Argentine
Chapitre 12
Quiero que todos los Brazileros se tiren a hesta Zorra ! Hasta que reviente !
Je veux que tous les Brésiliens baisent cette putain ! Jusqu’à ce qu’elle en crève !
J’avais repris connaissance alors que cet ordre, prononcé par une voix inconnue, tournait dans mes cauchemars comme l’éclat bleuté d’un gyrophare de la milice. La Mouche était parvenu à me hisser jusqu’à l’appartement. J’étais assis au milieu de la pièce principale. Le Singe s’était traîné jusqu’à sa chambre et gisait dans une flaque de vomi, au chevet de son lit. Je regardai un instant la Mouche qui reprenait son souffle. Personne ici ne se souciait ainsi de son prochain. J’avais mystérieusement hérité d’un ange gardien, un rat des toits, pillard des vergers suspendus. Sa passion pour moi tournait au sacerdoce. Il croisa mon regard et baissa aussitôt la tête, comme honteux de m’avoir arraché du caniveau que Tio Pepe m’avait imaginé comme tombeau.
— Tu étais mort et tu riais encore… murmura-t-il.
— Passe-moi du lait au lieu de faire de la poésie, grognai-je faiblement.
Je devais évacuer le Purple Rain qui coulait encore dans mes veines. J’éprouvais le besoin de retrouver mes esprits, d’éliminer ce dédoublement schizoïde de la perception… Je n’avais plus bougé depuis des années mais, depuis ce matin, je regagnais le temps perdu.
La Mouche me tendit une des boîtes de lait que nous avions rapportées le matin même du centre de distribution. C’était déjà si loin. Le lait était épais et sentait le poisson fumé. Ça n’allait pas fort. Je basculai sur le flanc. Une aigreur méphitique me piqua la gorge. L’arrière-goût légèrement acide des cristaux de Purple Rain tapissait ma langue. Mes pensées se fondaient en une surface liquide irisée de taches oléagineuses. Cette saloperie poursuivait son travail de sape, son entreprise de destruction neurologique. Les tiques de la came plantaient leur rostre dans mes synapses, interrompant ou détournant les flux. Une petite voix cristalline chantait à mes oreilles : « Tu serais sûrement mieux mort, Diego… Tu ne crois pas ? » Une nouvelle vague d’hallucinations morbides m’emporta et je perdis connaissance en vomissant…
Quelques secondes de coma. Rien n’avait bougé. La Mouche n’avait même pas eu le temps de s’inquiéter.
— Ouvre cette fenêtre. J’ai besoin d’air.
La Mouche paraissait avoir abandonné l’essentiel de ses forces en me transportant. Il peinait à arracher les planches maladroitement clouées par le Singe. Mon cerveau devait commencer à ressembler à des tuyaux d’orgue en fibre de verre. Les sons y étaient malaxés, accélérés ou ralentis au gré de la programmation d’un musicien rôti par les alcaloïdes. Je suçai la boîte de lait.
Les murs de l’appartement prenaient un curieux aspect concave, comme boursouflés par une formidable pression intérieure. Cette putain de baraque était devenue une boîte de conserve faisandée où se reproduisaient à un rythme frénétique des milliards de bactéries anaérobies et pathogènes, porteuses de maladies atroces, foudroyantes. Quand l’appartement exploserait, la ville entière serait instantanément contaminée. J’étais en train de vomir dans une bombe bactériologique…
— Donne-moi encore du lait !
Des vagues de chaleur insupportables, chargées d’effluves épicés de fumerie d’opium, succédaient à des périodes de froid intense, où chaque chose se nimbait de lueurs océanes. Je transpirais, grelottais, claquais des dents et arrachais mes vêtements. J’essayais d’absorber plus de lait que je n’en rendais.
« Je ferais bien d’appeler un toubib… »
La pensée de la Mouche venait de se planter comme un dard dans mon cerveau.
— Ne t’avise pas de faire ça…, soupirai-je. J’ai encore la force de te briser la nuque.
La Mouche plissa le front.
— De faire quoi ?
Mes doigts broyèrent la deuxième boîte de lait. Qu’est-ce que Pepe foutait avec des créateurs d’images digitales ? Il les entretenait quand même pas pour décorer ses bordels de stimuli visuels ? La surtension s’estompait.
— Il fait nuit ?
La Mouche jeta un coup d’œil entre deux planches.
— Pas encore. Il y a beaucoup de fumée.
Je me redressai entre deux spasmes.
— Je vais me changer. Je dois voir Tokyo…
— T’es fou ? Tu dois te reposer !
Mon sourire fit sa réapparition. Je n’avais jamais manqué une seule nuit de cette chienne de ville. Ça n’allait pas commencer aujourd’hui…
Je parvins à me mettre debout. En station verticale, mon malaise prit subitement des proportions cosmiques. Je devais mesurer une vingtaine de mètres et souffrir du vertige. La Mouche me regardait, bouche bée, comme si j’étais un revenant. Ça n’était sûrement pas qu’une illusion… Et les Enragés allaient se battre ce soir contre les Marins de Cronstadt.
Le miroir me renvoya l’image d’un masque de craie inondé de sueur. Une transpiration glacée ruisselait sans interruption sur mon visage. L’abus d’alcool de champignon pouvait aussi provoquer ce genre de phénomène. C’était à ce genre de détail qu’en fin de nuit on reconnaissait les gars qui en terminaient avec leur marathon éthylique. Ils se tenaient immobiles, le regard figé loin au-delà des murs des bars, et ruisselaient en silence. Ils s’entraînaient à mourir…
— Donne-moi encore du lait et tout ce qui reste d’aspirine…
La Mouche regardait mon image dans le miroir.
— Tu as changé. Tes yeux ne sont plus pareils. Qu’est-ce qui te fait sourire ?
— Rien.
La Mouche avait raison. Quelque chose avait changé. L’évocation de mon expédition dans le quartier Sud ne me rendait plus malade.
Je me dirigeais vers Le Mongol, la Mouche sur mes talons. La nuit était chargée d’effluves de plastique brûlé. Aux carrefours, des braseros indiquaient l’emplacement des miliciens. J’étais faible mais ma tête allait mieux. Les billets de Tokyo crépitaient dans ma poche.
— Je voudrais faire une fête, murmurait la Mouche, comme pour s’en convaincre. Une grande fête. J’irais chercher des légumes frais dans les jardins suspendus de la Squadra, j’achèterais de la viande qui sent la viande au marché noir et j’attraperais un gros rat pour Noche. Et j’inviterais tous les chefs de bande pour qu’ils se réconcilient en buvant du vin argentin.
La ville était calme. Elle palpitait doucement. Les premières heures de nos nuits étaient toujours figées dans cette quiétude apparente, ce silence, cette concentration de l’athlète avant l’explosion de l’effort. C’était aussi l’heure où les bâtiments se purgeaient de la chaleur suffocante qu’ils avaient emmagasinée durant la journée. Cette chaleur malsaine, poisseuse, plaquait contre les façades une double cloison où la température grimpait vers des degrés humainement insupportables. Ces murs invisibles rétrécissaient la rue pour n’abandonner à ces usagers qu’un étroit couloir étrangement frais marqué au sol par un ruban de goudron plus clair, moins luisant, moins fondu…
— Cette ville est fantastique ! soupirai-je.
La Mouche se cracha dessus. Il n’avait jamais très bien su cracher plus loin que le premier bouton de sa chemise.
— C’est un putain de camp de réfugiés politiques, oui !
Je secouai la tête.
— Plus maintenant…
— C’est un camp de réfugiés ! s’entêta la Mouche. Et si c’est un camp, ça veut dire qu’il y a toujours un enfoiré de dictateur dehors !
La Mouche avait parfois de ces accès de colère où il vomissait en bloc les scories de rumeurs mal digérées.
Je me sentais étrangement calme.
— S’il y a un dictateur dehors, comme tu dis, il y a forcément encore des opposants. Alors pourquoi plus personne n’entre ici ? Hein ? Depuis que je suis né, je ne vois arriver que des camions de bouffe, des colonnes de camions qui repartent leur livraison terminée pour revenir la semaine suivante avec les mêmes chauffeurs cramponnés aux mêmes volants ! Alors ne fais plus chier avec tes conneries…
Le Mongol était un bar essentiellement fréquenté par des philosophes, des putains, des camés et des trafiquants. On s’y battait plutôt moins qu’ailleurs et le tapis du billard était de première. Tokyo devait déjà savoir que j’arrivais. Il devait aussi savoir ce que Pepe m’avait fait…
— Peut-être pas…, souffla la Mouche.
— Peut-être pas quoi ?
— Peut-être qu’il n’y a plus d’opposants, précisa-t-il.
J’éclatai de rire. J’allais vraiment de mieux en mieux.
Jorge était là, avec deux autres Enragés et la fille aux croix de Malte. Ils buvaient des Señor Señor, un mélange rouge fluo à base d’alcool de cactus et de dynamite. Ça devait tisser une jolie dentelle dans l’estomac souple de mon frère. Il y avait, comme d’habitude, beaucoup de monde autour du zinc ovoïde qui ressemblait à la proue d’un navire. Cette mode marine avait sévi quelques années plus tôt dans la cité. Les habitants s’habillaient en marins et décoraient leurs appartements de filets de pêche, d’ancres et autres utilitaires océans. La ville s’était mise à ressembler à un gigantesque port bâti sur une plage en perpétuelle marée basse. La mer s’était retirée pour ne plus jamais revenir.
La Mouche avait détesté ces fantaisies, et surtout celle qui consistait à faire claquer des spis colossaux, bleu et blanc, au sommet des immeubles, comme si le vent brûlant qui soufflait parfois allait enfin parvenir à arracher la cité tout entière à sa gangue de sable.
— Même si un océan remplaçait ce foutu désert, je ne m’enfuirais jamais en bateau, pestait la Mouche, acrobate des hauteurs.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas nager…, maugréait-il.
Et Jorge lui répondait invariablement :
— Parce que tu crois que les mecs qui prennent l’avion savent voler ?
Le Mongol avait conservé quelques vestiges de cette mode que je jugeais, à l’instar de la Mouche, passablement stupide. À part le bar, l’établissement présentait toutes les caractéristiques des bars à tango, mi-whiskéria mi-bodega, avec une piste de danse légèrement surélevée et un son T.H.X. qui interdisait toute conversation dans le périmètre du fer à cheval des enceintes. La Chica n’était jamais venue danser ici et personne ne savait pourquoi. Elle avait foulé presque toutes les pistes de la ville, sauf celle du Mongol.
Tokyo était attablé dans une niche, près du billard. Il discutait avec un vendeur de plans tout en suçotant des lamelles de poisson cru. Comment s’y prenait-il pour obtenir du poisson frais ? Le vendeur de plans était un type à qui j’avais eu l’occasion de briser quelques dents alors qu’il appartenait encore à la bande des Cyberskins. Son regard me disait qu’il n’avait pas oublié.
Tokyo m’adressa un signe et la Mouche boitilla jusqu’au bar où il entreprit de se visser pour la nuit. La blonde aux croix de Malte ne me quittait pas des yeux. Elle avait sa dose et sa cartouchière scintillait entre ses seins.
Je posai la liasse de billets entre les mains de Tokyo. Elle se volatilisa. Il m’invita à m’asseoir face au vendeur de plans. Ce type-là exsudait des hectolitres de haine pure. Je me demandais à quel moment il se déciderait enfin à dégainer son poignard pour me le planter dans le cœur. Derrière nous, les enceintes fatiguées fusillaient le Tango pour Evita.
— Tu sais que la Squadra est en état d’alerte ? commença Tokyo.
— Non, pourquoi ?
Les yeux de Tokyo riaient.
— Razzaguardi ! Je ne sais pas comment tu t’y es pris mais tu as foutu un bordel monstre dans leur quartier…
Le vendeur de plans continuait à me larder de regards assassins. Je lui souriais.
— … Toute leur foutue Unité de prévention psychologique est bonne pour la casse, poursuivait Tokyo. Les Devineurs sont devenus dingues et les bandes en ont profité pour sortir de leur trou. Ils ont dû appeler les milices privées du Contrôleur en renfort. Bon Dieu, Diego, je ne me trompe pas souvent sur les gens mais, là, tu m’as eu à l'esbroufe. Je ne te pensais pas capable de réussir un truc pareil.
— Quel truc ?
Le vendeur de plans restait silencieux. Ce fumier avait, avec ses cartes à la gomme, envoyé des tas de gosses crever de soif dans le désert. Des gosses qui ne trouvaient jamais les oasis promises et qui n’avaient d’autres ressources pour prolonger leur agonie, que de se réfugier dans les lacs d’ombre des zeppelins policiers qui les ramenaient lentement vers la ville. Tokyo s’assombrit.
— Ce que je ne comprends pas, c’est ce que tu es allé foutre chez Pepe, enchaîna-t-il. Il aurait pu te tuer.
— Il a essayé.
— Ça t’emmerde que ta sœur tapine chez les cobayes ?
Le vendeur de plans se décida à intervenir.
— Ta sœur, elle a une bouche de pute, un corps de pute, un cul de pute, c’est normal qu’elle finisse pute.
— Pourquoi ? T’as bien une tête d’enculé.
Le vendeur de mirages se redressa, blême. Les doigts maigres de Tokyo se fichèrent dans sa poitrine, comme une vilaine araignée jaune.
— On ne se bat pas à ma table, grogna le métis.
— J’effacerai ton sourire, promit le fumier.
Je me tournai vers Tokyo.
— Tu as ce que je t’ai demandé ?
Il hocha la tête. Sa main plongea sous la table et ramena un sachet de plastique.
— Je suis prêt à prendre un autre boulot, précisai-je. N’importe quel autre boulot…
Tokyo m’observait. Ça devait l’ennuyer de ne pas comprendre.
— Fais attention, Golden Boy, murmura-t-il. Ton nom revient à la mode dans la bouche des flics. Et ça ne les fait pas sourire.
Jorge et ses Enragés venaient de quitter le bar. La blonde grimpa sur la piste et commença à danser en me regardant. Elle ondulait sous influence, assez gracieusement. Je ne parvenais pas à m’empêcher de la regarder danser et je me sentais accablé. La fille enflait dans ma tête. J’étais aspiré par le néant de ses yeux de poisson mort, des yeux qui ne se réveilleraient que pour réclamer une nouvelle petite dose de suicide. Je me suis levé. J’ai balancé le sac entre les mains de la Mouche.
— Trouve-toi de quoi soigner ton pied. Je reviens.
Le Mongol avait une issue de secours, derrière les toilettes. La fille aux croix de Malte me suivait.
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