… Pas du tout. Pourquoi dis-tu cela ?
― Tu le dévisages, ma chouette.
― C’est parfaitement faux.
― C’est vrai !
― J’avais juste le regard absent en pensant à quelque chose, tranché-je. Arrête d’imaginer des romances partout.
Je ris et Violette m’adresse un regard plein de scepticisme.
― Hum… Si tu le dis.
Je lui adresse un regard réprobateur.
― Je ne le regardais pas, je réfléchissais, insisté-je en ajustant mon bonnet sur mes oreilles. Une fois, Valentin m’a dit que sa petite amie cherchait un stage et j’envisage de plus en plus de lui en proposer un. Mais j’hésite encore. C’est délicat à cette période de l’année et je pense plutôt prendre quelqu’un en janvier, si le commerce est florissant.
Violette hausse un sourcil.
― Sa petite amie ? fait-elle en insistant sur chaque syllabe.
Je hausse les épaules.
― Oui, une certaine Émilie, je crois.
Violette fronce le nez.
― Elle n’est pas du tout sa petite amie.
― Ah non ?
― Valentin est pacsé depuis quelques années à Henri Timsonnet, le propriétaire du restaurant qui jouxte le Faubourg des Étoiles.
J’écarquille les yeux.
― Vraiment ?
― C’est comme je te le dis.
― Mais, comment le sais-tu ? On ne les a même jamais vus ensemble !
Une brise s’infiltre entre les bâtisses et Violette boutonne son col.
― J’préfère bien connaître le voisinage quand je m’installe quelque part, explique-t-elle. Émilie Timsonnet et moi, ça nous est arrivé de discuter deux ou trois fois avant ton arrivée. Depuis, je ne l’ai pour ainsi dire pas revue.
Je demande à Sherwood d’avancer, puis je me retourne vers Violette.
― Elle est la même Émilie que celle que j’ai prise pour la petite amie du fleuriste ?
― Je pense que oui, confirme Violette. Henri a eu une fille d’un premier mariage. Elle s’appelle Émilie. Si elle a l’air très gentille, son père, pouah ! Il est odieux ! Je ne comprends pas comment un gars aussi sympathique et séduisant que Valentin ait pu kicker pour un mec pareil. Henri Timsonnet ne pense qu’au fric et il a une vraie face à fesser d’dans !
― Une quoi ?
― Une tête à gifles, si tu préfères.
Je contemple Violette avant d’éclater de rire.
― Je ne l’ai encore jamais rencontré, dis-je en reprenant mon sérieux. Cet Henri, je veux dire. Je ne le connais pas du tout. Il tient le resto voisin, tu disais ?
Violette hoche la tête et pince le nez.
― Oui, et crois-moi, il ne gagne pas du tout à être connu.
― Message reçu, dis-je en riant.
Nous échangeons encore quelque temps autour de ces personnes dont je connais si peu de choses, alors qu’elles évoluent tout autour de mon commerce. Tout en bavardant, nous poursuivons notre promenade, laquelle est plutôt mouvementée, ce soir. Par deux fois, nous croisons d’impressionnants molosses, heureusement tenus en laisse, qui aboient en passant. Ils sont peut-être parfaitement inoffensifs, mais avec leur gueule écumante de bave, ils font une belle frayeur à Sherwood, lui qui n’a pas l’habitude de côtoyer de si près d’autres chiens, à part des caniches, des teckels ou des bichons frisés.
― Ne t’en fais pas mon Sherwood, ils font juste les malins, le rassuré-je d’une caresse. Ils sont grands mais pas méchants.
Mon petit chien laisse échapper un jappement outré en regardant ses congénères s’éloigner.
― Sois pas inquiet, ajoute Violette à son intention. Ces grands corniauds ne t’arrivent pas à l’ergot.
Je pouffe et nous rebroussons chemin en prenant soin de changer de trottoir pour que Sherwood soit plus coopératif – il déteste passer deux fois de suite au même endroit, ce petit têtu. Nous nous mettons à parler de la clientèle, de tout ce qui s’est vendu aujourd’hui, d’Auguste, de Devon, de nos doutes. À un moment, je suis distraite par la sonnerie de mon téléphone portable et je perds le fil de la conversation. De ma main libre, j’extirpe l’appareil de ma poche et consulte l’écran. C’est Devon, justement.
― Bon allez ! Je décroche, décidé-je. Il faudra bien briser la glace un jour ou l’autre.
Violette tend la main pour que je lui confie la laisse de Sherwood. Ce que je fais sans hésiter. Avec la chaussée plus ou moins glissante et mon attention focalisée sur l’appel, je ne veux surtout pas risquer de lâcher la poignée ergonomique en tombant sur l’asphalte.
― Allô ?
Pendant quelques secondes, je n’entends rien que des bruits de froissements d’étoffes et un grognement. J’avance sans trop regarder où je vais, l’oreille collée à mon smartphone.