Argentine
Chapitre 20
J’avais traîné la Mouche pendant des années sur mes talons, et aujourd’hui précisément où j’avais besoin de lui il demeurait invisible. Sans doute froissé par les relations nouvelles que j’entretenais avec Tokyo. Les accusations de la Mouche étaient d’ailleurs probablement sans fondement. Le métis soudoyait naturellement quelques flics et autres milices privées, mais il ne jouait pas les « Kapos » du Contrôleur, comme Tio Pepe. Ses réactions tenaient évidemment davantage de la jalousie amoureuse que du radicalisme politique. Tokyo était homosexuel et la Mouche qui l’était sûrement secrètement tout autant l’avait deviné. J’attirais décidément toutes les tantes de cette cité.
Je gloussai en m’essuyant les lèvres. Mon estomac n’essorait que quelques maigres flaques de biles, amères et douloureuses. Mon regard tomba sur le miroir et sur le portrait de mort-vivant qu’il me renvoyait. Le cœur en arythmie, je fixai un instant ce visage blême, déconnecté, visage d’héroïnomane aux traits lourds de désespoir et vides de sens. Je me sentais, devant ce double qui m’accusait, accablé par une horreur sans nom. Des tas d’enfants nés dans ce camp se suicidaient. L’idée, il y a quelques années, avait su me séduire mais je n’avais pas voulu rendre la tâche plus facile à ceux qui avaient si bien su perfectionner l’industrie de l’angoisse et de la tyrannie. Et que pouvait-on reprocher à tous ces gosses, fils et petits fils de prisonniers politiques, condamnés par soupçon héréditaire et éducatif, qui renonçaient à la vie s’ils la prévoyaient à jamais malheureuse ? Rien. La prison et les chaînes n’étaient pas tout à fait invisibles, le désert et les flics en matérialisaient les murs et les maillons. Pourquoi Razzaguardi s’était-il suicidé en lançant son bolide piégé sur un groupe d’enfants ? En quelle foi s’était-il abandonné pour accomplir ce geste atroce ? Les pleureuses elles-mêmes ne croyaient plus à la virtualité d’une existence autre qu’on atteindrait par la mort. Elles pleuraient des cadavres, pas des anges.
Jessica revint, flanquée de la Mouche. L’acrobate des toits était enfin de retour.
— Je l’ai trouvé au Cuchilla, révéla Jessica. En train de se démolir consciencieusement la tête à coups de Señor Señor.
La Mouche esquissa une moue de mépris. Il ressemblait de plus en plus à un gros rat atteint de pelade. Tout le monde buvait beaucoup trop tôt aujourd’hui mais je n’avais pas besoin de ce symptôme pour savoir que cette journée allait être une sale journée comme la ville en avait déjà parfois connu lors des émeutes de l’Est ou des razzias des Inquisiteurs…
— Jessica m’a mis au courant pour Jorge, enchaîna aussitôt la Mouche. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
La fille aux croix de Malte tenait un petit sachet entre les mains.
— Tu as trouvé ce que je t’ai demandé ?
Elle hocha la tête, contrariée.
— C’est de l’Errante Cork. C’est ce qu’il y a de plus cher et de plus fort. Les Enragés en prennent parfois avant une baston, mais…
Je n’avais pas besoin d’en entendre davantage. Le principe actif de l’Errante Cork vous transformait un homme en bombe atomique pendant deux heures et l’abandonnait disloqué, concassé, rompu, les nerfs en miettes et les muscles en lambeaux. Ce médicament, d’origine à usage vétérinaire, avait été utilisé sur des étalons gravement malades afin qu’ils puissent encore servir une douzaine de juments dans l’heure qui précédait invariablement leur mort. L’effet létal de l’Errante Cork atteignait vingt à trente pour cent sur l’être humain et grimpait vers des proportions de décès ahurissantes sur des organismes affaiblis. Tokyo lui-même ne touchait pas à ce truc.
— Si tu n’en meurs pas, chaque pilule te fera vieillir de dix ans, précisa Jessica.
Je souris en tendant la main. Elle ignorait naturellement toute l’ironie de sa remarque. Elle haussa les épaules, me remit le sachet et parut à nouveau se désintéresser de la suite des événements. La Mouche sautillait d’une jambe sur l’autre.
— Tu ne crois pas qu’on pourrait discuter avec Tio Pepe ? avança-t-il. Après tout, s’il avait voulu tuer ton frère, il l’aurait fait tout de suite.
La Mouche regretta aussitôt ses paroles. Dans cette ville, ne pas être assassiné immédiatement n’était pas forcément bon signe. En matière de meurtre, Tio Pepe était un perfectionniste. Il avait fait ses classes dans les cachots de la milice, côté victime puis versant bourreau. La Mouche se mordit les lèvres. Sa petite moustache de rongeur frémissait.
— C’est peut-être à cause des trois nègres d’hier soir ? se reprit-il.
Je gobai la première pilule d’Errante Cork et regardai fixement la Mouche.
— Comment sais-tu que les Blacks travaillaient pour Pepe ? murmurai-je.
La Mouche se troubla.
— Tu me l’as dit…
— Je ne crois pas t’avoir dit ça.
Une inquiétante lueur scintilla dans l’œil mort de Jessica. Cette fille aspirait trop à la mort pour ne pas en apprécier les représentations publiques. C’était évidemment pour ces spectacles permanents qu’elle suivait les Enragés et sans doute pour la même raison qu’elle s’était mise à me coller. Je risquais de devenir, dans les heures à venir, le V.R.P. le plus efficace de la Grande Faucheuse.
La Mouche regardait autour de lui. Je suivais son regard qui s’arrêtait sur la porte défoncée la veille par la milice, sur les fenêtres que j’avais débarrassées de leur blindage, sur tous ces accès par lesquels s’étaient engouffrés les guerriers de Tio Pepe… Le Singe avait raison. Évidemment.
Je me souvenais de la profession de foi lapidaire d’Angelo Razzaguardi :
« C’est désormais dans des grottes que nos mains doivent forger des bombes. »
La Mouche se racla la gorge.
— Hier je t’ai suivi chez Tio Pepe, jusqu’à l’Universal, expliqua-t-il, ennuyé. C’est comme ça que j’ai vu les Ninjas t’abandonner dans la rue, en pleine crise d’overdose. Et quand je t’ai ramené, les trois nègres nous suivaient déjà.
Je me mis à sourire. Le feu mourant dans l’œil de Jessica cracha une dernière braise avant de s’éteindre.
— Tu as étudié les toits de l’Universal ? demandai-je. La Mouche parut se détendre. On revenait dans son domaine.
— Le toit est protégé par un champ électrique alimenté par un groupe électrogène, révéla-t-il. Là-haut, ça bourdonne comme une immense ruche. Je n’ai pas vérifié le voltage mais ça doit pouvoir transformer un homme en lampe halogène.
Les effets de l’Errante Cork commençaient à se faire sentir. Je n’avais plus éprouvé cette impression de puissance depuis longtemps…
— D’autres protections visibles ?
La Mouche secoua la tête.
— Je n’ai rien remarqué, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en existe pas… Mais le bâtiment de l’Universal est sans doute aussi bien protégé que le Love-Center du Contrôleur. Il y a des Ninjas et des cobayes armés qui traînent dans tous les couloirs… À mon avis, c’est du suicide.
Je désignai d’un geste mes bottes de combat que la Mouche s’était finalement résolu à adopter. Je pouvais me féliciter de les lui avoir données. Au moins, elles ne finiraient pas aux pieds d’un cobaye…
— Tu me les prêtes pour quelques heures ?
— Écoute, Diego, si Tio Pepe a enlevé ton frère, c’est qu’il veut traiter…, plaida encore la Mouche, sans conviction.
— Tu me les prêtes, oui ou merde ?
La Mouche enleva mes bottes et remit ses chaussons de danseur. Mon ange gardien devenait de plus en plus inquiétant. Je me sentais bien, trop bien, comme au début de l’ivresse lorsque le monde entier recouvre enfin des perspectives humaines. Je me tournai vers Jessica.
— Où doit avoir lieu la réunion des Enragés ?
— Dans un entrepôt, près du Down-Belgrano…
Je connaissais l’endroit. La milice l’évitait comme la peste. On y disparaissait beaucoup trop vite lorsqu’on portait des lunettes noires et rondes…
Je tendis mes derniers billets à Jessica.
— Achète-toi ce qui te manque et ramène-moi Tokyo au Down-Belgrano, à l’heure de la réunion…
J’aurais pu demander n’importe quoi à Jessica en échange de cet argent. Le manque de White Crash était en train de lui ronger les entrailles.
— … Dis-lui que j’accepte tout, précisai-je. Absolument tout, contre le plan de l’Universal et l’emplacement du groupe électrogène.
Jessica hocha la tête. Elle évapora mes billets dans la ceinture de sa jupe de cuir noir et quitta l’appartement sans un mot. Créature diaphane, égarée comme sur les pages centrales d’un magazine de papier glacé, petite fille éthérée dont les racines puisaient leur sève directement en enfer… Jessica était comme une Asiatique qui se serait fait débrider les yeux, sacrifiant l’essentiel pour ressembler aux ersatz sans âme des revues pornographiques. La fille blonde aux croix de Malte était morte avant l’âge. Son suicide chimiothérapique était dérisoire.
Je fixai les dernières boucles de mes bottes. Je ne les avais plus portées depuis dix ans…
La Mouche n’aimait guère évoluer à hauteur de la rue mais pénétrer dans les sous-sols était au-dessus de ses forces. J’avais pourtant besoin de lui. L’accès de la cave de l’immeuble était presque entièrement bloqué par les éboulis et nous mîmes près de vingt minutes pour dégager les gravats. J’avais une force de taureau. L’Errante Cork faisait merveille. La Mouche était verdâtre. Il pestait en épongeant la sueur qui dégoulinait dans ses yeux.
— Qu’est-ce que tu veux foutre là-dedans ? Il n’y a que des rats, des ordures et des ossements…
Il y avait sûrement tout ça. Le nombre de squelettes incomplets qu’on découvrait lorsqu’on s’aventurait sous le niveau de la rue était proprement hallucinant. Chaque quartier avait pourtant son coin de désert pour y enterrer ses morts et la ville tout entière paraissait malgré tout reposer sur une couche d’ossements large de plusieurs mètres. La plupart étaient des squelettes d’enfants auxquels il manquait un membre, la cage thoracique, quelques vertèbres ou même le crâne. Quel genre de dément pouvait ainsi dérober les pièces de ce puzzle macabre ? La Mouche appelait ça les catacombes de l’expérimentation militaire, la grande poubelle des labos et des flics. Et les rats, engraissés par cette manne et protégés des gazages par les fuites, devenaient gros comme des chats. La Mouche avait raison. Il y avait tout ça là-dessous. Mais il y avait plus que ça…
Nous parvînmes enfin à dégager la porte de la cave. Un rebelle d’un autre temps y avait gravé le symbole des Brigades de la Mort. L’époque était lointaine où le Singe entreposait encore ici ses précieuses bouteilles de vin de champignon. Je songeai, en forçant la porte bloquée par la rouille, à Tokyo et à ses histoires de peuple souterrain, d’enfants-rats galopant ventre à terre dans les entrailles de la cité… Il y avait tout de même peu de chance pour que cette génération spontanée se soit installée ici, dans cette cave fermée comme un blockhaus qui ne distribuait qu’une dizaine de cellules de béton protégées par des grilles.
— N’avance pas ! sifflai-je, alors que la Mouche s’apprêtait à se glisser par l’ouverture.
Il tourna vers moi un regard inquiet. Je m’accroupis et dégageai sous une fine couche de poussière humide un invisible fil de nylon.
— Si tu pousses la porte de quelques centimètres de plus deux mines Claymore t’explosent à la gueule, expliquai-je.
La Mouche se recula. Il transpirait de plus en plus, malgré la fraîcheur de la cave. Les punaises de la claustrophobie plantaient leur rostre venimeux dans ses nerfs. Je désamorçai prudemment les pièges.
— C’est toi qui as posé ça ? bredouilla mon compagnon.
J’ai hoché la tête. Ça ne datait pas d’hier… J’en avais aussi, moi-même, condamné l’accès en éboulant un mur. La cave était devenue une tombe dont la fraîcheur et l’odeur agréable surprirent la Mouche. Il renifla à plusieurs reprises en écarquillant les yeux.
— C’est ta planque ? murmura-t-il, impressionné et respectueux comme s’il venait de découvrir un mausolée.
Je poussai la porte enfin libérée. Les mines Claymore étaient intactes. Leur forme sombre affleurait la terre et il me sembla un instant qu’elles vivaient, qu’elles m’attendaient, fidèles gardiennes d’un trésor que j’avais cru à jamais enfoui. La Mouche ne leur accorda qu’un bref regard terrifié.
— C’est presque plus propre que chez toi, remarqua-t-il d’une voix blanche.
— Reste tranquille, avertis-je encore, j’ai aussi installé un détonateur à vibration…
La Mouche se pétrifia.
— Et si un rat s’était introduit ici ? demanda-t-il.
— Un rat n’est pas assez gros pour déclencher le tilt, ricanai-je. Le détonateur est réglé pour supporter le volume de deux hommes. Pas davantage. Mais si ça s’était produit, l’immeuble tout entier dégringolait. Je t’avoue qu’il y a des matins où j’ai souhaité que ça arrive…
— Quand je pense que je dormais sur cette poudrière…, soupira la Mouche.
Le détonateur abandonna le poste de surveillance qu’il assurait depuis plusieurs années avec un discret déclic métallique. Comme soulagé. Je me redressai.
— Il y a autre chose ? balbutia la Mouche.
— Tu peux bouger mais ne touche à rien avant que je ne te le dise, précisai-je avec un sourire rassurant.
Je me suis dirigé vers une des grilles fermée d’une chaîne et d’un lourd cadenas. J’ai sorti la clef de ma poche. Combien de fois avais-je voulu m’en débarrasser, la jeter dans un des toboggans charriant des rivières d’immondices ? Je n’avais jamais pu m’y résoudre.
En glissant cette clef dans le cadenas, j’éprouvai un frisson étrange, voluptueux, quasi électrique, que je mis sur le compte de l’Errante Cork. J’ouvris la grille et la Mouche, découvrant le contenu de la cellule, changea une nouvelle fois de couleur…
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