Argentine

Houssin Joël · Chapitre 17 sur 33

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Argentine

Chapitre 16

 

Tokyo me conduisit jusqu’à la barrière de granit du quartier Est. Ça faisait un bout de chemin et Tokyo marchait vite. Je n’avais pas récupéré de l’overdose de Purple Rain et d’alcool de la veille. Au bout de dix minutes de marche, je souffrais comme une vieille bête de somme. Instinctivement, je surveillais les toits. La Mouche demeurait invisible mais je savais qu’il nous suivait.

— Un type comme toi devrait s’offrir une bagnole…, maugréai-je, les jambes tétanisées.

— J’en ai une. Mais j’ai pas envie de me faire arrêter à chaque carrefour et d’attendre qu’ils vérifient mon identité et mes laissez-passer…

— Tokyo ?

— Quoi ?

— Comment est-ce que tu te procures tous ces avantages ?

— J’arrose tous les petits potentats de chaque quartier. Ça me coûte un fric fou. Mais faut connaître la ville par cœur, chaque immeuble, chaque rue, chaque terrain vague…

Il se tapota le crâne de l’index.

— Tout est là-dedans. Je sais qui commande dans chaque ruelle de cette putain de ville. J’ai des parcours. J’peux pas engraisser tout le monde. Il y a des zones où ce sont les bandes qui dominent, d’autres qui sont contrôlées par la milice et d’autre encore où il faut casquer les deux. Sans oublier le Contrôleur au sommet de la pyramide. C’est pas le moins gourmand. Et le tout sur trois niveaux : les toits, la rue et les sous-sols…

— Il y a des gens qui vivent dans les sous-sols ? m’étonnai-je.

Tokyo hocha la tête.

— Plus que tu ne penses. Il y en a toujours eu mais la population d’en bas se renouvelait à cause des gazages. Maintenant, ils peuvent plus balancer de gaz. Y a trop de fuites et de canalisations poreuses. Ça empoisonnerait toute la ville.

J’étais stupéfait. Je savais évidemment que des tas de types avaient des planques dans les sous-sols mais j’ignorais que tout un peuple s’y développait.

— Ils vivent de quoi ?

— Certains élèvent des rats et d’autres chassent. Ils ont appris à se déplacer à quatre pattes. On ne peut pas faire autrement dans les boyaux. Leurs gosses courent plus vite que des chiens, rampent comme des reptiles et savent rester plus de dix minutes sans respirer sous un tas de merde.

Tokyo marqua une pause et me jeta un regard soupçonneux.

— Je ne te conseille pas d’aller faire un tour là-dessous. Tu n’en ressortirais pas vivant. C’est une zone interdite.

Je frissonnai, sous les effets conjugués de la fatigue et l’écœurement. Je n’avais plus envie de parler. Je pensai à Gabriella, à sa main sur ma queue, au putano à la peau trop blanche, aux cobayes et aux mutants bouffeurs de rats qui se reproduisaient sous mes pieds… Le cristal d’un adolescent comme Jorge ne pouvait que se briser sur cet épouvantable soc. La ville était une machine à broyer les anges…

Aux abords du quartier Est, les lunettes noires paraissaient moins nombreuses. La milice était ici équipée de petits engins blindés, de chenillettes très rapides et diablement meurtrières. Elles surveillaient de leurs tourelles pivotantes les rues où la loi du Contrôleur interdisait de circuler à plus de trois personnes. L’Est avait été un des quartiers les plus violents et les plus résolument opposés à l’ordre nouveau des milices. Gabriella racontait souvent qu’on avait regroupé ici les descendants des syndicalistes ouvriers des plus grandes entreprises d’Amérique du Sud tandis que les intellectuels s’étaient plus volontiers installés vers la Squadra ou les quartiers Sud. Contre la sinistre barrière de granit, on avait torturé et fusillé des milliers d’enfants pour leur faire passer le goût de l’hérédité. Durant les premières années de mon enfance, l’Est était un ghetto qui résistait encore. Les émeutes, les attentats et les fusillades étaient des feux d’artifice qui berçaient nos nuits.

Les rues du quartier Est étaient aujourd’hui les plus calmes et les plus désertes de toute la Cité. Les ruines d’un immense manège de chevaux de bois se dressaient encore au milieu d’une petite place. Manège lugubre dont le Singe, un soir d’ivresse, m’avait raconté les derniers mois de fonctionnement. On obligeait les enfants à y monter, à se cramponner aux barres qui crevaient le poitrail des chevaux et on faisait tourner le manège à toute vitesse. Certains enfants étaient éjectés comme des balles et allaient s’écraser contre les façades, les flics faisaient des cartons sur les autres… Le quartier Est n’avait engendré aucune idole, aucune figure de légende. Son peuple tout entier était une légende…

Quel genre de malédiction nous poussait ainsi à reconduire la dictature, alors que les dictateurs eux-mêmes étaient loin ? Gabriella s’était souvent posé la question mais ses analyses sociopolitiques ne lui avaient fourni aucune réponse satisfaisante. La ville était une gigantesque prison, sans possibilité d’évasion, et d’où les matons se seraient mystérieusement évaporés. Nous formions une condamnation vivante et sans appel de l’anarchie. Et c’était peut-être à titre d’exemple et dans un but éducatif qu’on nous maintenait en vie… « Regardez ce qu’ils font lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes, lorsqu’ils régissent leurs propres lois, lorsqu’ils appliquent les théories dont ils nous rebattent les oreilles… »

Je me mis à rire. Tout cela était stupide… L’épuisement et les amphétamines m’entraînaient au délire, à la confusion mentale et au non-sens. J’oubliais que plus personne ici ne savait pourquoi il était condamné à vivre dans cette ville et que nous ne dépendions évidemment pas de nous-mêmes. Que reste-t-il du guerrier lorsqu’on lui retire la guerre et l’âme de son combat ? L’existence même de cette cité entourée de sable était grotesque et perverse. Que signifiait ce manège rouillé, déboulonné de son socle, avec ses chevaux décapités et démembrés, posé de guingois comme une grosse toupie abandonnée au milieu de cette placette pavée flanquée de gratte-ciel mal poussés, inachevés ? Notre inutilité confinait au néant…

— J’vois vraiment ce qu’il y a de drôle… grogna Tokyo.

Une chenillette apparut sur la place. Un volet claqua derrière nous. Le véhicule blindé s’immobilisa et sa tourelle armée pivota dans notre direction. Tokyo, sans cesser de marcher, posa les mains sur sa nuque et s’écarta légèrement de moi.

— Tu n’arroses personne ici ? m’étonnai-je.

— Ça n’empêche pas la prudence, répliqua le métis.

Je n’avais jamais levé les mains devant des « lunettes noires », fussent-elles enfermées dans une boîte de conserve, sans qu’on m’en prie expressément. Le Golden Boy était mort mais je n’étais pas prêt à multiplier les signes de soumission. Le canon court de la chenillette s’attardait sur moi…

— S’ils te reconnaissent, t’es un homme mort ! siffla Tokyo entre ses dents.

Il faut croire que ma pseudo-célébrité n’atteignait pas les frontières de l’Est car l’engin reprit sa route et disparut de l’autre côté de la place. Tokyo baissa les bras et poussa un soupir.

— Tu prends des risques inutiles ! me fustigea-t-il. Je t’ai peut-être mal jugé après tout… Tu ne vaux sans doute pas mieux que ton frère et toutes ces bandes de zonards ! Tu as simplement eu plus de chance.

Je souriais.

— Je n’ai jamais prétendu autre chose.

Tokyo secoua la tête, consterné.

— Allons-y. Ce quartier me flanque le bourdon.

C’était au moins un sentiment que je partageais avec lui. Les abords de la barrière de granit se révélèrent plus sinistres encore. Je n’éprouvais pas cette euphorie qui caractérisait les rues de mon quartier, avec ses façades en forme de paquebots au mouillage, et ses geysers de vapeur blanche qui fusaient des lézardes de l’asphalte. Il régnait ici une atmosphère de cimetière encombré de stèles funéraires non gravées. Les bâtiments étaient plus petits et ne s’élevaient guère au-delà de deux étages. La plupart étaient encore en construction, comme si une catastrophe avait surpris les ouvriers en plein travail… La Mouche ne devait pas souvent traîner ses ailes par ici. Tout y était trop bas pour lui.

— Il y a des bandes qui vivent ici ? soufflai-je, anéanti par ce décor de désolation.

— Oui. Une. Celle des Lance-Flammes. Et elle ne fait pas partie des plus aimables, grimaça Tokyo.

Le patronyme laissait entrevoir la spécialité amusante de cette bande.

— En principe, ils ne sortent que la nuit, précisa Tokyo. On est tranquille.

En principe…

Tokyo bifurqua brusquement, poussa une grille rouillée et se dirigea vers une maisonnette en ruine. Des maisons individuelles, je n’en avais jusqu’ici aperçu que dans le quartier Sud. Celle-ci ressemblait à un amas de gravats blanchis à la chaux. Je ne parvenais même pas à distinguer l’entrée. Je me retournai un instant, inquiet, comme si les silos de béton armé de ma ville pouvaient s’être volatilisés… En pénétrant dans le jardinet désolé qui séparait la grille de la maison, j’avais ressenti un étrange malaise, une angoisse indéfinissable, comme un dédoublement schizoïde de la personnalité… J’avais l’impression de franchir une porte de la perception telle qu’en dressent sur votre chemin certains composés chimiques hallucinogènes. C’était une sensation à la fois fascinante et désarçonnante…

La présence des immeubles, au-delà de la grille, me rassura sans tout à fait balayer le malaise. Tokyo se tourna vers moi. Il paraissait lui aussi anormalement tendu. Un frémissement nerveux agitait ses lèvres. Plus je fréquentais Tokyo et plus il égarait de sa superbe. Planté au milieu de ce jardinet aride, il semblait même totalement retombé en enfance.

— Qu’est-ce que t’as ? J’ai ricané. T’es perdu ?

Les traits du métis se sont aussitôt durcis. Il m’a regardé comme s’il se demandait ce que je foutais là.

— Elle s’appelle Aurora et elle n’aime pas les inconnus, lâcha-t-il enfin. Laisse-moi parler.

Je n’avais pas l’intention de dire quoi que ce soit. Les énigmes de Tokyo commençaient à me peser et la liqueur de café m’avait donné soif. Tokyo déplaça une feuille de placoplâtre qui masquait l’entrée d’un boyau souterrain. Il s’y glissa et disparut. L’angoisse, elle, continuait à me fouailler les entrailles. Quelques marches de glaise molle descendaient vers un couloir plongé dans l’obscurité. Je me sentais de plus en plus mal.

— Aurora ! C’est moi, Tokyo. Je suis avec un ami, appelait Tokyo.

Il répéta ces mots à trois ou quatre reprises tout en avançant dans le couloir. J’y voyais déjà un peu plus clair. Des lézardes dans le plafond laissaient filtrer quelques millimètres de jour. Le balancier de deux horloges murales rythmait nos pas. Je les examinai, surpris. Le Singe m’avait offert, à l’occasion d’un anniversaire quelconque, une montre héritée d’un parent dont j’avais oublié le nom. Elle s’était brisée au cours d’une de mes premières bastons, à minuit et quart, et je ne m’étais plus jamais préoccupé de l’heure. Deux périodes ponctuaient désormais mes journées : le jour et la nuit. Les divisions supplémentaires n’avaient strictement aucune importance. Elles paraissaient en revanche en avoir pour cette mystérieuse Aurora.

Le tic-tac des horloges, pendules et autres réveils qui tapissaient les murs de la pièce centrale devint franchement insupportable. Il y en avait partout, sur le sol, sur les étagères de fortune, accrochés au plafond… Je résistai en serrant les dents à la tentation de me boucher les oreilles. Quel genre de folle pouvait bien vivre à l’intérieur du mécanisme d’une montre ? Et, surtout, pourquoi ce besoin hystérique de connaître l’heure ? Aurora se tenait dans un fauteuil pivotant et nous tournait le dos. Et, tout comme chez Tio Pepe, une importante colonne de verre plantée au beau milieu de la pièce abritait de curieux poissons ternes aux écailles laiteuses. Je ne voyais là que les vestiges de cette mode marine qui avait affecté notre ville durant quelques mois. Ce désir de posséder une tranche d’océan au centre d’un infranchissable désert… L’aquarium vertical, éclairé par deux rampes d’ultraviolets, était la seule source lumineuse de la pièce et les poissons qui y nageaient appartenaient à une espèce particulièrement laide. Leurs ombres grossières, dansaient sur les murs.

— Aurora, je veux retourner là-bas, commença Tokyo. Je dois montrer ce que j’ai vu à mon ami. C’est le golden Boy. Tu as entendu parler de lui ? Il est allé dans le quartier Sud avec…

— Je sais, coupa une voix chaude et grave.

J’étais donc devenu l’ami de Tokyo sans le savoir. J’ignorais ce qui le valait ce privilège. Il était probablement à la mesure du service qu’il comptait me réclamer…

Le fauteuil ovoïde pivota. J’aperçus une jambe nue, une jambe de femme magnifique, légèrement cuivrée, à côté de laquelle les jambes pourtant parfaites de Gabriella faisaient office de pieds de chevalet. Cette jambe jaillissait d’un fourreau de satin noir. Je ne distinguais rien du reste, avalai ma salive et mis l’aspect érotique de cette vision sur le compte de l’étrange clarté aquatique qui baignait la pièce.

— Je n’ai plus beaucoup de pilotes, susurra encore la voix. Ils se reproduisent difficilement. Ça va te coûter cher.

— Ça m’est égal ! affirma Tokyo. Je n’arrive plus à dormir. Il faut que je montre ça à quelqu’un !

— Pourquoi lui ?

Le fauteuil se balançait légèrement. J’apercevais de temps à autre, comme une lune voilée de brumes, le profil d’Aurora. C’était sans l’ombre d’un doute, la plus belle femme de cette ville… Je tentais de masquer mon trouble, de me concentrer sur sa question. Pourquoi moi ? Pourquoi Tokyo voulait-il me faire bénéficier d’un secret apparemment si coûteux ? Je reportais également mon attention sur l’aquarium. Le tic-tac des pendules me bombardait la tête…

— Il a détruit toute l’Unité de prévention psychologique de la Squadra, expliqua Tokyo. Seul et sans arme. Il en vaut la peine…

— Est-ce que tu lui as dit que c’était dangereux ?

— Je crois… je crois qu’il s’en moque.

Les poissons étaient réellement laids. Ils ressemblaient à des bouts de poumons flottant entre deux eaux. Et je venais seulement de remarquer qu’ils ne semblaient pas posséder d’yeux…

— Ils ont aveugles ? demandai-je.

Tokyo se tourna vers moi, interloqué et furieux.

— Ils le sont, répondit la voix suave. C’est une dégénérescence de l’espèce. Maintenant les alevins viennent au monde aveugles. Ils n’ont même plus l’emplacement des yeux. Au début, ils s’affolent et se cognent sans arrêt contre parois de l’aquarium. Certains meurent, à force de se heurter à l’invisible, les autres s’habituent aux dimensions de leur domaine. Il leur arrive de foncer comme des flèches et de s’arrêter à un millimètre de la vitre. Ils ont appris les limites. Leurs ascendants formaient une des espèces les plus rapides du monde sous-marin, capable d’échapper à tous les prédateurs et de traverser les océans en ligne droite, d’une seule traite. Ces poissons s’enivraient de vitesse. On raconte qu’ils pouvaient, lancés comme des balles, traverser un requin de part en part. De temps en temps l’instinct de la vitesse les reprend…

— Mais ils ne se cognent jamais ?

— Non. Il arrive parfois qu’un adulte refuse la nourriture. Il se laisse mourir de faim. C’est une forme de suicide, n’est-ce pas ?

J’observais les poissons aveugles. Ils paraissaient avoir établi des territoires à plusieurs niveaux verticaux sans lesquels ils évoluaient en couples. Ce spectacle me mit subitement très mal à l’aise. Je m’en détournai écœuré.

— Ils ont aussi perdu leurs couleurs, insista la voix. En liberté, les mâles arboraient une splendide robe bleu et blanc…

— Vous n’auriez pas quelque chose d’un peu viril à boire ? demandai-je en souriant.

Aurora se leva. Sa silhouette, en ombre chinoise, appartenait à l’étroite panoplie des fantasmes collectifs. Un léger affaissement de l’épaule gauche en altérait toutefois la perfection. Elle s’approcha d’un mur et actionna un commutateur. Une lumière crue éclaboussa la pièce.

Je restai un long moment sans respirer.

La moitié droite d’Aurora appartenait à la plus belle femme de l’univers et la gauche à une vieillarde quasi centenaire…

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