Argentine
Chapitre 25
La présence de la Mouche à notre arrivée me rassura. Pas longtemps. Sa mine défaite n’augurait rien de bon.
— Du grabuge ? m’inquiétai-je.
La Mouche secoua négativement la tête. Autour de lui, le gros de la bande des Enragés arborait des visages tout aussi sinistres. Ils ressemblaient davantage à une armée en déroute qu’à une troupe venant de franchir victorieusement les barrières de l’empire carioca. Roberto s’entretenait à l’écart, avec un de ses lieutenants. Ils murmuraient en me regardant.
— Mais qu’est-ce qui se passe, bordel ? m’écriai-je, irrité par ce manège.
La Mouche fit claquer sa langue. Il jeta un coup d’œil panoramique, ennuyé, avant de m’inviter à le suivre. Roberto nous emboîta le pas. Après tout ce que j’avais déjà vu dans l’immeuble, plus rien ne pouvait me surprendre. Mais la Mouche s’obstinait à jouer les mystérieux. Il se contenta de me raconter brièvement comment ils avaient franchi sans encombre le champ électrique désactivé du toit et atterri directement ici.
— Et c’est seulement maintenant qu’on vous rencontre ? m’étonnai-je. Vous devriez déjà être deux étages plus bas.
La Mouche m’accorda un regard furtif et resta silencieux. Nous traversâmes une première salle encombrée de matériel électronique, de lourds ordinateurs reliés entre eux par un câblage compliqué, d’oscilloscopes et de monitors éteints, de colonnes de composants qui atteignaient presque le plafond… L’ensemble ressemblait vaguement au capharnaüm du vieil aveugle de La Ronda, à la puissance mille. J’ignorais encore à peu près tout des recherches de Tio Pepe mais le Brésilien avait mis le paquet. Au prix de la résistance sur le marché noir, il y en avait pour une fortune. Et tout était vraisemblablement hors d’état de fonctionner… J’aperçus toutefois deux écrans d’oscilloscope traversés de vaguelettes irrégulières et verdâtres.
La Mouche arriva devant une porte à double battant. Il s’immobilisa, hésitant.
— Et alors ? m’impatientai-je. On fait quoi maintenant ?
Mon compagnon des toits exhala un bref soupir et poussa la porte. Le décor était ici sensiblement différent. Aux murs de béton nus de l’étage succédait un revêtement épais, ocre, vraisemblablement isolant. Le plancher était recouvert de dalles souples et blanches. Des rampes halogènes éclairaient trois larges pupitres électroniques devant lesquels se tenaient encore des squelettes en blouse blanche. Ceux-là. Matrix ne les avait visiblement pas surpris dans la verdeur de l’âge. Leurs os étaient propres et nets. Ce n’est qu’en tout dernier lieu que j’aperçus enfin le détail que me dissimulait la Mouche.
Au fond de la salle s’élevaient trois cylindres de verre baignés d’une faible lueur orangée. Quelque chose bougeait à l’intérieur de ces colonnes translucides…
Je m’en approchai et distinguai enfin le contenu des cylindres. Pendant quelques secondes, mon cerveau refusa l’information. Tout ce que j’avais vu dans cette ville auparavant relevait de l’arsenal de pouponnière… Je sentis le sang refluer de mon visage et cherchai autour de moi un meuble pour prendre appui. Je ne trouvai que l’épaule de la Mouche…
J’avalai ma troisième pilule d’Errante Cork. Chaque pilule supplémentaire représentait un étage de plus à gravir sur la façade d’un building dont je finirais fatalement par me séparer en sautant dans le vide. Troisième étage. Vingt-cinq mètres de chute libre avec la perspective d’un atterrissage copieusement bétonné. Mais tout cela n’avait plus d’importance… Je dus m’asseoir avant de laisser à la Mouche le soin de soutenir tout le poids de mon corps. Il l’avait déjà fait la veille en me ramenant chez moi, les synapses carbonisées par le Purple Rain. Sa constitution n’autorisait pas l’habitude. Je restai ainsi prostré durant de longues minutes, incapable de réagir. Roberto, lui, était resté debout mais, la bouche grande ouverte, il oscillait dangereusement.
Jorge et Gabriella habitaient deux des cylindres. Un inconnu logeait dans le troisième. J’avais évalué la durée qui séparait leur vie et leur mort à seize secondes. Seize secondes durant lesquelles ils passaient de la naissance à la mort avant de repartir en arrière en un hallucinant mouvement perpétuel. Je me concentrai sur l’aquarium de Jorge. Je vis mon frère nourrisson, son visage empourpré chiffonné sur une grimace de colère, petit corps violacé qui se développait, comme l’éclosion d’une fleur filmée image par image, traversait l’enfance, l’adolescence, la maturité, atteignait la morphologie que je lui connaissais la veille avant de basculer vers l’avenir, vers un Jorge inconnu, puissant, alourdi, aux cheveux et aux ongles qui poussaient en vrille comme des tentacules d’anémone, un Jorge brusquement vieillissant, s’enrobant de mauvaise graisse avant de maigrir, de jaunir, de fondre comme une sculpture de suif placée dans un four, un Jorge mourant, squelettique, atroce, qui poussait son dernier râle avant que la métamorphose ne s’inverse et ne le ramène vers l’état de nouveau-né… Seize secondes. Trente-deux secondes pour un aller et retour naissance-mort-naissance. Tio Pepe avait inventé l’immortalité…
Gabriella devenait une très belle femme, une superbe quadragénaire avant de se rabougrir, de se faner, de devenir une vieillarde tordue de rhumatismes à la peau rongée par une maladie plus mutilante que l’acide… Et la projection passait subitement en marche arrière. Ma sœur se reconstituait, redressait son corps tandis que sa peau reprenait sa teinte cuivrée, redevenait belle, très belle, désirable adolescente et charmante gamine…
Mais le détail le plus atroce, le plus insupportable restait cette persistance à travers les âges du rictus de souffrance qui altérait leurs bouches. Seize secondes pour une vie. Chacune de ces secondes était une éternité de douleur… Leurs corps subissaient dix mille fractures à chaque dixième de seconde…
Les cylindres sont insonorisés, murmura la Mouche, anéanti. Mais il y a un haut-parleur qui permet d’entendre. Tu veux que…
Je secouai la tête négativement. Les hurlements que dessinaient leurs bouches me suffisaient.
— Arrêtons ça, bordel ! siffla Roberto. Sortons-les de là-dedans !
Les cylindres sont inaltérables, précisa la Mouche. Toutes les commandes sont aux consoles d’ordinateur. Je n’y connais rien… Si ça te dit de tenter ta chance.
Roberto marmonna d’inaudibles jurons. Il balança un coup de botte rageur sur le crâne d’un des techniciens qui n’avaient pas su survivre à Matrix.
Je me suis levé. Je ne tenais plus que sur l’énergie diffusée par la drogue. Une énergie exclusivement nerveuse aux liaisons noueuses et hypertoniques. J’avais la sensation de me déplacer comme un acteur de série B mimant l’électrocution. Je me suis approché du pupitre commandant l’aquarium de l’inconnu. J’ai observé le clavier où figuraient deux rangées de touches dont j’ignorais naturellement les fonctions, les deux monitors jumeaux où se déformaient sans cesse des graphismes en fil de fer. Existait-il un moyen d’interrompre cet épouvantable spectacle ? Sur la droite de la console, je découvris un minuscule switch on/off protégé par une capsule de plastique.
— Je l’ai vu aussi, souffla la Mouche. Mais je ne voulais pas prendre la décision…
Je levai un instant les yeux vers l’inconnu qui continuait à transiter de la naissance à la mort dans son aquarium. Je ne l’avais jamais croisé et j’ignorais à quel âge Tio Pepe s’était emparé de lui… Le Brésilien avait-il tenté son expérience sur un nourrisson né du ventre d’une de ses putains, sur un adolescent vendu par sa famille contre quelques billets ou une poignée d’amphétamines, un guerrier d’une bande rivale, un vieillard ? Rien ne permettait de le deviner, les trois victimes ayant été introduites nues dans leur cylindre.
Je fis sauter la capsule de protection et basculer le switch sur off. Les monitors et les diodes de la console s’éteignirent aussitôt. Mais dans l’aquarium rien ne cessa de changer tout le temps…
La Mouche se fendit d’un soupir mitigé, mi-soulagement, mi-déception. J’ai attendu quelques secondes avant de rebasculer le curseur sur on. Les graphismes mouvants se réimprimèrent sur les écrans.
Dans le cerveau gavé de souffrance de la momie du dessous se nichait peut-être encore la solution… La dernière ruse du Brésilien prouvait qu’il n’avait pas tout à fait perdu la raison et la mémoire.
Dans l’urgence, l’anxiété ou même l’excitation, j’avais négligé quelques paramètres. C’était une faute du Golden Boy. Diego, plus détaché des choses, ne l’aurait sans doute pas commise. Immobilisé sur le seuil du bureau de Pepe, je contemplais les funestes conséquences de cette négligence. Tous les Enragés ne nous avaient évidemment pas suivis dans le boyau du monte-charge. Seuls l’athlète borgne et un de ses compagnons s’y étaient décidés, probablement lassés de jouer aux osselets avec les putanos et les Ninjas. La machette du borgne dégoulinait d’un sang épais, sombre. Mon regard glissa sur les morceaux du Brésilien qui jonchaient le plancher du bureau. L’Enragé, avec une application quasi mathématique, l’avait décapité, démembré, découpé en tranches…
— Il emmerdera plus personne ! claironna le borgne, assez satisfait de son œuvre.
Mon regard dut l’intriguer. Il échangea un coup d’œil inquiet avec son complice.
— Qui t’a demandé de faire ça ? soupirai-je, conscient de l’inutilité de cette question.
— Il m’a traité de fiotte et les Enragés de suceurs de couilles ! protesta le borgne, s’excusant presque.
Naturellement. Pepe avait donc finalement réussi à s’évader de sa prison de tumeurs. Sa tête avait roulé au pied de l’aquarium où elle semblait encore me narguer de toutes ses dents en or. Il avait sans doute échappé au pire. S’il m’avait révélé le fonctionnement des cylindres, je l’aurais sûrement enfermé à la place de Jorge. Je serais revenu le voir, comme dans un spectacle permanent, chaque nuit mourir dix mille fois de son cancer. Et je ne m’en serais probablement jamais lassé…
— Je pouvais quand même pas le laisser dire ça, hein ? insista le borgne, de plus en plus inquiet. J’pouvais pas. De toute façon, il était presque crevé…
Presque. La nuance, que l’Enragé tenait pour quantité négligeable, était de taille. Dans une dernière insulte crachée entre ses dents en or, prothèse prétentieuse rescapée du carnage cellulaire, Pepe s’était arraché de l’enfer intime que je lui réservais. Je n’en ressentais finalement ni colère ni frustration. Juste un goût d’amertume teintée de respect. En guise de félicitations, j’envoyais la tête immonde rebondir à l’autre bout de la pièce d’un shoot vigoureux. Les Enragés, prenant ce geste pour une marque d’approbation, poussèrent des glapissements d’allégresse.
— J’aimerais bien me faire un collier avec ses dents, déclara le borgne.
Il me demandait la permission de piller la momie, comme si ces quartiers de viande gangrénée m’appartenaient.
— Tu peux même te faire des moufles avec la peau de ses couilles si ça te chante…
Je ne connaissais plus qu’un homme dans cette ville capable de résoudre le problème technique des cylindres. Un seul. Ça tombait plutôt bien, j’avais rendez-vous chez lui avec Tokyo…
Cette fois, la Benetton allait vraiment devoir montrer ce qu’elle avait encore dans le ventre. Je n’avais plus le temps de m’arrêter aux frontières…
Je vissais la mentonnière du casque au profil de rapace quand Roberto déboula à son tour de l’immeuble. Il paraissait vraiment décidé à me suivre partout, à prendre le relais de la Mouche pour bourdonner autour du coche. Puisqu’il avait pris la place de Jorge à la tête des Enragés, il désirait sans doute aussi devenir mon nouveau petit frère. J’avais trois pilules d’Errante Cork dans les veines. Seule la mort pouvait désormais prétendre entrer dans la famille du Golden Boy…
Où tu vas, merde ? gueula l’adolescent.
Je regardai un instant sa cicatrice en forme d’étoile, sous sa pommette gauche. Elle faciliterait la tâche des graffiteurs si le gosse avait le temps de devenir une idole ou un martyr. Il était juste en âge d’aller au collège, de taper dans un ballon et de tourner autour des filles… Et son regard avait déjà cent ans.
— Chercher un mec qui sait comment fonctionnent ces foutus ordinateurs, lâchai-je.
— Où ça ?
Je réprimai un soupir.
— À la Squadra…
Le môme secoua la tête.
— À la Squadra, répéta-t-il, consterné. Tout seul. T’as vu le nombre de flics qui surveillent les carrefours ? La ville est en état d’alerte, amigo ! Les frontières sont fermées…
Il regardait mon sourire.
— Tu sais que tu devrais te trouver un surnom ? Roberto, pour un chef de bande, ça fait con.
L’Enragé ouvrit la bouche pour répliquer. Le rugissement de la Benetton couvrit ses paroles. Je n’avais pas non plus le temps d’expliquer à ce gosse que tous les systèmes de sécurité de cette ville, de ce pays, avaient été conçus pour briser les bandes, les manifestations, les émeutes, pas pour arrêter un homme seul… que c’était naturellement pour cela que les bandes survivaient, que la milice leur abandonnait une miette de territoire et qu’Angelo Razzaguardi, militant de la première heure, versé dans le terrorisme solitaire, leur avait tant fait peur…
Et que dans cette prison qui singeait grossièrement les traits de la liberté, les rebelles, après avoir purgé leur acné dans les bandes de quartier, devenaient putain ou, junkie.
Mille hommes seuls décidés pour tous sont toujours plus forts que mille placés sous les ordres d’un seul… Seuls les militaires continuaient à perdre des guerres en voulant ignorer l’adage.
Le moteur de la Benetton feulait comme au bon vieux temps des cauchemars…
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