Argentine

Houssin Joël · Chapitre 15 sur 33

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Argentine

Chapitre 14

 

 

Je n’étais pas si souvent que cela monté sur les toits. J’y éprouvais, contrairement à la Mouche, une sensation d’écrasement, un pénible sentiment de dérive, comme si cette ville, vue d’en haut, n’était déjà plus tout à fait la mienne. Il me manquait le contact avec le bitume, l’encadrement des façades aveugles, la vibration des canalisations souterraines encore en service, engorgées de déchets bouillis par la vapeur qui s’échappait des fissures. Sur les corniches, on ne ressentait plus rien de cette vie. La Mouche, malgré sa patte folle, faisait preuve dans l’ascension d’une habileté diabolique. Le domaine vertical lui appartenait sans partage. Il se retournait de temps en temps et s’arrêtait pour nous attendre. Je le devinais assez fier de me démontrer ses talents d’escaladeur. Diana suivait sans effort. Elle refusait la main que je lui tendais pour l’aider à franchir d’étroites poutrelles suspendues au-dessus du gouffre de la rue. J’étais surpris de découvrir des collines d’éboulis sur les terrasses, d’énormes parpaings badigeonnés de peintures pariétales qui jonchaient les verrières d’onduline, comme tombés du ciel. On sentait ici plus qu’en bas la lente dégradation de la cité, son irréversible pourrissement.

La Mouche s’était immobilisé sur une plate-forme métallique. Accroupi. Il paraissait humer l’air comme un chien d’arrêt.

— Nous sommes hors de portée des sarbacanes, souffla-t-il lorsque nous l’eûmes rejoint. Mais on n’est pas seul…

Je fronçai les sourcils.

— La milice ?

La Mouche haussa les épaules. Il colla son oreille contre l’armature rouillée d’un longeron de béton.

— Combien ils sont ?

— Deux ou trois, ils nous suivent.

Je me mis à sourire. Ainsi les Blacks avaient décidé de me suivre à la trace… La nuit les rendait sans doute plus physiquement discrets mais ils évoluaient, à plus de trente mètres du sol, en territoire inconnu.

— Tu peux nous en débarrasser ? demandai-je.

La mouche regarda un instant autour de lui avant de hocher la tête :

— Sans problème.

— Nous grimpâmes sur une terrasse supérieure et j’aidai la Mouche à desceller un rail qui servait de pont pour rejoindre un toit d’ardoise en pente douce. Il fixa un fragile étai de placoplâtre sous le rail et vérifia la résistance du piège.

— Ça supportera le poids d’un homme jusqu’à mi-rail, chuchota-t-il. Après, c’est le grand plongeon…

Je me penchai légèrement en avant. On n’apercevait pas le goudron de la rue. Une vague bouffée de vertige m’obligea à reculer. J’avais l’impression d’être au bord d’un gouffre sans fond. Je me tournai vers la Mouche, intrigué.

— Tu te sers souvent de ce genre de trucs ?

La Mouche esquissa une moue ennuyée.

— Faut que les toits restent dangereux, sinon c’est l’encombrement et les mauvaises rencontres. Le tout, c’est de ne pas oublier la disposition des pièges.

Je tentai d’oublier que la Mouche, à cette heure de la nuit, devait déjà être passablement ivre.

— Tu tiens à vérifier le résultat ? s’est brusquement impatienté notre guide.

— Pas vraiment…

Je me suis redressé. À l’est, je pouvais apercevoir la crête de la barrière de granit. Cette présence connue me rassura et me permit de me situer. Nous n’étions finalement plus très loin de notre immeuble. Nous progressâmes encore d’une centaine de mètres avant d’entendre, derrière nous, des hurlements et le tintement du rail contre la façade. Cela fit un bruit épouvantable, comme une barre de fer qu’on laisse choir dans un puits à sec, avant qu’un épais silence de cimetière ne revienne peser sur les toits. Le fracas avait dû réveiller tout le quartier. J’oubliais que plus rien ici ne réveillait personne.

— Ça m’étonnerait que les Inquisiteurs traînent par ici, annonça la Mouche. On va redescendre.

— Pourquoi ne pas descendre directement à l’appart ?

— Si t’as des talents de trapéziste, je veux bien, grinça la Mouche, décidément très irritable, c’est de la vraie dentelle. Y a plus que la plomberie pour s’accrocher.

Après tout, ça ne m’ennuyait pas tant que ça de regagner la terre ferme…

 

La Mouche n’avait peut-être pas raison. La rumeur de la présence des Inquisiteurs dans le quartier avait dû souffler jusqu’ici. Le bar favori des Enragés, El Cuchilla, était fermé alors qu’il ne baissait habituellement jamais son rideau avant le lever du jour. C’était aussi, presque systématiquement, la dernière étape de mes nuits où je finissais de me terrasser avec une Sangrante ou un Old Joe, plus concentré en dynamite. Du temps des Communards, ces connards d’Inquisiteurs n’auraient jamais réussi à faire boucler ce bar-là avant l’heure. J’éclatai de rire.

La Mouche pivota, surpris.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

— Je vieillis, la Mouche, je vieillis.

La Mouche m’observa un instant avant de plonger une main dans sa poche.

— J’vais te le faire bouffer.

— Quoi ?

— Ton foutu calepin. Si tu continues à noter tout ce que je dis, je te le fais bouffer. Page par page.

Diana souriait, ce qui accentuait encore son côté poupée industrielle. Cette fois, les effets du Purple Rain s’étaient définitivement estompés. Je n’avais plus aucune envie de faire l’amour. L’alcool avait rendu la descente finalement moins pénible. Mais le réveil, je le savais, se chargerait de me faire vomir ce brusque regain d’euphorie.

La Mouche secoua la tête.

— On ne devrait pas rester là. Même les flics sont invisibles…

Nous n’étions plus qu’à eux rues de l’immeuble. Je n’avais aucune envie de retrouver prématurément cet appartement de merde, de suffoquer dans la puanteur des vomissures du Singe, de tourner et de retourner sur un matelas rongé par les blattes… L’évocation de cette bauge aux aérations obturées me soulevait le cœur. Je ne pouvais décemment pas accepter de retourner là-bas sans être totalement saoul et il n’était pas non plus question d’espérer que le Vieux laisse intactes une ou deux bouteilles de son alcool de champignon.

— Je vais aller à La Ronda.

Diana et la Mouche me regardèrent comme si je venais de cracher une douzaine de crapauds.

— Tu ne trouves pas que t’en as fait assez ? soupira la Mouche.

Je levai les yeux vers le ciel. On devinait là-haut les rubans de brume qui défilaient. Quel genre de désert pouvait être ainsi perpétuellement traversé de nuages sans qu’il ne pleuve jamais ?

— Diego, t’as foutu en l’air tout le système des Devineurs, geignit la Mouche. Y a un flic au mètre carré là-bas.

— Et alors ? Je ne transporte rien d’illégal. Je veux juste boire un verre.

— Ils ne te laisseront pas entrer !

Je souris.

— Ils me laisseront entrer…

Un bruit de course avorta la dernière réplique de la Mouche. Une lueur d’inquiétude flamba dans ses yeux de rongeur. Il se plaqua contre le mur. Je me sentais bien, mais pas assez bien pour affronter les Inquisiteurs à mains nues. Diana regardait autour d’elle. À part la voie aérienne, cette gaine de gouttière d’où nous venions, la rue manquait singulièrement d’issue. Les bouches d’aération de la blanchisserie fumaient comme une locomotive de charbon.

Jorge déboula au carrefour, l’œil fou. Les muscles saillaient sous la peau luisante de son torse nu. Beau gosse, Jorge… Jessica ne le méritait sûrement pas.

— Diego ! Il hurlait. Diego !

J’ai adressé un clin d’œil à la Mouche.

— Tu ne vas pas pisser tout de suite dans ton froc, hein ?

Jorge courait vers moi.

— Diego ! Faut que tu viennes ! Le Singe est devenu dingue. Il tire sur tout le monde ! Il prend les gens pour des flics-vampires et il m’a tiré dessus ! Tu le crois, ça ? Les bastos m’ont sifflé aux oreilles.

— Avec quoi ?

Jorge ouvrit la bouche.

— Quoi avec quoi ?

— Avec quoi il tire ?

— Avec ton foutu pistolet mexicain, mec ! cracha Jorge… Voilà avec quoi il tire ! Je croyais que tu l’avais planqué.

Je me dirigeai vers l’immeuble. La Mouche et Diana trottinaient derrière nous.

— Je l’avais planqué.

Une sirène creva le silence poisseux de la rue.

— Les flics se ramènent, Diego ! s’affolait Jorge. Ils vont le descendre si tu l’arrêtes pas.

— Il a tué quelqu’un ?

Jorge hésita.

— Un Enragé a pris une balle dans la cuisse mais je crois qu’un clodo dans l’escalier de secours est resté sur le carreau. Il saignait de la tête et il avait les yeux ouverts. Merde, Diego, tu vas pas les laisser foutre le Vieux au Cachot ?

Alors le Singe avait craqué. Un dernier verre de trop, mais tous les verres qu’il sirotait depuis plusieurs années étaient de trop. Une dernière branlette mal digérée ? Un rêve paranoïaque plus tenace que les précédents ? La dernière production de son bestiaire psychotique s’achevait dans le délire fantastique. Des flics-vampires… Je l’avais laissé recroquevillé dans ses excréments, immobile et jaune, comme la larve d’une énorme mouche à merde. C’était la dernière image que je gardais de lui, le Singe, endormi dans son cocon de vomi, qui s’était métamorphosé en tueur fou… Le Vieux terminait sa carrière dans un ultime baroud d’orgueil et de folie.

— On dirait que la mort de ton père te fait plaisir, Golden Boy ?

Je regardais la paire de lunettes noires qui venait de m’adresser la parole. La milice avait encerclé l’immeuble. Les flics avaient lancé des grappins sur la façade qu’ils escaladaient pour pénétrer l’appartement par les fenêtres. Le Singe n’avait pas tout à fait tort. Ils ressemblaient à de vilaines araignées pendues à leur fils.

Il n’est pas mort ! hurlait Jorge. Vous n’allez pas le tuer !

Les miliciens se ruèrent dans la pièce principale par la fenêtre que j’avais libérée quelques heures plus tôt. La barricade improvisée du Vieux les aurait probablement retenus. Quelques minutes.

Il y eut deux coups de feu suivis d’une courte rafale. Jorge poussa un long hurlement de bête blessée. Il se rua sur les flics. Ils le repoussèrent et le matraquèrent sauvagement. La Mouche m’observait.

— Enlève ce sourire de ta gueule avant que je ne décide d’en finir avec toute la famille, murmura la paire de lunettes.

Jorge gisait au milieu de la rue. Il sanglotait en se tenant la tête. Sa blessure au biceps s’était rouverte. Les flics descendaient le corps du Singe.

— Il s’est chié dessous avant de crever. Putain, c’que ça schlingue ! Ce vieux macaque devait avoir une charogne dans le ventre…

Je fixais mon reflet dans les lunettes noires qui se tenaient devant moi. Un éclair de lune balaya fugitivement le corps nu du Singe que les flics glissaient dans une housse de plastique.

— Je peux rentrer chez moi, maintenant ? J’ai demandé.

 

Le Singe avait bien descendu un type dans l’escalier métallique. Un autre vieux paumé, comme lui. La Mouche et Diana aidaient Jorge à grimper les étages.

J’ai commencé par enlever les blindages aux fenêtres et aux entrées d’aération pendant que la Mouche installait Jorge sur son matelas. Il y avait du verre brisé partout. Ça sentait la merde et la poudre.

— Cet enfoiré souriait pendant que notre père se faisait buter ! pleurnichait Jorge dans la pièce voisine. Il n’a pas bougé ! Il s’en foutait ! Il n’a pas bougé non plus quand je me faisais tabasser. On peut tous crever ! Il s’en fout !

— Calme-toi, Jorge, suppliait la Mouche. T’as au moins une côte cassée… Je vais commencer par soigner ton bras.

— Quand j’étais môme, je voulais lui ressembler. J’étais sûr que je serais comme lui. Le Golden Boy ! Je l’admirais… J’imitais ses gestes en cachette… Je m’entraînais à marcher comme lui, à parler comme lui…

— Ne dis pas ça. On ne sait pas ce qu’il y a dans la tête de Diego. Je suis avec lui toute la journée et je ne sais jamais ce qu’il pense…

— De la merde ! Voilà ce qu’il a dans la tête ! Un gros tas de merde sous le crâne. T’entends, Golden Boys, t’es rien qu’une merde !

— Arrête de bouger. Ils t’ont salement arrangé, ces salauds…

Sur le seuil de la chambre, Diana me regardait déboulonner les blindages du Singe. Je tenais à ce que la lumière du matin entre enfin dans cet appartement.

« Pourquoi tu es comme ça, Diego ? Pourquoi ? »

Je me suis retourné vers Diana, le sourire léger.

— Tu devrais aller aider la Mouche à soigner mon frère.

Diana baissa la tête et hésita une seconde avant de s’éloigner. Par la fenêtre enfin dégagée, je voyais le Great Wall. Le visage insipide d’Angelo Razzaguardi brillait dans la nuit et son regard féroce paraissait m’observer. Au bout de quelques minutes, la Mouche est venu me rejoindre.

— Je lui ai donné une bonne dose de somnifères. Il va dormir.

— Merci. Ramène Diana chez elle.

— Tu… tu ne préfères pas qu’on reste ici ?

— Non.

La Mouche a hoché la tête.

— J’ai laissé les antibiotiques de Tokyo sur la table. Je suis pas sûr que les crochets des Marins de Cronstadt soient très propres. J’ai désinfecté la plaie, mais…

— D’accord.

La Mouche pinça les lèvres et quitta la pièce. Je l’ai entendu expliquer à Diana que je préférais rester seul. Leurs pas firent vibrer l’escalier métallique.

Jorge dormait, assommé par les hypnotiques. Je me suis assis près de lui, sur une chaise, et j’ai tranquillement attendu que le Démolisseur et son marteau-piqueur reviennent me tenir compagnie…

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