Argentine

Houssin Joël · Chapitre 18 sur 33

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Argentine

Chapitre 17

 

Je n’avais pour l’instant posé aucune question et donc obtenu aucune réponse. Le corps d’Aurora, des cheveux aux pieds, était divisé en deux parties égales. Une jambe droite dont les courbes ne cessaient de me ravir et une jambe gauche lourde, variqueuse, à la cheville épaisse. Une main manucurée aux attaches fines et fragiles et l’autre tavelée, tremblante, tordue par les rhumatismes, une moitié de poitrine au volume explosif avec son sein voisin affaissé, définitivement aride… Aurora ne dissimulait rien de ses monstruosités anatomiques, mais le plus spectaculaire restait son visage. Une invisible frontière séparait sa chevelure, grisonnante et terne à gauche, brune et brillante à droite, son regard faussement vairon, farouche d’un côté et embué d’une cataracte de l’autre, la peau atrocement ridée de son profil gauche en contraste avec les traits de madone inaccessible du droit, son nez, sa bouche dont la dentition carnassière s’interrompait sous la saillie de la lèvre supérieure pour laisser place à des gencives édentées hérissées de chicots noirâtres…

J’étais absolument amoureux de la partie droite d’Aurora et je n’avais encore jamais vu, à l’exception peut-être de l’aveugle de la Squadra, quelqu’un d’aussi vieux et dégradé que sa moitié gauche…

Si Tokyo cherchait à me surprendre et m’impressionner, il avait réussi mais Aurora n’était apparemment pas ce qu’il voulait me montrer. Il avait besoin d’elle pour lui servir de guide dans le désert…

Nous marchions depuis près d’une heure dans le sable. Des gifles de vent brûlant nous criblaient le visage de minuscules éclats de quartz et nous obligeaient à progresser courbés en avant, le col remonté sur nos joues. Aurora marchait quelques mètres devant nous, le visage couvert d’une écharpe de toile bleu et blanc. Elle tenait en laisse un singe minuscule, son « pilote », qu’elle exhortait sans cesse en faisant claquer sa langue. Le pilote bondissait d’une dizaine de mètres devant elle, glapissant parfois et tirant sur la fine longe qui le reliait à sa maîtresse. Nous avions franchi une première dune puis une seconde. La ville avait disparu derrière ces collines de sable et il ne restait que le désert tout autour de nous. J’avalai péniblement ma salive. Le vent recouvrait nos traces et je n’étais déjà plus très sûr de retrouver le chemin du retour. Le sable s’éboulait sous nos pieds et tout mon corps me faisait atrocement souffrir. Malgré le soleil voilé par la brume, la luminosité était exceptionnelle et nous contraignait à mettre nos mains en visière pour regarder devant nous. Aurora nous avait remis à chacun une outre de peau remplie d’eau tiède et, malgré cela, j’avais l’impression que mes lèvres se fendaient, que ma bouche se remplissait de plâtre. Le sable tourbillonnant cinglait nos chevilles, nous arrachant des grimaces de douleurs. Quelques feuilles mortes d’euphorbe crépitaient sous nos semelles. Ces feuilles sèches, amères, étaient souvent la seule et dernière nourriture des hommes qui tentaient l’aventure de la traversée… Au détour d’une dune, le vent tomba brusquement. Je me redressai et lâchai un soupir de soulagement. Tokyo, lui, jetait des regards paniqués autour de lui. Aurora s’était immobilisée. Elle se retourna vers nous.

— Nous arrivons ! lança-t-elle. Restez à distance et marchez dans mes pas !

Tokyo ne se fit pas prier. Il se plaça sur les traces d’Aurora et me conseilla de me mettre derrière lui.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je. Un champ de mines ?

— Pire, grommela Tokyo.

Aurora progressait maintenant plus lentement. Ses petits claquements de langue poussaient le singe en avant.

— Quel âge a-t-elle ?

— Environ trente ans d’un côté et cent de l’autre, grogna Tokyo.

— Mais qu’est-ce qui lui est arrivé ? insistai-je.

— Regarde où tu marches ! me rabroua le métis. Et surveille le singe. Si sa toison change de couleur ou s’il meurt, t’as intérêt à faire demi-tour et prendre tes jambes à ton cou.

J’aperçus à une cinquantaine de mètres devant notre pilote, les toits des camions de ravitaillement mais qu’est-ce qu’ils fichaient ici ? Avaient-ils été surpris par une tempête de sable ? Aurora fit tracer au singe un cercle d’une vingtaine de mètres de diamètre autour du premier camion.

— Ça va ! nous annonça-t-elle. Ça n’a pas bougé. Vous pouvez venir.

Nous nous approchâmes de la colonne de véhicules ensablés. Le singe continuait à tourner autour de nous. La peinture du camion était écaillée, gonflée par la chaleur, et sa carrosserie était rongée par la rouille. Tokyo souleva le capot. Le moteur était également envahi par la rouille. Le caoutchouc des durites s’était dégradé et pendait en lambeaux autour des colliers. Un lichen brunâtre recouvrait la culasse et le radiateur. Nous avions fait tout ce chemin pour admirer une épave…

— À ton avis, ça n’a pas roulé depuis combien de temps ? m’interrogea Tokyo.

J’avais à mon époque deux-roues, déposé et reposé quelques moteurs mais il ne fallait pas être particulièrement expert en mécanique pour affirmer que celui-ci finissait de pourrir dans le sable depuis plusieurs années. Je posai ma main sur le maître cylindre. L’acier s’effrita entre mes doigts…

— Ça fait un bail, murmurai-je. Dix ans minimum…

— Hier matin.

Je me tournai vers Tokyo.

— Comment ?

— Hier matin, répéta l’Asiatique. Ces camions sont partis hier matin de la ville après la distribution.

Je secouai la tête, ahuri. Je regardai un instant Aurora pour voir s’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie, mais elle continuait à surveiller son singe.

— Tu déconnes ?

Tokyo s’accroupit et entreprit de dégager le pare-brise. Une armada de petits scorpions noirs s’éparpilla autour du véhicule. Tokyo s’écarta pour me laisser regarder. Les mains sur le volant, un squelette était assis à la place du chauffeur. Un squelette noirâtre, imparfaitement décharné, grouillant d’insectes et vêtu des lambeaux de la combinaison de cuir des livreurs…

Je me redressai, livide. Le sang fuyait mon visage. Tokyo désigna d’un geste large la longue colonne de camions à demi enfouis dans le désert.

— Ils ont tous quitté la ville hier matin, expliqua-t-il. Je trafiquais avec deux ou trois de ces livreurs. Celui-là s’appelait Roberto et c’est lui qui me ramenait des caisses de composants électroniques…

Le macaron collé sur le pare-brise était délavé, l’encre s’était diluée mais on y distinguait encore le nom de Roberto Erdosa.

— Il a une chevalière piquée de trois petits saphirs en triangle à l’annulaire gauche, soupira encore Tokyo.

Je n’avais pas besoin de vérifier ça.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? soufflai-je.

— Avez-vous déjà entendu parler du projet Matrix ? intervint Aurora sans quitter son pilote des yeux.

— Non…

— Matrix était le nom de code d’un projet scientifique destiné à régler le problème des camps de réfugiés et des prisons surchargées. Il est également devenu, par extension militaire, un moyen de liquider par la solution « douce » tous les opposants au régime.

Aurora parlait en observant son singe qui continuait inlassablement à tracer des cercles autour de nous.

— Tous les physiciens qui travaillaient sur ce projet sont morts accidentellement ou disparus, poursuivit-elle.

Elle gloussa nerveusement.

— Ils ne les ont évidemment pas enfermés à l’intérieur des camps dont ils avaient eux-mêmes conçu le système de protection !

J’observai attentivement Tokyo et Aurora. Je désignai les camions.

— Est-ce que… est-ce que ce qui est arrivé à ces camions a quelque chose à voir avec ce système de protection ? Avec le projet Matrix ?

Aurora hocha la tête.

— C’est en rapport avec la panne du système.

Il y avait dans l’œil droit d’Aurora cette fixité et cette profondeur des gens du désert, cette fixité qu’on retrouvait dans le regard des putains au ventre sec. Tout autour de nous il n’y avait que du sable, une infinité de sable où la lumière qui se réverbérait posait comme des plaques de métal argenté au pied des dunes. Il n’y avait ici d’eau que dans nos larmes…

— Je ne comprends rien ! Je ne vois ici aucun système…

Aurora esquissa un sourire. Sourire juvénile et ironique, sourire sénile et condescendant.

— Vous ne pouviez pas le voir. C’est impossible pour qui ne vit pas dans le désert. Il faut l’aimer pour le connaître. Il faut aimer la sensation de liberté qu’il procure. Le désert est un tyran qui protège de tous les autres tyrans. Mais aujourd’hui, Matrix est devenu fou…

Son bras flétri se tendit vers une dune plus haute et plus sombre que ses voisines.

— Vous voyez cette dune ?

J’opinai sans comprendre.

— Les perspectives sont trompeuses dans le désert, précisa Aurora. La dune est à environ trois kilomètres d’ici. Allez-y et franchissez-là. Je vous confie mon pilote. Faites claquer votre langue pour le faire avancer et gardez toujours entre lui et vous la longueur de la laisse. Si son pelage change de…

— De couleur, je sais ! coupai-je. Et une fois la dune escaladée, je fais quoi ?

De nouveau ce sourire binaire…

— De l’autre côté, vous verrez le système de protection Matrix.

Je me tournai vers Tokyo.

— Tu m’accompagnes ?

Le métis s’assit sur le capot d’un camion et refusa d’un geste.

— J’ai déjà donné. Mais fais ce que te demande Aurora. Il faut voir pour comprendre.

Elle me tendit la laisse. Le singe s’arrêta aussitôt de tourner et entreprit d’épouiller sa toison brune.

— J’y vais, je regarde et je reviens, c’est ça ? demandai-je encore.

— C’est cela, souffla Aurora. Vous revenez…

Tokyo se fendit d’un sourire goguenard que je n’aimais guère. Aurora fit claquer sa langue et le singe fila droit vers la dune sombre…

Nous étions probablement encore trop près de la ville pour apercevoir les dirigeables policiers qui survolaient le désert jour et nuit. J’étais seul et j’éprouvais une sensation étrange, une curieuse ivresse qui accélérait les battements de mon cœur et m’obligeait à respirer lentement et profondément. Le Démolisseur m’avait abandonné. Il n’avait pas osé franchir les frontières de la cité. Le Démolisseur et son maudit marteau-pilon n’aimaient pas le désert ! Malgré la fatigue, mes jambes douloureuses, mes lèvres craquelées, marchant seul au milieu de cet océan de gypse, je me sentais mieux que je n’avais depuis très longtemps rêvé de l’être. Je comprenais d’un coup Razzaguardi qui avait voulu démolir avec sa tête l’immense machine à broyer les âmes, Malatesta et ses bouffeurs de sable amoureux de l’évasion suicidaire, tous ces rebelles de l’inutile qui étaient morts pour continuer à marcher debout…

On pouvait ainsi, dans ce décor uniforme, marcher très longtemps sans crainte, trop longtemps pour être, au zénith de la souffrance et de la soif, tenté de rebrousser chemin. Et chaque pas qui les rapprochait de la mort était rythmé par cette certitude que traîner son existence dans l’oisiveté d’une prison, c’était mourir chaque jour plus atrocement encore et avec infiniment moins de courage… Je comprenais que chaque homme qui s’était engagé dans ce désert savait qu’il n’en viendrait pas à bout, que les plans vendus par les escrocs de la ville indiquaient des oasis fantômes mais ils savaient aussi et surtout qu’ils en finissaient avec l’oppression. On pouvait accuser tous ces hommes dont les os dormaient sous la peau du désert d’avoir été des fous mais jamais des esclaves ! Je souriais en marchant : en piochant péniblement dans ce sable trop meuble, je me sentais sourire mais mon sourire avait désormais des certitudes…

À mi-chemin, je remarquai que le vent du désert, ce vent brûlant le jour et glacial la nuit, paraissait souffler de part et d’autre de nous. Le singe progressait à l’intérieur d’un couloir large d’une dizaine de mètres. Je sus instinctivement que je devais absolument m’efforcer de rester à l’intérieur de cette zone mystérieusement épargnée par le vent, malgré les chicanes et les goulets d’étranglement. Le singe n’était pas qu’un simple baromètre, un malheureux animal sacrifié à l’exploration d’un champ de mines, il était aussi un véritable guide capable de flairer et d’éviter les pièges invisibles de ce désert. Nous suivions cette énigmatique blessure dans le ventre de la terre. Parfois, le vent poussait un buisson d’épines à l’intérieur de notre piste où il s’immobilisait, frémissant. J’eus le réflexe de toucher un de ces buissons qui tomba aussitôt en poussière. J’apercevais aussi d’étranges plates-formes de terre humide, comme si l’épiderme du désert, par endroits, se mettait enfin à transpirer, à suer une eau alcaline qui vous plantait, si vous tentiez de la recueillir pour la boire, dix mille aiguilles dans les intestins. Une ombre courte me suivait. Je marchais donc contre un soleil voilé comme une musulmane. J’aurais bien aimé connaître le nom du singe, s’il en possédait un. Et ce singe qui bondissait devant moi me faisait penser à Aurora… Aurora la fascinante, moitié beauté, moitié laideur, jeune et vieille à la fois… Elle se cachait parmi ses pendules parce que les hommes, devant ce phénomène, ne voyaient que le profil monstrueux. Le fléau de l’attention humaine penchait toujours vers l’atroce.

J’épongeai mon front. Je transpirais comme un fromage à pâte cuite. Et ma gourde d’eau était presque vide. Tokyo n’avait pas songé à me céder la sienne. Nous attaquâmes enfin la pente de la dune.

Notre progression devint plus difficile. Des pans entiers de sable s’éboulaient sous mes pas. Il m’arrivait, déséquilibré de redescendre de quelques mètres tandis que mon pilote, brusquement tiré en arrière par la laisse glapissait de colère. Il me semblait que le « couloir », au fur et à mesure de l’escalade ; s’étrécissait. À plusieurs reprises, pestant et jurant, enfoncé dans le sable jusqu’aux genoux, je frôlai les zones balayées par le vent. La pente s’accentuait vers le sommet. Je me mis à maudire Tokyo qui m’avait arraché à l’ombre des bars et songeai avec terreur que j’allais devoir me transpirer le chemin du retour… Je me servais de mes mains comme de piolets pour trouver sous le vernis de sable trop fluide une couche plus ancienne, plus compacte, où je pouvais prendre appui pour hisser un corps devenu subitement trop lourd, trop maladroit.

J’approchais de la délivrance. Le sommet n’était plus qu’à quelques mètres. Le singe y était déjà. J’allais enfin découvrir ce mystérieux système Matrix et j’espérais pour Aurora et Tokyo qu’il était aux dimensions de l’effort que je venais de fournir…

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