Argentine
Chapitre 15
Jorge bougea. Il bascula sur le flanc en grimaçant.
Je n’avais dormi que quatre heures grâce à un hypnotique à effet rapide et limité. Le réveil fut atroce. J’avais la tête disloquée et le Démolisseur avait mis le turbo. Je dus lutter contre l’envie tenace de me balancer par la fenêtre brisée. Chaque zone innervée de mon corps paraissait hérissée d’aiguilles brûlantes. Ma vision souffrait d’une accommodation approximative et je devais marcher les mains tendues pour ne pas heurter les murs. Tout relief avait disparu et l’appartement se présentait comme une peinture naïve aux perspectives maladroites. Une colonie de cafards avait investi la flaque de sang abandonnée par le Singe. L’absence du Vieux me heurta de plein fouet et creusa en moi une crevasse de glace. La main de givre qui m’avait broyé le cœur lors de la disparition de ma mère renaissait des cendres où je la pensais définitivement fondue.
Le sac de Tokyo contenait des antibiotiques, des amphétamines, de l’aspirine et des cachets de caféine. Je composai un cocktail que je mélangeai à du lait chaud. Je regrettai l’absence d’alcool, fouillai un instant la chambre du Singe en quête d’un fond de bouteille avant de renoncer. Le Vieux tétait jusqu’à la dernière goutte. Je dus serrer les mâchoires à m’en briser les dents pour ne pas vomir les médicaments. Le lait chaud m’essorait l’estomac. Je crus sentir des milliers de morsures minuscules que les drogues infligeaient à mes neurones. J’effectuai tout un tas de gestes mécaniques, dénués de sens qui me donnaient la sensation de fonctionner, d’exister encore. Je posai une casserole d’eau sur la plaque chauffante – alors qu’il n’y avait toujours pas de café –, je chassais les blattes, j’enfilai mes gants sans doigts, j’allai même jusqu’à lustrer mes bottes de combat que la Mouche n’avait finalement pas osé porter. Je bougeais pour prouver à mon cerveau qu’il se trompait et que je n’étais pas encore tout à fait mort. Le Démolisseur le savait bien, lui, qui creusait ses galeries dans mon cortex…
Et, subitement, le marécage dans lequel je m’enfonçais s’évanouit. La douleur se dilua, se concentra en quelques nœuds de souffrance pure avant d’exploser et de disparaître. L’appartement reprit ses trois dimensions habituelles et le Démolisseur rangea son matériel. Je leur échappais, une fois encore. Je ne savais pas ce qui serait arrivé sans les médicaments de Tokyo. J’avais la veille épuisé ma provision d’aspirine et je trouvais à la mort, chaque matin, un certain charme.
Je me suis approché de la fenêtre, épuisé, le cœur dopé par la dexhédrine. Le matin jaune rentrait dans la pièce, comme je l’avais souhaité. Ma ville était là et les premiers cris des pleureuses s’élevaient vers un ciel de boue.
Jorge ouvrit les yeux. Son regard se posa un instant sur moi avant de filer vers un point invisible sur le plafond. Il voulut glisser ses mains derrière sa nuque, grimaça de douleur et resta un long moment immobile ?
— On est seuls maintenant…, murmura-t-il.
J’ai hoché la tête…
— oui…
Je ne me sentais pas plus seul que la veille mais Jorge avait besoin de repères. Il renifla et se mit à observer le ciel à travers la fenêtre.
— Tu crois que la pension du Vieux va continuer à arriver ?
— Sûrement.
— J’aurais préféré qu’ils me tuent aussi…, souffla-t-il. Je n’aurais pas vu ce nouveau matin et ça ne m’aurait pas manqué.
Tu veux le lait ?
Jorge est resté silencieux. Je me suis éloigné vers la cuisine. Noche commençait à avoir faim. Je me suis accroupi près du vivarium et j’ai observé la femelle python. Elle aussi était prisonnière. Elle rampait jour et nuit, en d’interminables allers et retours, sur le sable du désert dont j’avais tapissé son domaine. J’approchai mon visage de la vitre. Noche se mit instantanément en position de frappe.
— Tu es chez toi…, chuchotai-je. Personne ne connaît mieux que toi chaque grain de ce foutu sable. Est-ce que tu te crois libre ? La souche de bois pétrifié, le bassin, les quatre coins du vivarium, tout t’appartient. Mais est-ce que tu te crois libre ?
— À qui tu parles ? gueula Jorge.
Je me suis redressé. Peut-être étais-je déjà fou ? J’ignorais si un homme se sentait basculer de la raison à la démence, s’il s’effondrait d’une masse, comme un arbre, ou s’il s’étiolait lentement, jour après jour. Je me suis précipité vers Jorge.
— Je veux que tu penses à quelque chose.
Jorge écarquilla les yeux.
— Quoi ?
— Pense à quelque chose ! Pense fort, concentre-toi !
Jorge gonfla les joues.
— À quoi tu veux que je pense ?
— Mais à ce que tu veux, merde ! Pense à un truc, à quelqu’un, à n’importe quoi !
— Diego, je…
— Ça y est ?
— Ne me secoue pas, putain ! J’ai mal partout. Ouais d’accord, je pense à un truc. Et alors ?
Alors rien. Je me suis redressé. Est-ce que Noche se demandait chaque matin ce qu’elle allait faire de sa journée ?
« Mon frangin est en train de devenir aussi marteau que le Vieux. »
Je me suis retourné, souriant. Jorge secoua la tête, consterné.
— Qu’est-ce que t’as encore ?
— Tout va bien p’tit frère. Repose-toi.
— Passe-moi un truc contre la douleur et mon vernis bleu. Je vais me relaquer les ongles.
— T’as l’intention de sortir ?
— Tu crois quand même pas que je vais rester toute la journée cloué sur ce putain de plumard ? J’ai une réunion tout à l’heure avec les Enragés.
Évidemment. Jorge n’avait pas abandonné l’idée de venger son père. Et les flics devaient le savoir. Je n’avais aucun moyen de le convaincre de rester tranquille…
— Tu devrais lever le pied, Jorge. T’es dans le collimateur de la milice. Tu vas conduire les Enragés à l’abattoir.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ? cracha-t-il.
Ça ne me faisait rien. Jorge aurait sans doute aimé m’entendre dire que je l’aimais, que je n’avais pas envie de le voir crever, qu’on finirait par monter un coup, lui et moi, juste lui et moi, pour redonner un peu d’allure à la mort du Singe, mais je n’éprouvais qu’indifférence et fatigue. Le speed glaçait mes gencives et j’avais envie d’alcool…
La Mouche dégringola aussitôt des étages supérieurs. Je ne savais pas comment il s’y prenait pour surgir dès que je posais un pied sur le palier mais il ne m’avait jamais manqué. Je l’imaginais veillant sur une arête de gouttière, guettant le grincement de ma porte, ne dormant quasiment jamais… Je m’étais habitué à sa présence comme on peut s’habituer à recevoir son quotidien tous les matins. La Mouche avait toujours des nouvelles fraîches à me raconter. Il savait à peu près tout ce qui s’était passé la journée et la nuit précédentes dans la ville. Sur la source de ses informations, il gardait le plus grand secret, mais le petit peuple des toits apprenait généralement beaucoup de choses avant tout le monde. La Mouche était mon journal personnel, une édition à un exemplaire dont j’avais la primeur.
— Comment va Jorge ? commença-t-il.
— Il va.
La Mouche se racla la gorge.
— Tu sais… Il y a des cars à tous les coins de rue. Ils s’attendent à une réaction de ton frère. À sa place, je resterais peinard en attendant que ça se tasse.
J’ai souri.
— Mais tu n’es pas à sa place.
La Mouche essayait de m’expliquer que c’était parce qu’il appartenait à la famille du Golden Boy que Jorge mobilisait ainsi autant d’attention policière. Mais il n’y arrivait pas. Il y avait une distance entre la réputation et la réalité qu’il ne parvenait pas à franchir. Pourtant, en brisant seul les défenses de la Squadra, j’avais redonné prise à la légende…
— Ton pied va mieux ?
— Ça se calme. Tu sais pourquoi ils ont foutu le feu à la Pyramide ?
Jessica était assise en bas des marches. Elle portait un boléro de cuir noir et la même cartouchière que la veille. Combien de munitions lui restait-il avant qu’elle se mette à supplier ?
— Parce que toute la bouffe était pourrie, mon vieux ! La viande était décomposée et les pâtes pleines de vermine. Il y a déjà des morts par intoxication.
Je fronçai les sourcils. Les centres de distribution n’offraient pas toujours des produits de toute première fraîcheur mais ils n’avaient jamais jusqu’ici osé présenter des aliments absolument non consommables.
Jessica se leva. Ses petites croix de Malte se balançaient doucement.
— Tu dors dans l’escalier ?
— J’ai appris pour ton père…
— Laisse Jorge tranquille. Il a besoin de repos.
Elle secoua la tête.
— Je ne viens pas pour Jorge, rectifia-t-elle. J’ai un message pour toi.
Je dépliai le papier que me tendait Jessica. Tokyo m’attendait au Cuchilla. Ce genre de rendez-vous n’était guère dans ses habitudes. Le motif devait être d’importance.
Je regardai Jessica. Elle était livide, crayeuse, les pommettes et les paupières rehaussées de fard bleu. Ses lèvres étaient également soulignées de bleu. Une de ses jambes, ankylosée, frémissait légèrement. J’avais envie d’elle et elle devait s’en rendre compte.
— Qu’est-ce que tu cherches ?
Elle haussa les épaules.
— Rien.
— Alors t’as trouvé. Tu peux venir avec nous si t’as rien d’autre à faire.
Jessica parut satisfaite. Elle renifla et tenta un sourire maladroit.
Mon clan venait de s’augmenter d’une drôle d’unité. La Mouche n’approuvait ni Jessica ni l’insistance nouvelle de Tokyo l’Ancien mais il n’était pas prêt à m’abandonner.
— T’as des nouvelles des Blacks ?
La question sembla dérider mon compagnon. Elle n’avait d'ailleurs pas d’autre but.
— Deux out et un rescapé, gloussa-t-il. Et tu sais pour le compte de qui ils nous suivaient ?
— Oui.
La Mouche se renfrogna. Je l’entraînai un instant à l’écart.
— Je ne veux pas que Jorge apprenne que sa sœur en écrase chez Pepe, O.K. ?
— Ça ne va pas être simple de lui cacher ça…, souffla-t-il.
Derrière une dizaine de lunettes noires, les yeux de la ville m’observaient. Ils n’étaient pas tranquilles. Et je n’avais sûrement pas grand-chose à faire pour les convaincre de m’abattre sans sommation. Ce matin-là, ils ne lancèrent aucun quolibet. Ils se contentèrent de nous regarder passer, les mains sur la crosse de leurs revolvers. L’image résumait notre histoire…
Tokyo était attablé dans l’arrière-salle d’El Cuchilla. Il buvait de l’eau et suçotait des lamelles de seiche. Son visage s’était creusé et son regard brillait d’une mauvaise fièvre. Il n’avait pas dû dormir beaucoup mais je m’en moquais. J’avais simplement besoin de boulot. De chaque côté du bar, je repérai deux ou trois hommes de Tokyo, de jeunes argentins aux yeux sombres et au couteau facile. Les traditionnelles petites croix brillaient sur leurs poitrines cuivrées. Grâce à Tokyo, ils mangeaient à leur faim et n’avaient pas grand-chose à craindre de la milice. La place était enviable et enviée. La Mouche leur balança un bref regard méprisant. La Mouche n’appartenait à personne. Et lorsque Tokyo me lança, en nous voyant approcher :
— T’étais pas obligé de venir avec ton larbin…
Je vis la main de la Mouche glisser vers sa ceinture. Je savais qu’il dissimulait là quelques lames sans manche, à double tranchant, équilibrées au mercure. J’avais déjà vu la Mouche transpercer avec ces armes étranges des oiseaux en plein vol ou des rats qu’il ramenait à Noche. Et Tokyo était un trop gros rat pour qu’il le manque à cette distance…
Je posai une main sur l’épaule de la mouche.
— Calme-toi. Y a un distributeur au coin de la rue. Va prendre quelques pilules.
Ses petits bouts de moustache adolescente frémissaient de colère.
— Dis-lui que j’suis le larbin de personne !
— Je lui dirai.
— Je le tuerai !
— Tu veux que je lui dise ça aussi ? demandai-je en souriant.
Après un instant d’hésitation, la Mouche a fait demi-tour et a quitté le bar. Les hommes de main de Tokyo ricanaient. Ils avaient tort. Leur patron avait failli se faire épingler comme un vilain cafard sans qu’ils esquissent le moindre geste. Jessica avait disparu dans les toilettes. Je me suis attablé en face de Tokyo. Il poussa vers moi le bol d’huile où trempaient les lamelles blanches de seiche.
— Sers-toi. Qu’est-ce que tu bois ?
— Ça dépend de ce qu’il y a à faire. Parce que je suppose que tu m’as bien fait venir pour un job ? Où est-ce que je dois livrer ?
— Nulle part.
Il fit verser quelques gouttes d’alcool de menthe dans son verre d’eau.
Je commandai une liqueur de café.
— Tio Pepe n’a pas apprécié la plaisanterie de cette nuit… Le coup du rail…, annonça tranquillement Tokyo en piochant un bout de seiche.
Son indifférence était feinte. Il épiait attentivement mes réactions. Cette petite phrase était une sonde qu’il lançait pour savoir si un gros poisson brésilien ne se baladait pas dans les eaux troubles de ma tête. Je restai impassible. Tokyo s’impatienta. Il était d’ordinaire infiniment moins pressé pour analyser ses interlocuteurs.
— Où tu en es avec le Brésilien ?
Mon sourire s’accentua.
— Le travesti roux ne t’a pas fait un rapport ?
— Si, admit Tokyo. Mais elle ne m’a rien dit sur ce que tu prépares.
— Rien. Je ne prépare jamais rien.
Tokyo renifla, repoussa son bol vide et siffla d’un trait son verre d’eau mentholée.
— Le Devineur qui est tombé sur toi à la Squadra n’a pas dû s’amuser…, grogna-t-il.
Jessica sortit des toilettes. Elle rayonnait. Il y avait probablement une douille vide supplémentaire dans sa cartouchière.
— Est-ce que tu as déjà vu quelqu’un se détruire avec autant d’application ? murmura Tokyo en regardant la fille aux croix de Malte onduler vers le bar.
— Oui. Des tas.
Le métis fit claquer sa langue.
— Tu es au courant pour la pyramide ? demanda-t-il.
— Pour la nourriture faisandée ?
— Oui. Il y a eu des émeutes toute la nuit, à l’extrême nord. Les flics ont repoussé les manifestants à la frontière du désert et ils ont ouvert le feu. Il y a des tas de morts.
— Et alors ? Depuis quand tu t’occupes de ces conneries ?
Tokyo grimaça. Je commençais à me demander si l’abus d’Ascension-Secrète ne lui avait pas carbonisé un peu trop de neurones.
— Tu as pas pu oublier à ce point-là ce que tu étais ?
— Ce sont les souvenirs d’un autre. Ça arrive, répliquai-je, agacé. T’as mis au point un numéro de duettistes avec Pepe ou quoi ? Toi aussi tu voudrais que je reprenne en main les affaires du quartier ?
Tokyo hocha la tête.
— Il faut que je te montre quelque chose. Tu comprendras mieux…
Il se leva et m’invita à le suivre. Il se planta au milieu de la rue et désigna le ciel.
— Tu ne remarques rien ?
Je levai la tête vers les rubans de brume sombre qui défilaient dans un ciel bas et plombé. C’était un jour comme tous les autres jours qui l’avaient précédé, avec un ciel de chiotte et une température suffocante.
— Qu’est-ce que je devrais remarquer ?
— Je te croyais plus observateur, Golden Boy. Suis-moi, je vais te montrer quelque chose de plus évident…
La Mouche était appuyé contre un mur en ruine. Il mâchouillait un bout de bois en regardant Tokyo comme un tireur d’élite fixe sa cible. Jusqu’à l’hallucination… Je me rendais mieux compte à présent à quel point il valait mieux ne pas être haï de ce petit homme à gueule de rongeur…
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