Argentine
Chapitre 10
D’étranges poissons nageaient dans l’aquarium de Tio Pepe. Des poissons vert et or aux nageoires en forme de bras terminés de minuscules mains à trois doigts. Une dorsale diaphane qui remontait loin sur leurs têtes donnait l’impression d’une chevelure. D’autres créatures bizarres flottaient mollement entre deux eaux, portées par le courant des filtres. Anémones arc-en-ciel au ventre creusé d’une bouche d’oursin dansant lentement autour d’un cube bleuté aux yeux de caméléon. Mais les poissons à bras humains restaient les plus fascinants.
— Tu regardes mes petites sirènes, Diego ?
Les deux Ninjas m’encadraient. Pepe s’était assis derrière une table trop petite pour sa corpulence. Une des petites sirènes semblait m’observer à travers la vitre épaisse de l’aquarium.
— Viens t’asseoir, Diego.
Les Ninjas m’avancèrent une chaise, juste en face de Pepe. Je sentais leurs bagues impatientes de retailler mon visage.
— Une petite dose de Purple Rain, Diego ?
— Merci. Je ne touche plus à ces trucs.
Tio Pepe fit claquer ses doigts. Un des Ninjas s’avança. Il me présenta sa main sur le dos de laquelle m’attendait un rail de cristaux pourpres. Pepe se pencha légèrement en avant.
— Tu sais que je n’ai même plus le droit à ce plaisir, Diego ? Je t’assure. Il paraît que j’ai le cœur fatigué et des calculs qui me font pisser du vitriol. Un acide de temps en temps dans beaucoup de lait, et c’est tout. Mais toi, t’es encore jeune. Profite, Diego, profite !
— Je t’assure que…
La main baguée du Ninja heurta ma bouche. Pepe m’observait. J’ai hoché la tête.
— D’accord.
J’ai léché le rail sur la main du Ninja. Pepe s’adossa à sa chaise, souriant.
— Encore un peu, Diego ?
L’autre Ninja s’approcha et me présenta un nouveau rail sur le dos de sa main. Les embruns du Purple Rain ruisselaient déjà dans ma tête. Je léchai la main du Ninja.
Pepe fit signe à ses gorilles de s’écarter.
— Tu sais que ça me fait vraiment plaisir de te revoir ? Hein ? Tu le sais ? Tout le monde pensait ici que tu allais succéder à l’autre… Comment il s’appelait déjà ?
La silhouette de Pepe scintillait et ses paroles venaient de loin, très loin.
Pepe se tourna vers ses Ninjas.
— Comment il s’appelait, l’Amérasien ?
— Razzaguardi, gloussa un des affreux.
— C’est ça, Razzaguardi ! Quand il a jeté sa bagnole contre une maternelle, je me suis dit : C’est l’heure du Golden Boy ! Tout le monde a pensé ça. C’était dans la logique de l’histoire. Moi, j’aime bien la logique. Un héros disparaît et un autre le remplace.
— Un héros…, j’ai soupiré, la bouche pleine d’araignées.
— Allons, Diego… Tout le monde se souvient encore. Qui est-ce qui a démoli la bande des Outruns ? C’est Diego et ses Communards ! Qui est-ce qui a foutu à poil toute une brigade ? C’est Diego et ses communards ! Qui est-ce qui a organisé le pillage des entrepôts du quartier Nord ? C’est encore Diego ! Et qui est-ce qui est allé défier le Contrôleur dans son fief du Sud, tout seul sur sa moto ? C’est Diego ! Le Golden Boy !
J’étais défoncé à mort. Le visage de Pepe ressemblait à une spirale sans fin. Les murs vibraient autour de moi et une érection douloureuse me brûlait le bas-ventre. Je connaissais la trajectoire de cette drogue. L’aller s’effectuait sur une autoroute au volant d’un bolide et le retour pieds nus sur un chemin tapissé de clous. Mais une érection que quatre ou cinq éjaculations successives parvenaient à peine à altérer demeurait le phénomène le plus sensible de ce genre de défonce… Je n’allais plus tarder à sodomiser Pepe et ses deux enfoirés de Ninjas et toutes les petites sirènes de son aquarium.
— Pourquoi t’as laissé tomber les bandes, Diego ? Je connais les ragots, pas la vérité.
— Les ragots sont la vérité.
Tio Pepe lâcha un bref ricanement.
— Tu sais que les communards n’ont pas survécu à ton départ… C’étaient de fameux guerriers, mais sans toi ce n’était pas pareil. La plupart se sont fait tuer au cours d’émeutes ou de pillages et les autres pourrissent dans les oubliettes du Cachot.
Tout était devenu flexible autour de moi. Et mon esprit se concentrait tout entier à l’intérieur de ce phallus que je devais absolument planter quelque part…
— Encore une petite dose, Diego ? chuinta Pepe.
Les cristaux mauves crépitèrent sur ma langue. La main du Ninja sentait le foutre. J’étais à la limite de l’overdose, totalement réceptif aux odeurs.
— T’es venu chercher ta sœur ?
Le sourire de Tio Pepe s’était brutalement fermé.
— Je suis venu lui parler, j’ai rectifié.
— Lui parler de quoi ?
— Mon petit frère croit qu’elle est a été enlevée par des mecs du Sud et je ne veux pas qu’il aille la chercher là où elle n’est pas.
Un autre sourire, plus sincèrement féroce, revint sur les lèvres de Pepe. Je ne connaissais personne de plus dangereux que ce type. Tokyo lui-même ne faisait pas le poids.
— Ça m’ennuie, Diego, ça m’ennuie beaucoup. Jorge, ton petit frère, et ses Enragés, ils ont pris la grosse tête ces derniers temps. Tu leur as donné le mauvais exemple, Golden Boy. Ils ne connaissent plus les limites du raisonnable. Tu comprends ? C’est très embêtant. Si Jorge apprend que ta sœur est ici, il viendra la chercher. Rien que pour te prouver qu’il en est capable. Et qu’est-ce que ça va donner les cobayes et les putanos contre les Enragés ? De la merde, Diego, rien que de la merde et pas mal de morts. Je suis responsable de ce quartier.
Je secouai la tête. Ma queue prenait des proportions considérables.
— Ce sont des gosses…
— Des gosses qui savent tuer.
Tout le monde savait tuer ici. Mais ce n’était sûrement pas ce que voulait dire Pepe… Je détournai légèrement la tête. Un des deux Ninjas avait un cul de femme…
« Écoute-moi, espèce de gros maquereau foireux, si tu ne vas pas chercher ma sœur Gabriella tout de suite, je te fais bouffer les couilles de tes Ninjas ! »
— Jorge ne viendra pas ici.
Pepe hochait la tête. Interminablement.
— D’accord, Diego. Je te fais confiance. Mais si ton frère met un pied dans mon quartier avec sa bande de merde, je le traînerai moi-même au Cachot, je lui enfoncerai un pieu dans le cul et je le gaverai jusqu’à ce qu’il explose.
« Et Gabriella ? Tu ne vas quand même pas te tirer sans avoir vu Gabriella ? »
Je me demandais si cette mauvaise conscience qui me sifflait aux oreilles n’était pas que l’écho des intentions avortées que me prêtait Pepe… « Ce serait mieux si Gabriella pouvait parler directement Jorge… »
— Ce serait mieux…
— Qu’est-ce qui serait mieux, Diego ?
Un stylet de glace me clouait la langue au palais. Le froid gagnait lentement mon cerveau. Je sentais la mort toute proche. Je ne la ressentais pas comme un hypocondriaque en proie à la panique mais plutôt comme la victime d’un mal incurable qui s’est depuis longtemps, trop longtemps, habitué à l’idée d’une issue fatale. Le Purple Rain devait être mélangé à une autre saloperie.
Mes mains s’étaient, inconsciemment, portées sur ma queue. J’étais sur le point de déboucler ma ceinture quand Pepe fit claquer sèchement ses doigts. Les Ninjas m’encadrèrent et me lièrent les mains derrière le dossier de la chaise.
— Tu ne vas quand même pas te branler devant moi, Diego ? feula le Brésilien.
Les Ninjas gloussèrent en chœur.
— Ça ne serait pas sérieux. Toi et moi, c’est comme une réunion au sommet…
— Au sommet de quoi ? soufflai-je.
Pepe souriait. Il avait un fer à cheval en or dans la bouche.
— Que tu le veuilles ou non, tu es un chef. Tu es le leader désigné. Tu es à une réunion de chefs de quartier…
Je songeai un instant aux railleries des miliciens et des amis de Jorge lorsque je revenais du centre de distribution. Un chef… Je ne voyais pas du tout où Pepe voulait en venir et, surtout, pourquoi il ne me tuait pas tout de suite.
— Tu vois, Diego, reprit le Brésilien, il manque une culture à cette ville. Je ne parle pas de la culture fétichiste des assassins ou des hors-la-loi, de la culture des graffiti et des bagarres. Une vraie culture. Bien sûr, l’espéranto des prisonniers politiques nous a donné une langue commune, mais qu’est-ce que nous en avons fait ? Nos grands-parents étaient des prisonniers, je suis d’accord, mais nous ? Chaque centimètre carré de cette putain de ville est à nous ! Les flics sont nés ici, eux aussi. Ils sont comme une autre bande, mieux armée et plus nombreuse, mais nous avons tous le même héritage à gérer. Pas vrai ?
Le discours du Brésilien se superposait aux déclarations, faites avec d’autres mots il est vrai, du Contrôleur. À la différence près, toutefois, que je n’étais pas obligé d’écouter, attaché sur une chaise, les interventions publiques du Contrôleur. Pepe n’attendait aucune réponse. Son sourire aveuglait comme une éclaircie dans la chape de plomb en suspension qui enveloppait la cité.
— Il faut que tu comprennes, poursuivit-il, nous ne sortirons jamais de cette ville. Et d’ailleurs pourquoi chercherions-nous à en sortir ? Et pour trouver quoi ? C’est ici que ça se passe ! Moi, je veux des artistes partout ! Des peintres, des sculpteurs, des architectes, des cracheurs de feu, dans toutes les rues. Je veux des couleurs, de la joie, du talent… J’aide les artistes. Putain oui, on peut dire que je les aide !
Les Ninjas se fendirent d’un discret ricanement, à croire qu’ils ne savaient que glousser et tuer…
— Quand un artiste vient me voir, je lui donne un lit pour dormir, une table pour manger et tout ce dont il a besoin pour travailler. Mais vous, avec vos bandes et vos idoles de merde, qu’est-ce que vous foutez ? Vous volez, vous assassinez, vous vous battez entre vous… Votre philosophie, c’est le vandalisme. Qu’est-ce que tu prépares Diego ? Hein ? Tu nous mijotes bien quelque chose ?
Pepe avait des yeux de poisson mort.
— Rien. Je suis hors du coup…
— Ne me raconte pas de conneries ! hurla le Brésilien en s’arrachant un badge de la poitrine.
Un filet de sang épais coulait entre ses seins. Il plaqua sèchement le badge vert et or sur la table.
Je veux que tu reprennes en main ton quartier, Golden Boy ! martela Pepe. Chaque quartier a besoin d’un chef. Si une bande t’emmerde, reviens me voir et je t’aiderai à les mater.
Qu’est-ce qu’il cherchait, cet enfoiré de sauret ? Un larbin pour l’aider à mettre un pied dans nos quartiers ? Et qu’est-ce qu’ils me voulaient, tous ? Cela faisait des années que je ne demandais plus rien à personne, que je me mêlais plus d’aucune bagarre, que je ne défendais plus aucun drapeau… Razzaguardi, j’avais les couilles comme des pastèques. Le Purple Rain n’est pas à proprement parler un mélange hallucinogène mais un halo électrique détourait la silhouette du Brésilien. Mon cœur peinait à pomper les flots de sang charriés par mes artères dilatées…
« Ce chien de vaquero va se trouver mal… »
Je relevai les yeux vers Pepe. Je devinais dans son regard un soupçon d’inquiétude. Ça revenait, comme les effluves d’un parfum inconnu. Les pensées du Brésilien explosaient dans mon crâne comme des fusées d’un feu d’artifice. Derrière Pepe, le mur se diluait en un fond monochrome aux mouvances caoutchouteuses. Mais qu’est-ce que ce fumier avait ajouté à l’aphrodisiaque préféré des putanos ?
« Faut abréger. Manquerait plus que ce connard déjante chez moi… »
Je fermai un instant les yeux, luttant contre l’oppressante sensation d’écrasement d’un décor aussi instable qu’une couche de lave. C’était pire. Le désert s’étendait sous mes paupières, survolé par une armada de zeppelins noirs, gigantesques comme des buildings volants. Un fleuve humain serpentait entre les dunes, immense caravane d’hommes nus qui marchaient tête basse, le pied piochant lourdement le sable brûlant, cherchant à gagner une place durable sous l’ombre ovoïde des dirigeables. Ils se battaient pour ces lacs d’ombre. Leur peau grise suintait la mort. Mes pires cauchemars n’avaient jamais été habités de telles visions. J’ouvris les yeux, affolé, le cœur pulsant comme un piston.
Pepe s’était levé. Il parlait mais je n’entendais rien. Je dus faire un intense effort de concentration pour saisir ses dernières paroles…
— … T’es un gars régulier, Diego. Et je vais te prouver ma bonne volonté. J’ai un cadeau pour toi, pour sceller notre nouvelle association. Mes lèvres se décollèrent avec un froissement de bas nylon.
— Donne-moi une fille… Vite… Je vais mourir…
Les yeux du Brésilien hurlaient de rire.
— Tu vas en avoir une, promit-il. Et tu pourras la baiser aussi longtemps que tu le pourras. Viens.
Les Ninjas me soulevèrent. Ils me traînèrent dans un couloir et me balancèrent dans une pièce aux murs tendus de cuir noir. La porte claqua derrière moi. Je perçus – ou devinais – les derniers ordres du Brésilien.
— Virez-le dans cinq minutes. Je ne veux pas qu’il claque ici.
Dans la pièce de cuir il y avait un lit et sur le lit une fille… et Tio Pepe était vraiment le plus grand enculé de la planète.
— Gabriella…, soufflai-je.
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