Argentine

Houssin Joël · Chapitre 6 sur 33

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Argentine

Chapitre 5

 

 

Je n’avais rien dit à Diana au sujet de ma livraison à la Squadra Azurra mais elle avait presque tout deviné. Pas dans les détails, bien entendu, mais elle savait que je m’apprêtais à risquer ma peau. Et pour pas grand-chose. Elle ne ferait ni ne dirait rien, bien sûr, pour m’en dissuader. Elle me montrait simplement sa tristesse et sa peur. Et je n’avais pas envie qu’elle me montre ça.

Le Singe était entré dans la cuisine au moment où j’entreposais le lait et un morceau de mouton dans le frigo. Il avait regardé Diana, pour laquelle il n’éprouvait évidemment pas le moindre soupçon de tendresse, et les provisions entassées sur la table.

— T’as pas ramené d’alcool ?

Le bras gauche du Vieux tremblait de plus en plus. Je ne m’étais pas vraiment rendu compte qu’il avait quasiment perdu tous ses cheveux sur le sommet du crâne.

— J’espère que ton frère ne te ressemblera jamais ! il a craché.

Il s’est tourné vers Diana, la lippe hargneuse.

— Vous savez que mon fils aîné est fou ? Qu’il n’y a pas un fou plus fou que lui dans cette putain de ville ?

Les yeux de Diana ne riaient pas. Le Singe venait probablement de se masturber devant une de ses cassettes pornos. L’exercice le rendait toujours de méchante humeur. Peut-être qu’il était aussi en train de mourir ? Ça ne devait pas non plus prédisposer à l’euphorie… Il plongea un index dans la chair trop molle du mouton, la porta à ses narines et renifla d’un air soupçonneux. Il s’abstint de tout autre commentaire. Du moment que le vin de champignon n’était pas empoisonné, il se frottait les mains du reste. Il observa à nouveau Diana, l’œil gourmand, comme s’il cherchait sur elle un carré de peau susceptible de lui amener un semblant d’érection, parut renoncer avant de soupirer :

— J’ai besoin de rivets pour condamner la fenêtre de la pièce principale.

— P’pa, c’est notre dernière fenêtre !

— Justement ! C’est par celle-là qu’ils viendront.

— Il y a trente mètres de vide sous cette fenêtre ! Et pas la moindre prise. La façade est aussi lisse qu’un cul de bébé.

— J’ai vu des Ramasseurs qui grimpaient aux murs, qui escaladaient à mains nues des parois de verre. Des flics-lézards !

Seigneur ! Après les hommes-serpents, le Vieux venait de créer la race hybride des flics-lézards…

Un cancrelat gros comme le pouce fila sur le rebord de l’évier. Le Singe esquissa un mouvement de recul. Pour lui, blattes et cafards étaient télécommandés par la milice, insectes de métal chargés de forer la mauvaise viande et d’installer des nids dans les cerveaux. Nous étions tous parasités par ces espions miniatures qui creusaient des galeries dans nos corps, modifiaient en quelques morsures indolores notre distribution nerveuse, injectaient des doses infinitésimales de venin dans nos artères, semaient l’anarchie dans nos glandes et provoquaient d’épouvantables cancers. Cancers nouveaux dont les tumeurs prenaient la forme de punaises ou de mantes religieuses…

Des flics-lézards… Le bestiaire paranoïaque du Singe commençait à me peser.

Jorge fit son entrée, plein de morgue et luisant de sueur. Il fonça sur le pack de lait, déchira l’enveloppe de plastique et prit une boîte qu’il fendit d’un coup de dents. Le lait dégoulinait sur ses joues de cuivre. Il reposa la boîte sur la table comme s’il plantait un couteau. Tous les gestes de Jorge étaient chargés d’agressivité. Il était en condition pour affronter les Marins.

— Tu pourrais pas passer par les passerelles, comme tout le monde, quand tu reviens de l’Hyper ?

J’ai souri.

— C’est plus court par la rue.

— Et le café ? Et le chocolat ? s’inquiéta-t-il en détaillant l’état des provisions.

— Dans les cassettes du Vieux…

Diana mit de l’eau à bouillir et grimaça en vérifiant la qualité des pâtes. Les nouilles, comme d’habitude, allaient se dissoudre dans la flotte pour former un plâtre beige, farineux, avec une odeur de rouille. Mais j’avais besoin d’avoir le ventre plein…

— Qu’est-ce que tu as été raconter à Jessica ?

— Jessica ?

— La fille qui m’attendait dans l’escalier. Une blonde…

Diana m’interrogea du regard en désignant le mouton. Je lui renvoyai un signe négatif. Cette viande avait besoin d’être désinfectée et bouillie plusieurs fois avant d’être consommée.

— Ah ! Jessica… Cette fille s’envoie en l’air avec tous ceux qui peuvent lui payer sa dose.

Jorge écarta les mains en signe d’incompréhension.

— Depuis quand tu t’occupes de mes fréquentations, Diego ? Hein ? Depuis quand ?

Sur la poitrine de Jorge brillait un nouveau collier. Un collier très fin avec une médaille en forme de croix de Malte…

— Bientôt tu vas me demander de plus voir les Enragés, de plus sortir la nuit, de reprendre mes études et de t’accompagner à l’Hyper ? C’est ça ton plan ? Mais arrête de sourire, merde !

Diana déployait de visibles efforts pour rendre les pâtes moins vomitives.

— Jessica, elle est avec moi maintenant ! hurla Jorge. Ne te mêle plus de ça !

Il est sorti en claquant la porte. Des lamelles de peinture sèche sont tombées du plafond. Le Singe n’était plus là non plus. Diana a tourné vers moi son visage de poupée industrielle. Son regard ne disait rien. Il me transperçait. J’ai détourné les yeux.

— C’est ma vie, Diana. Ma vie…

 

J’ai longuement fixé le poster d’Angelo Razzaguardi. Jorge avait ajouté au bouchon brûlé un bandeau noir sur l’œil gauche du tueur. Étais-je vraiment prêt. Tout à fait prêt ? J’avais scotché le paquet de Tokyo dans mes reins, sur la colonne vertébrale.

Diana me disait son désir de m’accompagner. J’ai secoué la tête :

— Tu ne parles pas mais tu penses beaucoup trop fort.

Elle paraissait navrée, déçue et morte d’angoisse. Je n’avais besoin ni de ses doutes ni de sa peur. Leur écho démultiplié par les flics de l’U.P.P. me serait revenu comme un boulet de fonte en plein visage. Le Singe n’était pas dans sa chambre. Il était occupé à clouer des traverses sur notre dernière fenêtre. Je prélevai deux cassettes dans son stock et les enfouis dans les poches de mon blouson. Peut-être allaient-elles finir par nous rapporter quelque chose ?

Mes mains ne tremblaient pas et la bouillie de pâtes alimentaires qui fermentait dans mon estomac avait un délicieux effet soporifique. En regardant une dernière fois Diana, je me suis demandé si je n’allais pas finir par la considérer davantage comme une mère plutôt que comme la maîtresse silencieuse et attentive qu’elle était encore…

Le ciel avait pris une teinte terre de Sienne déchirée par une longue balafre cobalt. Un ciel qui n’augurait rien d’autre qu’une nuit précoce et humide. Comme toutes les autres nuits…

Une explosion sourde au nord des bâtiments fit vibrer l’escalier métallique. Un panache de fumée noire vint assombrir la voûte de brume. J’ignorais ce qu’ils avaient fait sauter, cette fois, mais quelques dizaines de familles sans abri risquaient cette nuit de refluer vers nous. Les caves allaient à nouveau résonner des gémissements des nourrissons…

La rue était calme. Les miliciens étaient assis près de leurs cars, accablés de chaleur. Je n’avais jamais souffert de la chaleur. C’était une particularité que je tenais, paraît-il de ma mère. Je me souvenais de semaines suffocantes. L’air semblait transformé en plomb et de grosses bulles molles gonflaient à la surface de l’asphalte. Les ventilateurs ne charriaient plus qu’un air plus brûlant que braise, et vieillards et enfants en bas âge tombaient comme des mouches. Des milliers de corps rissolaient sur des matelas infects et les cars de flics n’étaient plus que de tristes étuves abandonnées. La rue était à moi. J’y marchais seul, ma peau de brique rougie par les gifles du désert. Aucune civilisation n’aurait pu se développer sous un pareil climat. Rien ne fonctionnerait jamais. Je crois que c’était essentiellement cette perspective d’un monde plongé dans la torpeur, figé dans une léthargie définitive, qui me faisait aimer la chaleur. J’en faisais ma complice, dans le corps et dans l’esprit. On ne pouvait plus se battre lorsque la température flirtait avec l’insupportable, lorsque le moindre mouvement superflu pouvait avoir un effet létal.

Ce jour-là, il ne faisait pas assez chaud pour espérer une quelconque catalepsie des forces de l’ordre…

 

Le premier barrage était planté en amont du quartier de la Squadra. Un barrage de flics désinvoltes, sales et déjà ivres. Depuis quelques centaines de mètres, l’écheveau de passerelles au-dessus de la rue s’était interrompu. À hauteur du barrage, l’alignement des bâtiments s’interrompait à son tour, laissant place à un no man’s land d’une trentaine de mètres interdisant le passage par les toits. Si la Mouche avait décidé de me suivre, il devrait s’arrêter là…

Les miliciens me regardèrent approcher d’un œil morne. Ils appartenaient à la milice de la ville. Je préférais ça à une milice mixte ou entièrement privée. Comme en entretenaient les résidents du quartier Sud. Les flics de la ville étaient réputés pour la brutalité de leurs interventions collectives mais pas pour leur excès de zèle lors des contrôles. J’avais volontairement choisi une artère de communication assez fréquentée. Putains, femmes de ménage, dealers de tout poil passaient régulièrement d’un quartier à l’autre par cette rue. J’étais assez loin de mon bâtiment et j’espérais qu’aucun de ces miliciens ne me reconnaîtrait… La présence invisible des clones de l’U.P.P. au-delà de leur barrage les rassurait totalement. Je crus même un instant qu’ils allaient me laisser passer sans me demander de rendre des comptes lorsque l’un d’eux, assis sur une caisse de vin moussant, m’interpella :

— Où tu vas comme ça ?

— À La Ronda.

— Sans blague ! Viens voir un peu par ici…

Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Aviser les responsables de ce qui se passait ici ? Pas les chefs de quartier, pas le Contrôleur ni aucun de ces fumiers qui n’exerçaient leurs fonctions que pour mieux asseoir leur racket ou pour ouvrir d’autres bordels, ces supermarchés de la baise qui poussaient comme des champignons à la périphérie de la cité. Non. Je songeais aux gens de l’extérieur, à ceux qui avaient pensé cette ville et à leurs descendants. Ils ne pouvaient pas avoir oublié cet héritage… Quelqu’un savait forcément qu’il restait des gens vivants ici ! Alors qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Les prévenir que les canalisations crevées de cette putain de ville exhalaient des haleines de charogne ? Que la nourriture était de plus en plus infecte, qu’on murmurait un complot destiné à liquider par le poison la population de certains quartiers, que les flics buvaient nuit et jour du vin avec des bulles et ne se lavaient plus ?

J’en arrivais à penser certains jours que le monde autour de nous avait été anéanti et que, par un mystérieux caprice géopolitique, nous étions les derniers survivants de cette planète… Et si ce n’avaient été les colonnes de camions noirs qui livraient la nourriture, rien ni personne n’aurait pu prouver le contraire.

— Approche-toi !

Le flic ne paraissait pas décidé à se lever pour me fouiller. Ce n’était pas son problème.

— Qu’est-ce que tu vas foutre à La Ronda ?

— Une livraison.

Le flic a hoché la tête. Une vague lueur d’intérêt vacillait dans son regard.

— Quel genre de livraison ?

— Des films, j’ai précisé en sortant les cassettes de mes poches.

Déception du flic. L’interdiction de principe qui pesait sur la circulation de cette marchandise ne lui laissait pas espérer un pot-de-vin somptueux. La corruption n’était rentable que sur les denrées infiniment plus clandestines. Son œil se chargea un instant de soupçons avant de s’éteindre à nouveau. Les clones de l’U.P.P. se chargeraient de me faire cracher la vérité.

— J’ai pas le droit de te laisser passer avec ça, s’est contenté de marmonner le milicien.

Puisqu’il ne me proposait pas de prix, j’ai fait fleurir deux billets au bout de mes doigts. Maigre moisson que le flic s’est tout de même empressé de faire disparaître dans les poches de son pantalon.

— Passe. Mais si tu m’as menti, tu peux faire tes adieux à la vie… Tu sais ce qui t’attend après nous ?

Je trouvais ce flic un peu emphatique. Il devait écrire des poèmes à la gloire de la répression.

— Chasse les mauvaises pensées de ton esprit, mon fils…, a conclu cet imbécile avant d’éclater de rire.

Il riait comme le Singe, d’un rire perlé de mucus et de sang.

Un lézard long comme le bras me regarda traverser le no man’s land. Après tout, la Squadra Azurra n’était pas encore zone interdite…

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