Argentine
Chapitre 8
Le retour se déroula sans problème. La défaillance des Devineurs ne devait pas être encore connue et Tokyo avait tout de même dû prendre quelques dispositions pour m’éviter de croiser une bande avec son fric en poche. Je resongeai au vieil aveugle. Le Singe aurait probablement plongé dans ce genre de trip s’il n’avait décidé de s’enfermer dans un jéroboam d’alcool pur. En tout cas, l’aveugle bénéficiait de la protection du service d’ordre de La Ronda dont il n’était pourtant pas propriétaire. Qu’est-ce qu’on pouvait bien attendre d’un fêlé des ondes hertziennes ? Les vieux avaient décidément de curieuses marottes…
Tokyo avait une certaine classe. Il n’avait dépêché aucun de ces gorilles à la frontière pour récupérer son pognon. Il ne me faisait probablement pas confiance mais il jouait le jeu avec panache.
Il me semblait que les flics étaient plus nombreux dans la rue. Les jours d’ouverture de l’Hyper échauffaient toujours les esprits. L’incendie au Nord ne paraissait toujours pas maîtrisé. Un épais cordon ombilical de fumée noire reliait la ville au plafond de nuage ocre.
— Tu devrais pas traîner, Golden Boy. La nuit va pas être bonne.
Je me détournai vers la paire de lunettes noires et rondes qui m’adressait la parole. Les lunettes étaient soulignées de fines moustaches noires. Les autres miliciens me fixaient aussi. Je devinais, sans apercevoir leur regard, l’envie qui les brûlait de m’embarquer, de m’emmener derrière le mur d’enceinte du Cachot et de me faire passer quelques dizaines de volts dans les couilles. Je crois que ces flics me préféraient à l’époque où j’étais encore à la tête des Communards, une sacrée bande qui avait secoué les nuits de cette ville pendant deux ans. Deux années de bastons, d’émeutes et d’affrontements avec la milice. En fait, ils me haïssaient en ce temps-là mais ils savaient pourquoi. Les raisons de cette haine aujourd’hui leur échappaient un peu et ça les rendait plus hargneux encore. Après mon expédition dans le quartier Sud, ils avaient longtemps cru que je préparais un autre coup, un plus gros encore. Ils n’attendaient que ça pour me crever, pour couper la queue trop droite du Golden Boy, pour tuer l’idole dans le berceau de sa gloire… Depuis Razzaguardi et Malatesta, ils avaient reçu des consignes très strictes : Il ne fallait plus laisser grandir les meneurs. Mieux valait un martyr qu’un leader vivant. Les martyrs, de toute façon, ne faisaient plus recette. Notre peuple avait perdu la mémoire en même temps que son histoire.
Mais je n’avais pas offert aux flics cette satisfaction. Le Golden Boy était mort, mais d’une façon qu’ils ne pouvaient comprendre.
Je renvoyai un sourire à la paire de lunettes noires qui cracha sur le sol, à quelques centimètres de mes semelles.
La Mouche m’attendait sur les marches de l’escalier métallique, il grimaçait en palpant les contours de son pied blessé. Il ne paraissait ni surpris ni soulagé de me revoir. Je le soupçonnais de m’avoir suivi, sans doute même au-delà du no man’s land. Il n’était naturellement pas prêt à l’avouer.
— C’est pas une vie…, marmonnait-il. Y a plein de flics là-haut. Ils veulent empêcher les sinistrés du Nord de venir ici par les toits. Ils m’ont tiré dessus avec leurs putains de balles en caoutchouc. J’étais sur une corniche. Tu te rends compte ? C’est pas de l’assassinat pur et simple ?
La Mouche restait très émotif. Il ne parvenait pas à banaliser le crime ordinaire. Il baissa les yeux sur son pied, conscient que je n’étais pas disposé à partager ses points de vue sur le monde.
— Je suis sûr que mon pied s’infecte, gémit-il. Ça me fait un mal de chien.
Il me suivit dans l’escalier.
— Et pour toi ? Ça s’est passé comment ?
— Amusant…
Il dut se demander si c’était mon expédition que je jugeais amusante ou sa façon de poser des questions dont il connaissait déjà les réponses. La Mouche avait des raisonnements tout aussi tordus que ses parcours aériens. Il avait définitivement adopté la périphrase comme la chicane, et la ligne droite n’était plus jamais le plus sûr chemin pour se rendre d’un point à un autre.
Le Singe dormait par terre, sous la dernière fenêtre qu’il venait de condamner. Il suçotait dans son sommeil le goulot d’une bouteille de vin vide, comme un nourrisson sa tétine. La flamme d’une bougie répandue en flaque de suif tremblotait sur la table.
— Tu vas continuer à vivre ici ? a soupiré la Mouche.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait sauter au Nord ? demandai-je en écartant une des planches que le Vieux avait sommairement clouée devant la fenêtre.
— La Pyramide…
Je soulevai un sourcil intéressé. La Pyramide était l’unique centre de distribution du quartier Nord.
— Le Contrôleur a fait savoir qu’il n’y aurait pas de livraison de vivres supplémentaires et qu’il recommandait aux habitants de prier pendant une semaine, poursuivit la Mouche. On se prépare des jours pas tristes. Les gars vont sûrement organiser des raids sur nous et les autres quartiers frontaliers.
J’avais vraiment envie de rire.
Dans la chambre, j’ai soulevé la latte qui dissimulait ma maigre provision d’aspirine.
— Qu’est-ce que tu planques là-dedans ?
— De l’aspirine.
La Mouche hocha la tête, ravi de la confiance que je lui accordais et que je refusais à ma propre famille. La Mouche n’entrerait de toute façon jamais sans moi dans cet appartement. Il avait bien trop peur que le Singe ne le prenne pour une flic-mouche et ne le flingue à vue.
— Si je pilais un cachet pour l’étaler sur ma blessure ? a-t-il proposé.
— C’est effervescent. Ton pied va faire des bulles.
Je déposai dans la cache le rouleau de billets que m’avait remis l’aveugle. Je n’avais pas rendez-vous avec Tokyo avant la tombée de la nuit. Je remis la latte en place.
— Ça fait un paquet de pognon…, jugea la Mouche, à l’estime.
— Pas assez pour mettre dix mille kilomètres entre les tueurs de Tokyo et toi. T’as retrouvé Gabriella ?
La Mouche prit une fléchette qu’il expédia dans la joue déjà abondamment criblée de Razzaguardi. Une nuée de cafards ronds et gros comme l’ongle du pouce s’échappèrent du poster.
— Je l’ai pas vue, mais je sais où elle est…
Il s’interrompit et me regarda ressortir d’un carton mes bottes de combat, avec le poignet de commando fixé sous les brides.
— Tu vas remettre ça ? mumura-t-il.
Je lui tendis les bottes.
— C’est pour toi. Tu veux plus te balader là-haut en tenue de danseur. Ça tiendra tes chevilles et ton pied sera mieux protégé.
La Mouche tremblait pire que le Singe en prenant les bottes de combat. Les bottes du Golden Boy. Elles en avaient écrasé des visages et des paires de couilles. Et elles étaient à mes pieds lorsque j’avais lancé mon raid solitaire et suicidaire vers le quartier Sud.
— J’peux… j’peux pas accepter, bafouilla la Mouche.
J’éclatai de rire.
— C’est rien qu’une paire de vieilles bottes ! Tu ne vas pas devenir plus fétichiste qu’une pleureuse ?
Il secouait obstinément la tête.
— Quand ton frère va me voir avec tes bottes, il va m’étrangler, protesta-t-il faiblement.
— Jorge n’étranglera personne. Alors ? Où est Gabriella ?
— Elle vit avec un Brésilien, un Carioca qui tient un bar près des laboratoires.
Je grimaçai.
— Un bar à cobayes ?
La Mouche hocha la tête.
— Et elle y tapine ? insistai-je, sèchement.
— Je sais pas Diego. J’ai pas eu le temps d’aller vérifier et puis j’aime pas trop traîner du côté des laboratoires. J’peux les essayer tout de suite ?
— Bouffe-les ! Et ce Brésilien, c’est quoi ?
La Mouche haussa les épaules.
— Tu sais, tous les Cariocas qui trafiquent avec les labos se font du fric. Tu devrais demander à Tokyo. Le travesti qui l’accompagnait ce matin vient de là-bas. Mais on m’a dit que ce type laissait personne approcher de ta sœur.
— Ah oui ?
Il enfila une des bottes. Elles étaient trop grandes d’une ou deux pointures et ça lui faisait un pied étrangement disproportionné, mais il ne parut pas s’en formaliser. Il boucla les brides sur son mollet. Il leva la tête, ravi, aperçut mon sourire et fronça les sourcils.
— Où tu vas ?
Je quittai la chambre. Le Singe roupillait toujours. Il ne se réveillerait qu’au milieu de la nuit, seul, avec du béton entre les oreilles. La Mouche me rappela.
— Diego ! J’ai oublié de te dire… Les Marins de Cronstadt sont drôlement remontés. Ils racontent partout qu’ils vont couper les couilles des Enragés et qu’ils vont mettre ton frère au tapin !
J’étais déjà dehors. Le ciel ressemblait à du marbre.
Le quartier des Brésiliens résonnait de mille accords de guitare mille fois plaqués sur dix mille caisses vernies. Avec la Chica et ses orchestres d’amants, ils étaient les seuls à n’avoir pas renoncé à la musique. Et l’absence totale de passerelles aériennes expliquait sans doute le monde qui traînait dans les rues. Je n’étais pas souvent venu par ici. Ni les Cariocas ni les labos n’avaient bonne réputation. On soupçonnait les uns d’alimenter les autres. Je n’avais jamais vérifié cette rumeur, pas davantage celle-là que l’autre qui prétendait que les Brésiliens vendaient leurs gosses aux labos pour se payer leur came. Ils consommaient essentiellement des amphétamines et un mélange de champignons qui les emmenait loin au-dessus de la ville pour danser la samba. Cette surconsommation d’excitant plongeait les Brésiliens dans un état de fébrilité permanente qui rendait ces rues plus dangereuses qu’une poudrière encombrée de fumeurs. Il y avait sûrement d’autres moyens pour se faire du fric que de vendre des mômes à des labos d’où ne sortaient officiellement que des tonnes d’hypnotiques distribués gracieusement.
Les canalisations paraissaient ici encore plus endommagées que chez nous. Quelques unes crevaient l’asphalte et vomissaient dans la rue des torrents d’immondices. Le sol était noir, graisseux. Les pieds des danseurs de samba avaient incrusté les sanies dans la pierre. Les façades elles-mêmes semblaient exsuder une huile excrémentielle. Ce décor me faisait curieusement songer à des images d’enfance. Je revoyais le Singe nous poursuivre dans la rue, Gabriella, Jorge (qui avait appris plus vite à courir qu’à marcher) et moi. Je ne me souvenais plus des sottises que nous avions faites et qui avaient provoqué la colère du Vieux, mais il gesticulait en hurlant :
— Je vais vous boucher le trou du cul, bande de bons à rien, et vous suerez de la merde !
On devait selon le même principe, avoir bouché l’anus de ce quartier. Pas un mètre carré de béton qui n’ait ici été au moins une fois léché par les flammes ou égratigné par une explosion. J’étais bien sûr habitué à ces décors d’apocalypse, apocalypse molle faite de renoncement et de maintenance déficiente, mais j’en ressentais toujours de la gêne, une sorte de honte diffuse dont je ne parvenais pas à cerner les motifs. Les Brésiliens que je croisais s’efforçaient de ne pas me regarder mais les vibrations de leurs pensées agressives se concentraient en un faisceau qui me pénétrait le crâne comme un rayon laser.
Mon sourire se dilua en une grimace indécise.
J’entendais penser les Cariocas !
« Qu’est-ce que ce Churasco vient foutre ici ? »
« On va te faire danser sur la braise, paisan ! »
« Il doit avoir du fric. J’vais me le faire. »
Médusé, je m’immobilisai en plein milieu de la rue. Les lunettes rondes et noires se tournèrent vers moi. Je n’avais rien avalé depuis ce matin qui pût contenir un hallucinogène et l’air du quartier ne me semblait pas moins chargé en anxiolytique qu’ailleurs.
« T’as pas l’air d’avoir la conscience tranquille, mon gars… »
Je venais d’isoler, parmi l’éventail d’injures qui se glissaient dans mon cerveau, la pensée du flic qui m’observait. Et je ne comprenais toujours pas ce qui m’arrivait…
Le flic s’avança, la main négligemment posée sur la poignée de sa matraque. C’était une vigile Brésilien. Ils n’avaient pas meilleure réputation que les autres.
— Allonge-toi à plat ventre, mon gars ! Les bras en croix et les paumes collées au béton.
Mon gars… L’expression ponctuait chacune de ses pensées. Je savais déjà qu’il espérait trouver des explosifs sur moi. Les laboratoires étaient une des cibles privilégiées des bandes et des saboteurs isolés. En principes, les flics ne s’occupaient guère de ça. Les labos assuraient leur propre défense. Je m’allongeai. Quelques Cariocas s’arrêtèrent pour contempler le spectacle.
Les mains du flic me palpèrent sous toutes les coutures. La matraque accrochée à sa ceinture me heurtait la joue et l’asphalte sentait l’urine.
— Relève-toi ! ordonna-t-il, déçu.
Je m’exécutai, docile et souriant. Mon sourire ne lui plaisait pas non plus.
— T’es perdu ou tu cherches des ennuis ?
La pellicule de graisse qui souillait le bitume imbibait mes vêtements.
— Je viens parler à ma sœur.
— Ici ? sursauta le flic.
Il me scruta, de plus en plus agacé par ce sourire qu’il prenait pour une marque d’ironie.
— Ta sœur, ce serait pas ton frère par hasard ? tonitrua le milicien avant d’éclater de rire.
Quelques spectateurs gloussèrent. Les autres s’éloignaient déjà. Si j’avais eu du pognon sur moi, le flic s’était forcément chargé de m’en soulager. Je n’étais désormais plus une proie intéressante. Sans le vouloir, cette paire de lunettes arrogantes m’avait rendu un fier service. Je n’allais quand même pas le remercier…
— Tu sais que tu vas vers les labos par là ? reprit le flic.
— Bien sûr. Je suis né dans cette ville.
Il fronça les sourcils, perplexe. Qui n’était pas né dans cette ville ?
— Je peux passer ?
— Personne ne t’en empêche, mon gars. Absolument personne.
Le flot des pensées étrangères s’était interrompu aussi brutalement qu’il avait surgi. Les visages étaient redevenus des murs.
Je m’éloignai, songeur. Ma rencontre avec le Devineur avait-elle un rapport avec ce phénomène ? J’avais, dans ce duel avec le clone, joué le rôle du « Source Disk » et je ne voyais pas comment les microprocesseurs fous de mon adversaire avaient pu me renvoyer une partie de leurs programmes de télépathes… Il n’y avait pas d’explication techniquement plausible et je préférai penser que j’avais été victime d’un retour d’acide. Ça m’arrivait encore de temps à autre et la ville, dans ces secondes de pure fantaisie, prenait des allures de station orbitale dessinée par un illustrateur des années 60…
L’impression d’authenticité des messages perçus s’estompa peu à peu et le mur d’enceinte des laboratoires obtura mon horizon.
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