Argentine

Houssin Joël · Chapitre 3 sur 33

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Argentine

Chapitre 2

 

 

La photo devait traîner depuis un moment entre son cul et la doublure de son cuir. Y a pas si longtemps, Jorge en prenait encore soin, de ce cliché. Il le rangeait dans sa chambre comme une précieuse relique, un formidable trophée qu’il exhibait de temps en temps. Il avait dû aussi passer quelques nuits à s’user les yeux sur la trame en dégradés gris de cette reproduction. L’objet de ses fiertés adolescentes traînait aujourd’hui dans sa poche comme un vieux mouchoir de papier, un tire-jus de pilon.

Il suait beaucoup, Jorge, et l’encre s’était diluée, le papier jauni. La silhouette qui s’y découpait commençait à se fondre inexorablement dans la masse. Les traces de mon exploit s’évanouissaient dans la presse mais pas dans ma mémoire. Je reconnaissais la photo. Je ne risquais pas de l’oublier. Elle n’était plus pour moi synonyme que de cauchemar… Depuis cette nuit-là, chaque heure de sommeil était un avant-goût de l’enfer. J’entendais encore les détonations, les projectiles qui sifflaient autour de mon casque et qui déchiraient la nuit comme des balles traçantes, le claquement métallique des mâchoires des pièges qui se refermaient, et, en fond sonore de cet effroi, comme le vrombissement des Chinooks, le moteur de ma moto qui hurlait. Mais ce n’était pas sur l’asphalte du quartier Sud que je roulais, non… Cette bécane bleu et blanc, c’était mes nerfs qu’elle broyait entre ses cylindres, mon courage qu’elle laminait, ma fierté qu’elle écrasait… J’avais toujours cet affreux goût de sang dans la bouche et le bruxisme de mes dents qui s’entrechoquaient résonnait encore aujourd’hui dans ma tête comme un sinistre carillon. Jorge ne savait rien de tout cela. Il ignorait que ma cervelle s’était liquéfiée, que j’avais tellement tremblé, si fort et si longtemps, que je n’étais pas certain que chaque petit os de mon corps avait pu retrouver sa place, que j’avais pissé de peur comme un jeune chien, que mes intestins avaient été essorés par la peur, que j’avais chié sous moi sans même m’en rendre compte… Et ce ballet de mort et de misère tenait représentation sur le théâtre de mes nuits, sans relâche ni dernière, certain d’exhiber ses spectres à guichets fermés devant le seul et unique spectateur qu’ils exigeaient. J’avais loué ma place à vie…

Jorge ignorait tout…

— Tu te reconnais ? il a sifflé, provocateur.

— C’était y a longtemps…, j’ai répété.

— Foutaises ! a craché Jorge. Nique tes os !

Il fit claquer le bout de papier journal d’une chiquenaude. Je remarquai seulement qu’il se passait l’ongle des annulaires au vernis bleu. Jorge grandissait vite. Les flics devaient s’en rendre compte…

— T’en avais dans le ventre ! Tu les as baisés, tous ! Se faire tirer le portrait devant le Love-Center du Contrôleur, dans la zone la plus dangereuse du quartier Sud, merde ! C’était pas rien. Les choses changent, tu parles ! C’est toi qui as changé, oui ! Voilà la différence. À cette époque, t’aurais pas laissé les enculés du Sud enlever notre sœur.

Je lâchai un bref soupir. Bon Dieu, je commençais à avoir vraiment faim. Fallait que je sorte. Le Singe ne quittait plus l’appartement et Jorge ne ramenait jamais rien. Ces responsabilités exhortaient le marteau-piqueur que je sentais vibrer très loin derrière mon front.

Gabriella n’a pas été enlevée, soufflai-je en me levant. Elle s’est tirée. Parce qu’elle en avait marre de cet immeuble de merde, marre de torcher le cul du Vieux et de voir nos sales gueules.

Jorge cracha sur la table. Le petit avait réellement une tronche d’acteur. Ses pommettes légèrement saillantes, ses yeux bleus enchâssés comme des aigues-marines dans un visage anguleux, à la fois volontaire et juvénile, ses cheveux noirs… des cheveux de cuir. Les tapettes prétentieuses que je voyais de temps en temps triompher sur les cassettes de Tokyo l’Ancien n’avaient pas le centième de la classe de mon frangin.

Gabriella ne nous aurait pas laissés sans nouvelles, gronda Jorge. Elle serait pas partie sans nous prévenir, sans un mot d’explication. Le Singe est d’accord avec moi. Les fumiers du Sud l’ont enlevée et enfermée dans un de leurs bordels. Et j’ai l’intention d’aller la chercher ! Qu’est-ce que tu dis ce ça, Golden Boy ? Hein ? Qu’est-ce que tu dis de ça ?

— Je dis qu’on ramènera ton corps dans du plastique. Dans deux sacs-poubelles.

Il ne restait qu’une fenêtre dans cet appartement que le Vieux n’avait pas encore condamnée d’une plaque d’acier. Je m’en approchai. Au-delà des toits luisants des cars de la milice, j’apercevais le Great Wall, notre mur, où s’étalaient en pochoirs luminescents les portraits géants des pires criminels de l’humanité. Angelo Razzaguardi en formait le plus célèbre fleuron. Angelo avait une silhouette falote, des traits quelconques altérés par de vagues langueurs alcooliques, mais toute sa colère et sa folie étaient concentrées dans son regard.

Jorge essayait de se faire passer pour un dur, il s’imaginait même probablement en être un, mais il avait les yeux d’un ange. Une galaxie de férocité séparait mon frère de Razzaguardi.

Et cela faisait maintenant dix ans que Razzaguardi s’était suicidé en lançant sa voiture piégée contre une crèche du quartier Sud. Des gosses… Amérasien de merde ! Et ce type était notre idole.

 

Le Singe était dans sa chambre, occupé à visser un blindage de métal sur la grille de l’air conditionné. Un frémissement convulsif de son bras gauche trahissait une insuffisance coronarienne. La piaule du Vieux ressemblait à une cave qui n’aurait abrité que des bouteilles vides. Une odeur suffocante de désinfectant industriel disputait l’atmosphère à des relents d’excréments et de graisse rance. Et Jorge s’étonnait de la fugue de Gabriella… Notre sœur était belle. Elle avait pu, sans difficulté et en louant simplement son cul, trouver de meilleures conditions de logements. Personne n’était riche ici mais certains étaient moins pauvres que d’autres.

Le Singe a pivoté, m’a regardé comme s’il ne parvenait pas à me reconnaître. Le blanc de ses yeux était maintenant devenu jaune.

— Écoute, P’pa, j’ai soupiré. On a déjà du mal à respirer. Si tu touches les conduites d’aération…

— Ils peuvent aussi venir par là ! Il paraît qu’ils ont recruté de nouveaux ramasseurs. Des mecs sans épaules, pas plus épais que mon bras, avec des têtes en forme de pain de sucre. Ils se faufilent partout. Des hommes-serpents !

Le Vieux avait punaisé nos portraits sur les murs de sa chambre. Je me suis attardé quelques secondes sur celui de Gabriella. Je me demandais si elle me manquait. Nous ne parlions déjà pas beaucoup avant son départ. Gabriella faisait partie de ces gens qui lisent des livres pour comprendre pourquoi ils sont nés ici et pourquoi ils y mourront. Le Singe ne cessait de répéter que ça ne rendait ni plus fort ni plus heureux de vouloir toujours tout comprendre.

Au-dessus du lit, dont l’oreiller souillé prouvait que le Vieux vomissait maintenant autre chose que de la bile, le portrait dessiné de ma mère finissait de se racornir. D’elle je ne conservais pour tout souvenir qu’une vague silhouette chantante. Ma mémoire avait englouti chaque trait de son visage pour ne conserver que cette voix triste et grave fredonnant des mélodies qui plongeaient le Singe dans des fureurs sans nom.

— Ne chante pas ça ! il tempêtait en martelant la table. Tu vas nous faire avoir des ennuis !

Heureusement, à cette époque, le Singe quittait de temps en temps l’appartement et M’man chantait pour moi et Gabriella qui venait de naître. Deux ans plus tard, peu de temps en fait après la naissance de Jorge, elle avait été prise dans une émeute en allant acheter des bougies parfumées. Son nom était venu allonger l’interminable liste des disparus et personne n’a jamais plus chanté à la maison…

— P’pa, des hommes-serpents ça n’existe pas. Et tu vas étouffer dans cette chambre.

— Ils existent ! s’est entêté le Singe. En face, ils savent. Ils ont même coulé du béton dans les sanitaires pour les empêcher d’entrer dans les canalisations. C’est pas une preuve ça ?

Une preuve de la folie qui rongeait les cerveaux du quartier, peut-être… Et je me demandais bien comment le Singe pouvait prétendre communiquer ou seulement observer les gens de l’immeuble d’en face. Cela faisait longtemps qu’il confondait ses rêves éthyliques avec la réalité. Il n’était pourtant pas facile de rêver pire que la vie. Le Vieux y parvenait. L’alcool de champignon l’y aidait. Des hommes-serpents… Bordel… Il n’y avait que nous ici. Nous, des flics, une ville et le désert tout autour.

— Si on m’avait écouté plus tôt, ils n’auraient pas réussi à enlever Gabriella ! a ajouté le Singe en terminant de fausser le pas de vis de la grille de protection.

— Tu devrais arrêter de répéter ça. Tu sais bien que Gabriella n’a pas été enlevée. Elle nous avait prévenus qu’elle partirait un jour, comme ça, sans saluer personne. Mais Jorge, lui, il est jeune et il te croit. Il veut monter une expédition sur le quartier Sud pour aller y récupérer sa sœur. Merde, P’pa ! Pourquoi tu le laisses croire des choses pareilles ?

Le Singe s’est envoyé une lampée d’alcool épais comme un sirop. Il s’est torché les lèvres d’un revers de manche en me fixant d’un air mauvais.

— Il a des couilles au cul, lui ! Si j’étais moins vieux, moi aussi j’irais montrer à ces fils de pute de quel bois on se chauffe dans la famille.

La migraine revenait comme une marée, s’échouant dans ma tête en vagues de douleur.

À quoi ça servait de discuter ? Le Singe était dingue et Jorge se montait la tête avec les gars de sa bande. Rien ne servait à rien. J’avais un goût de fer dans la bouche.

— P’pa, y a plus rien à bouffer ici. C’est le jour d’ouverture de l’Hyper, faut que j’y aille.

Les mains du Singe parlaient d’alcool.

— J’ai plus faim, il a grogné.

— Y a plus d’antibiotiques non plus. Tokyo est dans le quartier. J’ai besoin de monnaie.

Le Vieux a glavioté un molard de chiqueur entre mes pompes, un crachat lourd strié de sang et de pus. Je me sentais indifférent, détaché du crabe qui rongeait le Singe. À part la migraine, plus rien pouvait m’atteindre.

— Tu sais où est le fric. Pourquoi tu te sers pas ?

J’ai hoché la tête. D’accord. Le Vieux planquait sa boîte de biscuits sous son traversin. Il dormait la tête dessus, l’oreille plaquée sur le métal, épiant les frôlements des billets qui s’accouplaient, le cliquetis frénétique des pièces qui forniquaient en espérant se reproduire enfin. J’ai ouvert la boîte dont les images délavées évoquaient un paysage de France.

Le Singe a éclaté d’un rire catarrheux. La boîte était vide. Complètement vide.

— Qu’est-ce que t’as fait du fric de ta pension ?

Le Singe a désigné un paquet que je n’avais pas remarqué, un colis éventré posé au pied du lit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des cassettes pornos.

Le Vieux s’étranglait de rire.

— Avec des filles américaines qui baisent dans des piscines et qui se tapissent les narines de poudre blanche !

Évidemment. J’ai refermé la boîte, l’ai replacé sous le traversin taché de rouille. Qu’est-ce que tout ça pouvait changer, après tout ?

Quand j’ai quitté la chambre, le Singe riait et toussait encore. J’allais sûrement devoir prendre un autre demi-cachet d’aspirine…

Jorge n’avait pas bougé. Il était assis sur un coin de la table de la cuisine et grignotait un quignon de pain.

— Y aura un beau baston ce soir, aux entrepôts, avec les marins de Cronstadt. Ces fils de pute racontent partout que nous, les Enragés, on seraient tous pédés et qu’on s’enfileraient les uns les autres. On va les découper en cubes. Tu viendras voir ?

Ses dents de fauve crissaient sur le pain dur.

— Non. Où est-ce que t’as trouvé ce pain ?

— Pourquoi tu viens plus aux bastons, Diego ? Pourquoi tu viens plus jamais aux endroits où les hommes montrent qu’ils en ont encore ?

Il s’est levé brusquement et a balancé rageusement son croûton de pain contre la porte.

— Et arrête de sourire comme ça ! il a hurlé. J’aime pas avoir l’impression que tu te fous de ma gueule !

— Va te faire foutre, j’ai tranquillement lâché.

Dehors des bancs de brume filaient à toute allure. L’ombre des explosions masquait le ciel. Je devais encore trouver Tokyo…

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