Argentine

Houssin Joël · Chapitre 22 sur 33

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Argentine

Chapitre 21

 

La Benetton était là, énorme, penchée sur sa béquille, avec son ventre profilé, son carénage blindé bleu ciel et blanc et son œil unique protégé d’une paupière de grillage qui semblait nous fixer. Les pots d’échappement latéraux, comme les tuyères d’un jet, soulignaient l’effrayante puissance développée par un moteur de 1600 cm3. Elle n’avait pas lâché, depuis toutes ces années, la moindre larme d’huile sur son piédestal de béton. Lentement, mon regard inspectait la machine, ses axes de roues armés de lames plus tranchantes qu’un rasoir, les garde-boue hérissés de pointes, les barres de sécurité qui chapeautaient le carénage d’un double accent circonflexe chromé, le système de refroidissement enfoncé comme une tique gonflée de sang dans l’entrelacs des durites d’huiles et le logo du Golden Boy tracé en lettres métals sur les flancs du réservoir. Et les sculptures compliquées des pneus qui n’avaient jamais cessé de me rouler sur les nerfs depuis cette incursion dans le quartier Sud. La Benetton avait été durement touchée par les tirs des miliciens et les pièges tendus aux frontières. Je l’avais patiemment remise en état avant de l’abandonner dans ce que j’imaginais être son dernier caveau, son musée souterrain. La Mouche, à mes côtés, ne respirait plus.

Sur un mur était accrochée la combinaison bleu et blanc du Golden Boy, combinaison de cuir épais et souple avec son casque au profil d’aigle. Les armes, enfin, étaient alignées sur le mur du fond, derrière la Benetton. Il y avait une Demro XF-7 Wasp avec ses magasins gavés de 30 frelons calibrés en 9 mm Parabellum, l’Heckler and koch model 94, deux mini-Uzi semi-auto, la fameuse Weaver Arms Nighthawk et l’absolument terrifiant Ithaca 37 Stakeout et ses obus de 20 mm ventilés en slide action. Un assortiment de revolvers, de pistolets de gros calibre et de grenades à fragmentation complétait la panoplie.

— Le trésor de guerre des Communards, précisai-je. À l’époque où nous rêvions de renverser l’ordre du Contrôleur…

Mais la Mouche n’avait d’yeux que pour la Benetton. Mon compagnon n’avait jamais été bien grand mais il me parut ridiculement petit à côté du monstre de métal. La machine n’était pas conçue aux dimensions humaines. La Mouche en fit le tour, religieusement. Il secouait la tête en roulant les yeux, totalement éberlué.

— Elle… elle est en état de marche ? chuchota-t-il, comme s’il craignait, en parlant trop fort, de réveiller les démons qui sommeillaient sûrement dans le ventre de l’engin.

— Elle l’était lorsque je l’ai enterrée ici.

Mes mains tremblaient lorsque je me suis installé sur le siège baquet de la Benetton. J’ai regardé la console de bord avec ses cadrans et ses diodes éteintes, la poignée d’accélérateur où était accrochée une paire de gants noirs. Comment avais-je pu maîtriser une telle machine, une pareille puissance qui, même inactivée, me plongeait dans l’angoisse ? J’avais pourtant besoin d’elle pour créer chez les Enragés et tous les autres l’état de choc que je lisais dans le regard éperdu de la Mouche. Silencieux, avec une lenteur de geste de cérémonie religieuse, j’ai enfilé la combinaison, le casque et les gants du Golden Boy.

Tio Pepe avait raison. Le Golden Boy n’était pas mort. Les idoles ne meurent jamais…

 

La peur s’infiltrait et ruisselait en moi par toutes les lézardes de mon système nerveux. Je résistai à l’envie forcenée d’avaler une seconde dose d’Errante Cork. Il était encore trop tôt pour ça. Je roulais au ralenti entre les entrepôts du Down-Belgrano. Le moteur de la Benetton ronronnait entre mes cuisses comme un fauve assoupi. L’atmosphère de la rue s’était sensiblement modifiée. Les lunettes noires avaient rejoint leurs cars et des blindés anti-émeutes avaient fleuri à tous les carrefours. Au milieu de la chaussée, un clochard hurlait en brandissant un énorme réveil au cadran brisé au-dessus de sa tête :

— Le temps fout le camp ! Le temps fout le camp !

Le ciel avait des couleurs d’incendie. Un tourne-disque au loin crachait à plein volume La marche pour Evita. La Benetton circulait entre les cars comme un spectre. Les lunettes noires m’observaient à travers les meurtrières grillagées de leurs véhicules. Le carénage de la machine m’enveloppait de sa coque blindée mais le sentiment d’invulnérabilité qui m’animait quelques années plus tôt s’était évaporé.

Au Down-Belgrano, le paysage se modifiait. Aux flancs de paquebots succédait un enchevêtrement ahurissant de hangars, de rails, d’escaliers et de coursives métalliques. Décor bichromique, gris et noir, éclairé en plein jour par des globes qui diffusaient sur les allées pavées une lumière laiteuse. Des jets de vapeur sale fusaient, spasmodiques, des rampes de canalisations qui couraient le long des murs. Il régnait ici une atmosphère de drame permanent, comme si le quartier s’était petit à petit imprégné de la terreur et des morts des bastons qu’on y organisait régulièrement. Tous les échos renvoyés par les hangars avaient des résonances métalliques. Des wagons de marchandises abandonnés sur des tronçons de rails rongés par la rouille portaient encore sur leur flanc l’indication des destinations mythiques : Tucumán, Córcoba, Santa Fe, Mendoza, Bahía Blanca, Rosario et Santa Cruz…

L’endroit avait été longtemps le quartier général de Razzaguardi et de ses hommes. Le charisme du petit homme au visage falot était tel qu’il paraissait avoir marqué de son empreinte chaque pavé de ces allées.

Le grondement de la Benetton se répercutait de mur en mur et j’aperçus, un hangar plus loin, les silhouettes des Enragés qui se découpaient dans les lueurs fantasmatiques d’arcs halogènes. C’était une bande solide, jeune, diversement composée d’athlètes à l’image de Jorge et d’assassins adolescents au regard fuyant. Leur armement était spectaculaire mais moyenâgeux. Au bout de leurs bras tatoués se balançaient masses d’armes, fléaux, chaînes, barre à mine, poignard et autres fouets hérissés de pointes. Enfant d’une Argentine exsangue, meurtrie, disloquée…

Ils s’écartèrent devant la Benetton. Une rumeur parcourait leurs rangs, murmures stupéfaits où dominait le nom du Golden Boy. Un peu plus loin, près d’un wagon-citerne criblé d’impact, m’attendaient Tokyo, Jessica et la putain rousse au regard dur… La Mouche se tenait à l’écart, assis sur les caisses d’armes automatiques.

Je coupai le moteur de la Benetton et relevait la visière de mon casque. Tokyo s’approcha.

— Tel le phénix, hein ? soupira-t-il avec un sourire triste.

— Jessica t’a mis au courant ?

Tokyo hocha la tête.

— Les Enragés ne sont pas de taille contre les putanos, les cobayes et les Ninjas de Pepe. Tu vas les conduire au massacre. Laisse-moi aller discuter avec Pepe. J’ai quelques arguments pour…

— Non.

Tokyo resta une seconde interdit.

— Non ?

— Je veux planter la tête de cet enculé de Carioca là-haut ! hurlai-je en désignant la hampe du dossier du siège de la Benetton.

Des cris d’enthousiasme s’élevèrent dans les rangs des Enragés. Tokyo dévisagea un instant les jeunes guerriers avant de revenir à moi.

— L’Errante Cork te rajeunit de quelques années, on dirait ? siffla-t-il, narquois. J’ai l’impression de te revoir avec les Communards…

Je souriais.

— Ce n’est pas ce que tu voulais ?

Tokyo haussa les épaules. Il adressa un signe au travesti aux pommettes hautes qui s’avança vers nous. Elle sortit un papier de son boléro qu’elle déplia sur le réservoir de la moto.

— Voilà le plan de l’immeuble de l’Universal, expliqua Tokyo. Il y a deux groupes électrogènes dans les sous-sols. Effectivement le toit est l’endroit le plus vulnérable mais il faut détruire ces groupes pour y accéder. Et le chemin le plus direct pour atteindre les groupes, c’est le bar…

Tokyo épiait mes réactions.

— Je dois te prévenir, poursuivit-il, que le bar est un gigantesque four à micro-ondes. En cas d’alerte, Pepe peut bloquer toutes les issues et vous faire fondre la cervelle en moins de dix secondes.

Derrière moi, les Enragés s’agitaient. Tokyo, imperturbable, continuait à décrire le plan de la forteresse.

— Si l’alarme est déclenchée, l’escalier intérieur qui mène à l’étage est aussitôt quadrillé par des rayons laser capables de percer dans la seconde un blindage de cinq millimètres. Si vous parvenez à l’étage, vous y trouverez les chambres du bordel personnel de Pepe, avec ses putains à cobayes. C’est aussi le niveau où vivent les Ninjas. Ils sont une vingtaine à assurer la sécurité de Pepe, et chacun plus dangereux qu’une portée de crotales. Il n’y a pas d’escalier entre le deuxième et le troisième niveau mais un ascenseur que Pepe peut évidemment bloquer à volonté. Le troisième niveau abrite donc les appartements de Pepe et le quatrième niveau, juste sous le toit, est le domaine de ce qu’il appelle « ses artistes »…

— Les créateurs d’images de synthèse pornographiques ?

Tokyo hocha la tête.

— Ça cache quoi cette équipe d’artistes ? insistai-je.

Tokyo se tourna vers la putain rousse qui lui renvoya un signe d’ignorance.

— Navré, Diego. Aucun de mes espions n’a pu pénétrer là-haut.

— Je suppose que t’as une petite idée ? Tio Pepe n’est pas du genre de taré à entretenir une équipe de graphistes capable de lui créer à la chaîne des images de cul assistées par ordinateur…

Tokyo grimaça.

— Je ne sais rien. Mais si vous passez par les toits, vous tomberez directement dessus…

Il jeta un coup d’œil panoramique sur le hangar avant de préciser :

— Pepe est mon plus gros acheteur de matériel électronique. Du matériel très sophistiqué, très coûteux qui n’a pas grand-chose à voir avec les images de synthèse.

— Mais qui pourrait être en rapport avec la panne de Matrix ?

Tokyo se mordilla l’intérieur des joues.

— Peut-être…, souffla-t-il.

L’évocation du système Matrix le plongeait à nouveau dans l’hébétude et l’angoisse. J’observai le plan de l’Universal. L’architecture du Brésilien paraissait sans faille. Mais toute cette organisation dépendait du fonctionnement des deux groupes électrogènes et le toit malgré son bouclier électrique, demeurait le point névralgique de l’édifice… Tokyo pensait que notre rendez-vous de ce soir avec le vieil aveugle de La Ronda était infiniment plus important que la vie de Jorge mais il ne pouvait évidemment pas formuler ça.

— Je dois partir, s’excusa-t-il. Je t’ai fait une proposition. Il est encore temps…

— Quelles chances crois-tu avoir de récupérer mon frère vivant et en bonne santé ?

Le regard sombre de Tokyo se déroba.

— Je m’en vais, murmura-t-il. Essaie de rester en vie.

Il quitta le hangar sans se retourner, suivi par le travesti roux. Un adolescent au visage tourmenté que j’avais vu à plusieurs reprises au côté de Jorge s’avança vers moi. Quel âge avait-il ? Treize, quatorze ? Une cicatrice en forme d’étoile soulignait sa pommette gauche. Il portait des poignets de force et un débardeur de cuir comme Jorge.

— Jessica nous a mis au courant, déclara-t-il avec une moue féroce. On est tous avec toi.

Naturellement. Je les regardais, tous, un par un. Soldats en herbe, guerriers de la nuit, forgés dans les arcanes de la terreur et des bastons. Moyenne d’âge quinze-seize ans. Tailladés par les coups et brûlés par les drogues. Les Enragés. Une bande comme toutes les autres bandes. Certains étaient mutilés, borgnes ou manchots, le visage traversé de profondes balafres dont les lèvres s’ouvraient sur une chair blafarde et infectée. La plupart portaient sur la poitrine la célèbre croix inversée d’Angelo Razzaguardi. Hier encore, ces adolescents crachaient sur Diego, l’ex-idole qui allait faire ses emplettes au centre de distribution, comme toutes les pleureuses. Aujourd’hui, je les devinais fiers et impressionnés d’être derrière le Golden Boy… Le dérisoire de notre existence était tout entier concentré dans cette versatilité et ce fétichisme.

— Vous avez du matériel roulant ?

— Cinq ou six motos et deux camionnettes pick-up.

— Bâchées.

Le gosse acquiesça. J’adressai un signe à la Mouche qui ouvrit les caisses d’armes. Les Enragés poussèrent de joyeuses exclamations en découvrant l’ancien arsenal des Communards. Je conservai pour mon usage personnel l’Ithaca 37 stakeout, un mini-Uzi et trois grenades défensives. Les Enragés se répartirent le reste en glapissant d’allégresse. L’adolescent à la cicatrice étoilée attendait mes ordres, attentif. Je lui désignais le plan de l’Universal.

— J’ai entendu les explications du Chinois, me précéda-t-il.

J’esquissai un sourire.

— Et t’en penses quoi ?

— C’est bien foutu, admit-il. Mais si on passe par les toits, ils sont cuits. Je suis volontaire pour détruire les groupes électrogènes.

Seigneur… Ce gosse avait vraiment envie de mourir vite. Je posai mon index sur un minuscule trait rouge qui séparait le bar de l’escalier qui conduisait aux sous-sols.

— Et ça, tu le règles comment ? C’est une porte blindée. Pepe t’aura transformé en méchoui avant que t’aies le temps d’y faire exploser ta première grenade.

L’adolescent avait une bouche sans lèvre qui lui crevait le visage comme un coup de couteau. Il se fendit d’un vilain sourire.

— Il suffit d’attirer cet enculé de Brésilien dans le bar. Il ne se fera tout de même pas cuire lui-même.

Je fixai un instant l’Enragé à l’étoile. Il avait l’étoffe pour ça.

— Nous n’avons pas ton arsenal mais ce que nous avons récupéré dans le coffre d’une des voitures des Marins de Cronstadt peut t’intéresser, poursuivit-il. Viens voir…

Je l’accompagnai jusqu’à un wagon de marchandises stationné au fond du hangar. Les flancs de la machine portaient le label « Dow Chemical – Ajentina Products ». L’Enragé repoussa une porte coulissante et se glissa dans le wagon. Des crochets de boucher étaient alignés sur le plancher, au côté de deux tubes d’un noir mat.

L’adolescent en souleva un qu’il cala sur son épaule.

— Lance-roquette antichar, commenta-t-il sobrement. Ça ne sert qu’une fois. J’ai vérifié. Ça a l’air en état de marche.

J’empoignai le second. Ça pesait à peine plus lourd que mon Ithaca.

— Jorge voulait s’en servir pour creuser deux jolis cratères dans la façade du Love-Center du Contrôleur, précisa l’Enragé. Il voulait faire mieux que toi…

— Et toi ? Tu cherches quoi ?

L’adolescent m’observa quelques secondes.

— J’aime bien tuer des gens, lâcha-t-il simplement avant de quitter le wagon.

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