Argentine

Houssin Joël · Chapitre 30 sur 33

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Argentine

Chapitre 30

 

 

Tokyo, littéralement fasciné, regardait les trois nourrissons posés sur un matelas. Un cercle d’Enragés, médusés, observaient également le spectacle. Gabriella s’était endormie tandis que Jorge et l’inconnu braillaient en gigotant. L’athlète borgne se grattait le crâne. Il ne parvenait visiblement pas à admettre qu’il avait sous les yeux, sous la forme d’un bruyant nouveau-né, son chef de la veille. Jorge gueule d’ange. Celui qui voulait avec sa bande perforer les frontières du Sud pour aller pilonner au lance-roquettes le Love-Center du Contrôleur… La découverte des bambins au fond des cylindres m’avait tellement fait décompresser que j’avais dû, à la hâte, gober une quatrième pilule d’Errante Cork pour ne pas m’évanouir. La Mouche, accompagné de deux Enragés, était aussitôt parti piller quelques jardins suspendus pour ramener aux poupons des fruits et légumes frais. Nous éprouvions tous, à l’instar du borgne, certaines difficultés à coller à cette réalité-là.

Tu t’rends compte…, répétait Tokyo, désarçonné. Non mais tu t’rends compte…

Nous aurions sûrement pu demeurer des heures à contempler ces trois miracles qui balançaient avec désinvolture leur premier trait d’urine sur le vieux monde. Ces enfants-là avaient déjà vécu une fois avant d’être réexpédiés à la case départ. Nos cerveaux étaient aussi peu taillés pour digérer ce phénomène que pour appréhender la notion d’infini. Il nous manquait une dimension dont nous avions pourtant sous les yeux les preuves vivantes de l’existence. Chacun d’entre nous avait, même confusément, une certaine conception de la vie, un organigramme parfois fluctuant où existaient toutefois des points de repère… Tout cela était désormais obsolète. Il fallait bien croire que la mort déterminait tout puisque sa disparition, son annulation, remettait tout en cause… Nous en étions à peu près tous à échafauder de fumeuses nouvelles philosophies en admirant trois nourrissons morts de faim lorsque Jessica intervint :

— Si vous les laissez à poil sur ce plumard, ils vont finir par choper la crève…

Sa remarque eut au moins l’avantage de briser l’iceberg d’incompréhension qui nous paralysait. Un certain état d’esprit rassurant se remit en place dans nos têtes. Miraculeux ou pas, ces marmots ne réclamaient pas autre chose que les autres : de la bouffe, de la chaleur et du sommeil.

Chaque Enragé se sentit brusquement investi d’une parcelle de paternité et la bande, à présent complètement éveillée, se répartit joyeusement les tâches destinées à assurer le bien-être des bébés. Avant de quitter la chambre, je pris un instant Jorge dans mes bras. Il pesait une plume et ses ongles minuscules étaient toujours passés au vernis bleu.

— Cette fois, petit frère, lui murmurai-je à l’oreille, je ne laisserai pas les cafards te véroler le visage.

Jorge m’accorda un bref gazouillis avant de se remettre à brailler. L’émotion me donnait le hoquet. Je confiai l’enfant à Jessica. Songeait-elle en cet instant, en prenant Jorge contre sa poitrine, que ce nourrisson, l’avant-veille encore, la fourrait dans les toilettes du Cuchilla ? Je dus lâcher involontairement un ricanement stupide. Tokyo me renvoya un regard étonné. Nous quittâmes la pièce. Aurora nous intercepta dans le couloir.

— Eduardo veut vous parler…

— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta Tokyo.

— Matrix revient, annonça simplement Aurora.

Un frisson glacé remonta ma colonne vertébrale et me planta un coin de givre dans la nuque.

 

L’aveugle s’était installé dans la première salle. Il nous expliqua rapidement que l’Universal paraissait équipé d’un ou plusieurs radars capables de localiser avec précision les contours du cyclone Matrix. Avec l’aide d’Aurora, et pendant que nous nous extasions devant le trio de nouveau-nés, il avait remplacé les fusibles et transformateurs déficients des appareils. C’est en remettant en service ces machines qu’il avait découvert la « boîte noire ». Elle contenait tous les graphiques enregistrés dans les dernières heures précédant l’irruption de Matrix. Et ces courbes démontrant l’affaissement, progressif puis brutal, d’une paroi interne de l’œil du cyclone étaient en train de se reproduire… Avec davantage d’ampleur encore. Matrix s’apprêtait visiblement à envoyer un nouveau tentacule, un deuxième ectoplasme meurtrier, à l’intérieur de la cité.

— Ça vient directement sur nous…, acheva Eduardo.

— Ce n’est pas possible ! bredouilla Tokyo. Vous avez dû faire une erreur… Vérifiez vos calculs…

— Combien de temps avons-nous ? intervins-je.

L’aveugle hésita. Il semblait de plus en plus faible.

— Entre dix et quinze minutes, pas davantage…, murmura-t-il. Et si le degré de la parabole naissante est proportionnel à l’ampleur du mouvement, Matrix devrait cette fois pousser une pointe jusque dans les quartiers Nord, jusqu’aux limites de la Squadra…

Je n’avais compris que la seconde partie de la phrase. Elle était claire. Les quartiers Nord et Nord-Est, mon quartier, allaient subir la déferlante du cyclone. Et lorsque nous étions partis de la Squadra avec la chenillette, nous avions mis une bonne vingtaine de minutes pour rallier l’Universal…

— On évacue ! décidai-je.

— Pour aller où ? gémit Tokyo en se tordant cruellement les doigts.

— Vers le sud.

Tokyo resta bouche bée.

— Pas moi, annonça l’aveugle.

— Comment ça, pas vous ? sursautai-je.

Eduardo tourna approximativement son visage vers moi. Un sourire sinistre chiffona ses rides.

— Tout ce que j’ai toujours cherché est ici, s’excusa-t-il. Pourquoi irais-je ailleurs ? Un ailleurs où sans ces machines, je deviendrais inutile et pesant.

Je secouai la tête.

— Pas question de vous laisser…

— Mais je n’ai pas l’intention de mourir ! trancha l’aveugle d’une voix étonnamment ferme. Aurora va m’enfermer dans un des cylindres et remettre le mécanisme en fonction. Vous connaissez le système maintenant…

Il lâcha un rire forcé.

— Il vous suffira de revenir me chercher lorsque Matrix se sera retiré. Il paraît que j’étais un très beau bébé.

J’échangeai un bref regard avec Tokyo. Nous songions probablement à la même chose, à ce réservoir d’azote liquide qui n’existait plus. Lorsque Matrix vieillirait à nouveau les composants, les cylindres tomberaient alors définitivement en panne. Les supraconducteurs, inertes, ne prendraient pas le relais et le contenu des cylindres prendrait une vague d’années comme tout le reste.

— Même s’il n’y a qu’une chance infime pour que les effets de Matrix cessent avant que le tourbillon de tachyons ne s’interrompe faute d’énergie, je veux la courir, insista l’aveugle, comme s’il devinait nos pensées. Vous n’avez pas le droit de me refuser ça…

Je me tournai vers Aurora. Elle hocha la tête.

— Je m’en occupe, souffla-t-elle. Dépêchez-vous de prévenir les autres et de filer.

— Je vous attends en bas, au bar.

— D’accord…

 

Ni Tokyo ni moi n’avions serré la main d’Eduardo qui n’y tenait vraisemblablement pas. Roberto avait battu le rappel de ses troupes. Il regrettait visiblement de quitter l’enclave de l’Universal mais il n’avait pas le choix. La perspective de vieillir le rendait malade de peur. Il ne manquait à l’appel des Enragés qu’un tout jeune adolescent que nous découvrîmes dans une des chambres du premier étage, mort, sans que personne sache ni pourquoi ni comment, et les deux guerriers qui accompagnaient la Mouche sur les toits. La panique m’essorait l’estomac. Jessica et son nouveau cavalier borgne portaient les enfants.

— Partez avec les gosses ! ordonnai-je. Tout de suite. Prenez les motos les plus rapides.

— On se retrouve où ? demanda le borgne.

J’hésitai une seconde.

— Au Boedo Sud, décidai-je. Près de Cieguita.

Le borgne hocha la tête. Il connaissait l’endroit. Il connaissait d’ailleurs tous les bordels de la ville, au moins de réputation. La Cieguita tenait la sienne de la prostitution enfantine…

Les moteurs rugissaient déjà dans la rue.

— Le tank n’ira jamais assez vite ! gémissait Tokyo.

— Nous n’avons pas assez de motos pour transporter tout le monde, grimaça Roberto. Ceux d’entre nous qui sont venus par les toits partiront avec la camionnette de Jessica…

— Mais toi ! supplia Tokyo. Tu es venu en moto. Tu peux me prendre avec toi !

Il fouilla fébrilement ses poches et tendit à Roberto une poignée de billets froissés.

— Prends-moi avec toi ! Je te donne tout le fric que tu veux !

Je détournai les yeux. Tokyo me donnait envie de vomir. Un rictus de mépris déchira la bouche sans lèvres de l’adolescent.

— Moi je reste avec Diego ! cracha Roberto. Il nous manque encore Aurora et trois hommes, nous n’aurons pas trop de deux motos pour les emmener ? Démerde-toi !

Tokyo, totalement paniqué, tourna la tête dans tous les sens avant de foncer dans la rue en agitant ses billets. Roberto vint me rejoindre près du bar et piocha dans la réserve une bouteille de tequila qu’il téta à même le goulot. Je pensais à Diana, Diana la muette, que j’avais abandonnée et que je n’aurais sans doute pas le temps de prévenir. La langue de Matrix allait lécher son joli visage de poupée… Pourquoi me manquait-elle maintenant alors que je l’avais toujours négligée ? Tout était allé si vite…

— Enculé de Chinois ! éructa Roberto en reposant brutalement la bouteille.

— Faut pas lui en vouloir…, murmurai-je. On lui fait goûter à l’immortalité et on lui annonce qu’il va mourir dans quelques minutes. On peut devenir fou pour beaucoup moins que ça…

J’empoignai la bouteille et, penché en arrière, laissai pendant quelques délicieuses secondes l’alcool me réchauffer le ventre.

 

Roberto tournait en rond. L’Universal était entièrement évacué. Certains étaient finalement partis avec le tank et il ne restait plus dans la rue que la Benetton et la Lanzallama de l’Enragé.

— Mais qu’est-ce qu’ils foutent, bordel ? hurlait Roberto.

J’avais encore envie d’écouter la voix de John Lennon. Rien ne prouvait que la Mouche et son escorte allaient réapparaître dans les toutes prochaines minutes. Ils ignoraient tout de la menace et prenaient peut-être leur temps pour recueillir les plus beaux fruits des jardins aériens… En revanche, Aurora, pour une femme qui vivait au milieu des pendules, tardait beaucoup trop. Je commençais à éprouver, tout comme Roberto, la pénible sensation d’être enfermé dans le récipient d’un sablier…

Et Roberto se cramponnait au bar pour ne pas céder à la tentation de fuir le cauchemar qui s’approchait.

— Je vais chercher Aurora, décidai-je. Tu partiras avec elle. La Benetton peut supporter trois personnes.

Sans lui laisser le temps de protester, je m’élançai dans les étages. Ce n’est qu’en poussant la porte de la salle aux cylindres que je compris les raisons du retard d’Aurora.

Enfermée dans le cylindre voisin de celui de l’aveugle, elle me souriait. De face. Son vieux profil paraissait détendu, serein, moins hostile.

— Je savais que tu reviendrais…, grésilla le haut-parleur.

C’était la première fois qu’elle me tutoyait. J’étais secoué de spasmes et j’avais une furieuse envie de briser ces cylindres avec ma tête.

— Aurora, je…

— Tu vas pousser à fond les curseurs placés à droite des pupitres qui font face à nos cylindres ! coupa Aurora en reprenant le ton autoritaire que je lui connaissais.

Je secouai la tête, buté.

— J’ai pris la moto la plus rapide de ce foutu pays ! protestai-je. Matrix ne nous rattrapera jamais !

Le jeune profil d’Aurora esquissa un triste sourire.

— Tu ne crois pas qu’il m’a déjà rattrapée ?

J’agitais les bras, chassant ses objections comme d’invisibles insectes.

— Mais c’est rien ça ! Je… C’est rien du tout, merde ! Tu comprends pas ? Tu comprends pas que je t’aime !

Je m’embrouillais. J’avais hurlé de désespoir mes derniers mots.

— Tu as vu mon frère et ma sœur souffrir comme des damnés ! Tu as vu comme moi leurs bouches supplier pour qu’on les achève ! Et tu me demandes de te faire subir ça ? Jamais, t’entends ? Jamais !

Une larme scintilla sur la pommette droite d’Aurora.

— Approche-toi…, susurra le haut-parleur.

J’ai avancé vers le cylindre. Aurora a plaqué sa paume droite sur la paroi de verre. Après un instant d’hésitation, j’ai appliqué la mienne sur son empreinte. Des vagues de frissons couraient sur mes bras.

— Approche-toi encore…

Aurora plaqua ses deux mains et colla son corps sur la paroi. Je l’imitai, tremblant de frustration et de douleur. Séparés par la vitre, nos corps ne se repoussaient plus, ne s’attiraient plus. Je ne sentais que la fraîcheur du verre sur mes paumes…

La bouche d’Aurora me parlait, à quelques centimètres de mon visage, et j’entendais sa voix au-dessus de ma tête, par le haut-parleur.

— Ce que tu vis aujourd’hui, je l’ai déjà vécu…, murmurait cette voix dépersonnalisée. Aurais-tu abandonné Jorge et Gabriella si nous n’avions pu les sortir des cylindres ?

Je dus, à cet instant, hurler un « oui » désespéré.

— Je t’ai raconté que j’avais été surprise par Matrix, poursuivit la voix, étrangement calme. C’est faux. Je me suis volontairement exposée aux vents de Matrix pour pouvoir encore une fois, même une dernière fois, prendre Eduardo dans mes bras…

Je me suis reculé, horrifié.

— Eduardo ?

— Eduardo est mon frère…, chuinta le haut-parleur. Je ne pouvais plus le toucher. Nos peaux se repoussaient, comme lorsque je t’ai tendu la main gauche. Tu n’as pas remarqué que j’étais la seule à aider Eduardo ? À le soutenir, à pouvoir le toucher ?

Je titubai comme un homme ivre, cherchant un appui pour ne pas perdre l’équilibre. La moitié droite d’Aurora pleurait tandis que l’autre attentive et froide, m’observait… Inconsciemment, je me suis retrouvé devant la console de commandes.

— Je te laisse Felina, poursuivait Aurora. C’est à la fois une jeune fille très câline et mon meilleur pilote…

Le lémurien dont je n’avais pas remarqué la présence, s’agrippa à mon pantalon et grimpa en trois mouvements jusqu’à mon épaule où il se percha et commença à me mordiller l’oreille.

— Elle t’aime déjà…, chantait le haut-parleur. Moi aussi je t’aime, Diego. Coupe le haut-parleur et pousse les curseurs…

Noyé de chagrin, le cœur battant lourdement la chamade, j’ai posé l’index sur le curseur commandant le cylindre d’Aurora. J’avais coupé le haut-parleur et ses lèvres me disaient encore son amour. Mon hurlement dut s’entendre par-delà les invisibles murailles de Matrix…

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