Argentine

Houssin Joël · Chapitre 23 sur 33

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Argentine

Chapitre 22

 

 

Une vilaine couperose violacée commençait à tacher le ciel. La Mouche avait embarqué les trois quarts des Enragés sur les toits de la cité. Les autres m’encadraient, juchés sur leurs Bullet-Bikes et leurs Lanzallamas carénées tout en férocité. J’avais pris une seconde dose d’Errante Cork et une incroyable sensation d’euphorie s’était aussitôt emparée de moi. Flanqué d’une demi-douzaine d’adolescents motorisés, j’avais l’impression d’être à la tête d’une invincible armada. Les Enragés, même au complet n’avaient évidemment pas l’impact qu’avaient pu développer les Communards ou d’autres bandes mieux structurées, plus fournies et plus expérimentées, mais leur détermination, le fétichisme guerrier dont ils aimaient visiblement s’entourer, la drogue, tout cela transformait cette poignée de gosses suicidaires en une redoutable armée. L’Errante Cork se chargeait de gommer toutes les facettes dérisoires de cette équipée. Jessica, plus diaphane que jamais, nous suivait au volant d’un pick-up chargé d’armes lourdes.

Les rues du quartier brésilien s’étaient vidées et les flics, d’ordinaires peu nombreux puisque Pepe assurait la sécurité sur son territoire, s’étaient carrément volatilisés. À l’exception du Down-Belgrano, je n’en avais d’ailleurs jamais croisé aussi peu. Les quelques silhouettes que nous rencontrions s’évaporaient à notre approche.

— Avec tout ça, si Pepe n’est pas averti de notre arrivée…, me jeta l’adolescent qui « aimait bien tuer des gens ».

Je restai silencieux. Je savourais cette sensation unique de réappropriation de la rue qui vous saisit parfois très tard dans les nuits de la ville ou au cœur des émeutes. Rien ne valait ces moments d’insurrection où flottait dans l’air l’illusion de faire reculer l’oppression, ces quelques minutes durant lesquelles changer le monde n’était plus qu’une question de volonté et de décisions immédiates. Je me grisais de cette euphorie que je retrouvais, intacte, comme un vieux souvenir enfoui au fond d’une malle à linge. Je redécouvrais la révolution comme d’autres cèdent aux vertiges de l’ivresse alcoolique après un long sevrage. Avec une seule question en tête : Comment avais-je pu si longtemps m’en passer ?

Des accords de samba rythmaient notre avance, comme des tam-tams chargés de prévenir Tio Pepe. Trois ou quatre colonnes de fumée noire marquaient l’emplacement d’incendies lointains. Ça n’avait rien d’inhabituel, mais ce soir, tous les symptômes du désordre prenaient un relief extraordinaire. Des chandelles de cendres continuaient à tournoyer lentement vers le sol, recouvrant tout d’une pellicule de crasse. Les pneus de nos machines écrasaient avec des bruits de marécage des flaques d’ordures humides crachées par les canalisations crevées. Nous avions l’impression de rouler sur le ventre d’une phénoménale charogne dont nos roues crevaient les abcès chargés de pus et d’humeur. J’entendais les Enragés ricaner sous leurs casques en commentant le paysage. Je roulais mano a mano avec l’adolescent qui assurait l’intérim de Jorge. Son corps maigrelet, noué d’excroissances rachitiques, paraissait incapable de maîtriser la Lanzallama qu’il chevauchait et dont les pots d’échappement vomissaient des langues de feu. Jorge devait forcément piloter lui aussi une de ces machines, mais il ne m’en avait jamais rien dit. Je savais finalement tellement peu de chose sur mon frère. La prison avait divisé nos âmes et comprimant nos corps.

Les rues du quartier brésilien m’avaient paru, la veille, encombrées de Cariocas, simplement misérables et sensiblement plus détériorées que les nôtres ; elles présentaient ce soir, désertes, un spectacle de désolation et de catastrophe.

— Bon Dieu, c’est pas possible ! jura un Enragé. Ils sont tous crevés, ces enculés ou quoi ?

Cette réflexion m’arracha de mes rêveries romantiques. Quelque chose ne collait pas… Les réfugiés brésiliens avaient toujours gardé les pieds au sol. Aucune passerelle n’indiquait un quelconque niveau supérieur et les habitants de ces putains de rues ne pouvaient absolument pas être prévenus de notre arrivée. Et quand bien même ils l’auraient été… Notre maigre commando n’était pas susceptible de les impressionner au point de les voir se calfeutrer dans leurs cellules. Les Cariocas, sans atteindre au paroxysme du quartier Est, avaient connu bien d’autres convulsions… Il y avait autre chose.

Une petite vieille ratatinée, le crâne recouvert de dentelles noires, finissait de trembler sur le seuil de son immeuble carbonisé. Je ralentis et mis pied à terre. Les Enragés se regroupèrent autour de moi.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta l’un d’eux. On est arrivés ?

Je humai l’air comme un chien d’arrêt. Le malaise qui m’avait saisi en franchissant la grille du jardinet d’Aurora m’enfonçait son coin de glace dans l’estomac. C’était fort et entêtant comme un parfum dont on ne parvient plus à situer l’origine.

— Vous ne sentez rien ? demandai-je dans un souffle.

Les Enragés se regardèrent, interloqués.

— Si, ça pue la merde ! pouffa un athlète borgne.

Les gosses s’esclaffèrent. Je regardai le décor autour de moi, cherchant à le superposer à mes souvenirs de la veille. L’overdose de Purple Rain en avait malheureusement noyé l’essentiel. Jessica, intriguée, était descendue de sa camionnette pour nous rejoindre.

— Pourquoi on s’arrête ? interrogea-t-elle avec une moue ennuyée.

— Ce n’était pas comme ça hier…, murmurai-je.

Les rues que j’avais remontées hier, à pied, n’existaient plus. Ou plutôt si… elles existaient, mais avec un bon demi-siècle de plus ! La chaussée s’était transformée en une surface défoncée et noirâtre, gorgée d’huile et d’immondices. Certaines façades s’étaient écroulées tandis que les ruines se couvraient d’une vivace à petites feuilles ocre. Mon regard s’arrêta sur la petite vieille. Je n’avais tout d’abord pas aperçu ce qu’elle tenait entre les mains… En apercevant ce squelette de chat, mon sang se figea.

— Matrix…, soufflai-je.

— Quoi, Matrix ? s’énerva un Enragé.

J’ôtai vivement les gants pour observer mes mains traquant la moindre ride précoce. Elles étaient intactes. Je relevai ma visière et palpai mon visage. Je n’y remarquai aucune trace de vieillissement anormal. Je poussai un soupir de soulagement en regardant mon reflet dans un des rétroviseurs.

— Si tu nous expliquais ? fit le successeur de Jorge avec un curieux sourire.

Comment pouvais-je expliquer Matrix à ces gosses ? Comment leur révéler qu’une vaguelette de cet océan de temps s’était abattue sur ce quartier avant de s’en retirer comme une marée, abandonnant derrière elle cadavres, vieillards et ruines ? Et Jorge ? Dans quel état allais-je retrouver sa petite gueule d’ange ?

Un autre vieillard émergea des ruines avec deux tibias dans les mains qu’il frappait l’un contre l’autre en fredonnant un air de samba. Les vieux avaient nettoyé la rue des ossements de leurs aînés… Le vieillard se dirigeait vers nous en cognant ses tibias comme un forcené. L’adolescent qui aimait tuer releva le chien de son revolver.

— Laisse…

Une brève moue de dépit chiffonna le visage du gosse. Il rangea son arme.

Je laissai le vieux s’immobiliser devant les motos. Il chantait maintenant à tue-tête.

Oh ! Amigo ! hurlai-je pour couvrir sa voix. Quel âge as-tu ?

Le vieux chanta encore plus fort et ses tibias commençaient à nous marteler les nerfs.

— Merde ! C’est quoi ce quartier de tarés ? s’exclama un Enragé.

— Tu vois pas que ce vieux con est en train d’essayer de nous jeter un sort ? renchérit un autre.

Le gosse à la cicatrice étoilée posa une main sur mon épaule.

— Regarde ses doigts, chuchota-t-il.

Le vieillard portait à l’annulaire de chaque main une bague représentant une tête de mort argentée aux yeux piqués d’éclats de saphir.

— Je sais qui porte ces saloperies-là, poursuivit l’adolescent. C’est la bande des Tapajos. On s’est déjà cognés avec ces enfoirés. Ce vieux pourri a dû détrousser un de leurs cadavres…

Cette évocation réveilla l’hilarité des Enragés.

— Ces connards portent un anneau d’or soudé dans le lobe supérieur de l’oreille droite ! jubilait le colosse borgne encastré dans le siège baquet de sa Bullet-Bike. Tu parles si on les leur a taillées en pointe !

Le vieux portait des cheveux longs et gris. J’appuyai la Benetton sur sa béquille et m’avançai vers lui. Il esquissa un mouvement de recul…

— N’aie pas peur…, murmurai-je en tendant la main.

Je soulevais quelques mèches de cheveux et découvris l’anneau doré qui perçait l’oreille du vieux.

— Ils ont quel âge les Tapajos ? questionnai-je sans me retourner.

— Dix-huit, vingt ans…, répondit une voix derrière moi.

Le clochard aux tibias en avait une bonne cinquantaine de mieux. Je ne pouvais rien tirer de lui ; Matrix lui avait grillé les neurones en concentrant un demi-siècle en une seconde de son existence. Je laissai le vieux à ses psaumes barbares et revins vers la Benetton, perplexe. Nous n’étions plus très loin du mur d’enceinte de laboratoires et de l’Universal mais comment savoir si la langue que Matrix venait d’introduire dans le cul de la cité s’en était complètement retirée ? Je n’avais hélas pas les pilotes d’Aurora pour le contrôler…

— On va finir par se faire aligner par un tireur isolé, maugréa un Enragé.

— Ça m’étonnerait…, murmurai-je en reprenant place sous les arceaux de sécurité de ma machine.

Je me tournai vers l’adolescent à l’étoile.

— Je passe devant, décidai-je. Restez à dix mètres. Si vous voyez quelque chose d’anormal, faites aussitôt demi-tour et filez.

— Comment ça, quelque chose d’anormal ? s’inquiéta le môme.

Je démarrai sans répondre.

 

Je roulai au ralenti, guettant les moindres signes de la présence de Matrix. Signes dont j’étais d’ailleurs bien incapable d’imaginer la substance. Les Cariocas ne m’avaient pas attendu pour vieillir et mourir. Derrière moi, à distance, les machines des Enragés rugissaient d’impatience. À cette hauteur du quartier brésilien, personne n’avait encore nettoyé la chaussée des cadavres qui l’encombraient. La Benetton traçait entre les squelettes imparfaitement décharnés un sinistre slalom. Après quelques exclamations joyeuses et stupéfaites, les Enragés s’étaient tus devant ce spectacle apocalyptique. Je n’entendais plus leurs pneus cloutés broyer les ossements et je les apercevais maintenant, dans mes rétros, zigzaguer en silence pour éviter les charognes.

Nous croisâmes encore quelques vieillards hébétés qui erraient au milieu des ruines avant d’arriver enfin devant l’Universal. Un gros rat sombre rongeait la cage thoracique d’un putano allongé contre le mur d’enceinte des labos. Combien de temps vivaient les rats ? Et quel âge pouvait bien avoir celui-ci ? Peut-être, attiré par le fumet du charnier, était-il venu ici alors que la vague de Matrix s’en était déjà retirée… Les Enragés m’entourèrent à nouveau. Ils ne songeaient plus à plaisanter et regardaient autour d’eux, inquiets et presque respectueux devant ce décor d’holocauste.

— Y a plus que des vieux et des morts…, lâcha le borgne. On dirait qu’une bombe est tombée sur un hospice.

Un air de samba montait de l’escalier de l’Universal. L’électricité fonctionnait donc toujours… Matrix n’avait pas tout à fait réglé notre problème.

— T’y comprends quelque chose toi ? m’interrogea le môme à l’étoile.

— Ce n’est pas l’heure des conférences, jeune homme, grimaçai-je en empoignant mon Ithaca Stakeout.

Les Enragés quittèrent leurs bécanes pour se ruer vers la camionnette de Jessica. Ils se partagèrent l’arsenal tandis que leur nouveau chef restait à mes côtés avec son lance-roquette et un assez joli Llama Comanche III.

— On fait comme on a dit, rappelai-je. Je descends seul et j’essaie de faire venir Pepe. Vous ne bougez pas tant que vous ne m’entendez pas crier.

— Parce que tu crois qu’il y a encore quelqu’un de vivant là-dedans ? gloussa le borgne.

— Comment tu t’appelles ? demandai-je au gosse à l’étoile.

— Roberto.

— Ne lance l’assaut que lorsque tu m’entendras crier ton nom…

— Et si tu ne le cries jamais, amigo ?

Il avait le chic pour poser des questions auxquelles je n’avais aucune envie de répondre. Je m’enfonçai, armes à la main, dans le ventre de l’Universal.

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