Argentine
Chapitre 19
Le Singe était mort, Jorge allait sûrement se faire descendre par les flics et chaque mètre qui m’éloignait d’Aurora me plantait une nouvelle étoile de givre dans l’estomac. Ce matin encore, une mort collective m’aurait ravi… Je ne parvenais plus à m’y résoudre. La bande des Lance-Flammes restait invisible et Tokyo décidément infatigable, marchait toujours aussi vite. Est-ce que tout cela avait un sens ? Nous avions appris à élever l’inutilité de l’existence au rang de philosophie, à être finalement dépendants de ceux dont nous avions, de tout temps, refusé les diktats… Mais aujourd’hui ? Menacés d’holocauste… Comment ceux qui nous avaient entretenus dans ce système d’existence absurde et dérisoire attendaient-ils que nous réagissions ? Quelles preuves supplémentaires espéraient-ils ? Des massacres et des règlements de compte tel qu’en avaient historiquement engendrés toutes les émeutes des centrales pénitentiaires ?
J’avais envie d’en parler avec Gabriella, d’entendre sa voix et ses conclusions aussi pessimistes que rassurantes. J’avais aussi deux questions à poser à Tokyo…
— Deux questions…
— Vas-y.
— Est-ce que tu as quelque chose de très fort dans ta boutique ?
— J’ai exactement ce qu’il nous faut. Allons-y pour la deuxième.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
Tokyo s’immobilisa. Il prit ce visage de cire rance que je lui connaissais lorsqu’il traitait une affaire importante. Et que pouvait-on proposer de tellement important à un chef de bande au rancart, un fœtus d’idole ? Sans doute mes exploits à la Squadra, chez Tio Pepe ou sur les toits de la ville l’avaient-ils conduit à imaginer que j’étais aussi fort qu’à l’époque des Communards ? Erreur de jugement…
— Je suis certain que les grossiums du quartier Sud vont trouver un truc pour s’arracher de ce piège, annonça-t-il. Ils sont pleins de fric et leurs gosses font des études. Sûr que le Contrôleur va nous sortir un ou deux physiciens de sa poche, un savant quelconque qui saura remettre de l’ordre dans tout ce bordel…
— Et alors ? Pourquoi tu t’inquiètes ?
Tokyo renifla nerveusement. Il avait besoin d’autre chose que d’alcool. Par-dessus l’épaule du métis, j’apercevais une chenillette immobilisée près d’une tonnelle recouverte de liserons. L’œil noir de son canon nous épiait. Un bref instant de déprime m’incita à souhaiter qu’il tire…
— Le Contrôleur pourrait profiter de la situation pour se débarrasser de la population des quartiers encombrants. Le quartier Sud s’est refermé sur lui-même. Il n’y a plus aucun passage, dans un sens comme dans l’autre. Ces fumiers ont des réserves de bouffe plus importantes que les nôtres.
Je souriais.
— Il y a autre chose…, soufflai-je.
Tokyo tordit la bouche. Il détestait être deviné.
— D’accord, admit-il en grognant. D’accord, il y a autre chose. Tu as entendu Aurora ? Nous sommes dans l’œil du cyclone, dans une zone neutre où le temps tourne en rond. Demain matin, je ne serai pas plus vieux que la veille.
Mon sourire s’accentua.
— La tornade Matrix se déplace et son embellie avec ! Tu comprends ? Si nous arrivons à rester à l’intérieur de l’œil, nous serons immortels. Immortels ! T’entends ça, Golden Boy ?
— Immortels à perpétuité, ricanai-je. Qu’est-ce que tu boiras, qu’est-ce que tu boufferas quand Matrix nous aura entraînés dans le désert ? La tornade vieillira tout sur son passage et elle nous laissera que quelques os vieux de deux ou trois siècles à ronger ! C’est comme ça que tu veux crever, Tokyo ? En rampant dans le sable pour suivre ta putain d’immortalité comme d’autres s’étripaient pour rester dans l’ombre des zeppelins policiers ?
J’ai secoué la tête.
— Je suis Argentin, Tokyo ! L’histoire de mon peuple se grave dans les murs des prisons et des salles de torture, mais c’est ici que je veux vivre !
— L’Argentine ! cracha Tokyo. Il y a des enfants de réfugiés de toute l’Amérique du Sud ici ! Me fais pas chier avec ton Argentine…
— D’où tu viens vraiment, toi ?
Tokyo haussa les épaules.
— Pour ce que j’en sais mes arrière-grands-parents étaient des enfoirés de touristes, bougonna-t-il. Ils se serraient fait coincer dans la banlieue de Buenos Aires, dans une rafle, alors qu’ils allaient photographier une espèce de chierie de couvent.
J’éclatai de rire.
— Puisque rien ne veut plus rien dire, pourquoi ne pas tenter ce coup-là ? plaida Tokyo avec une curieuse voix infantile. Après tout, est-ce que c’est vraiment plus stupide qu’autre chose ?
Je sus qu’il était totalement sincère. Il formulait ses paroles au fur et à mesure qu’il les pensait. Sa voix résonnait en stéréo dans mon crâne. J’appris aussi, en laissant ses ondes me pénétrer, qu’il avait peur d’Aurora et qu’il était assez franchement homosexuel. Une homosexualité perverse qui ne le poussait pas dans le lit des hommes mais qui le conduisait à aimer les femmes qu’à condition qu’elles aient une queue entre les cuisses… Et il y pensait presque aussi fort qu’à l’immortalité ! Mais je compris surtout qu’il savait que j’entendais parfois les gens avant qu’ils n’ouvrent la bouche. Il savait ça et c’était pour cette faculté qu’il me voulait à ses côtés…
J’ai hoché la tête.
— O.K., Tokyo… Il arrive que ça marche. Mais ça ne fait pas longtemps et ça peut disparaître aussi vite que c’est apparu…
Tokyo ne parut pas surpris. Il se fendit même d’un sourire ravi.
— Ça fait beaucoup plus longtemps que tu ne le crois, murmura-t-il. Sous ta houlette, les Communards ont échappé à tous les pièges tendus par la milice ou les bandes rivales. Parce que tu savais… Inconsciemment sans doute, mais tu savais ! Qu’est-ce que tu as abandonné dans toutes ces bagarres ? Les os de ton avant-bras, quelques dents ? Le plus grand, le plus fin stratège y aurait laissé sa peau. Et quand tu t’es joué des traquenards du quartier Sud pour aller te faire tirer le portrait devant le Love-Center du Contrôleur ? Hein ? Aucun être humain ne pouvait réussir ça. Ils avaient testé leurs défenses avec les guerriers les mieux entraînés. Le meilleur d’entre eux n’a pas réussi à franchir le quart du parcours. Et toi ? Toi tu es passé et tu es revenu…
— Des conneries…, grimaçai-je.
Tokyo m’observait. Je lisais de l’admiration dans son regard. De l’admiration et du respect. Il avait, à cet instant, les yeux de Jorge plus jeune de quelques années…
— Le Singe ne t’a jamais raconté que ses vieux avaient été enfermés dans la Prison du Silence ?
— La Prison du Silence ?
— Vingt ans dans la plus dure des prisons politiques, révéla Tokyo. La parole y était interdite et tous les prisonniers vivaient ensemble, tous sexes confondus, dans d’immenses dortoirs. Celui qui était surpris à parler avait les lèvres cousues avec du fil barbelé pendant un mois. S’il récidivait, on lui arrachait la langue. Celui qui était pris à communiquer avec le langage des muets avait les mains coupées. Tu comprends d’où te vient ce don de lire dans les pensées ?
J’écoutais Tokyo, fasciné, jusqu’au moment où je me rendis compte qu’il n’ouvrait plus la bouche et que je continuais à l’entendre…
Les gorilles de Tokyo réapparurent dès que nous eûmes franchi les limites du quartier Est. Je n’étais finalement pas mécontent d’abandonner la menace silencieuse des chenillettes pour retrouver ces bonnes vieilles paires de lunettes noires. Tokyo revenait maintenant à la charge, insistait pour obtenir une réponse.
— Écoute, Tokyo, soupirai-je. Tes rêveries me font marrer. Si le système est en panne et si les camions ont une autonomie qui n’excède pas quatre cents kilomètres, ceux qui nous ravitaillent depuis tant d’années vont bien se démerder pour réparer, non ? Après tout, ils ne sont pas si loin…
— T’as jamais eu l’impression de bouffer toujours la même chose ? siffla Tokyo. Jour sans viande. Jour avec. Jour sans poisson. Jour avec. Ça fait combien d’années que t’entends ça ? Pourquoi est-ce qu’ils auraient imposé un cycle aussi rigoureux ?
Le Démolisseur était revenu en même temps que les porte-flingues du métis. Les événements de la veille, le manque de sommeil, l’abus de speed ajouté à notre expédition dans le désert, tout cela me tombait dessus d’un coup. Je redevenais sensible aux effets rétroactifs du Purple Rain et des amphétamines, et les arguments de Tokyo rebondissaient sur moi comme une balle de mousse sur un fronton. La lumière pisseuse du jour m’arracha une grimace d’écœurement. Était-ce vraiment la même lumière que la veille ? Mes yeux me brûlaient. Ils devaient atteindre à cette brillance du verre que leur donne parfois la fièvre. Et je recommençais, comme chez Tio Pepe, à éprouver des difficultés pour accommoder ma vision. Les reliefs s’estompaient et toutes les verticales se mettaient à onduler. Je respirais mal.
— Je te donne ma réponse ce soir, soupirai-je. On se retrouve où ?
Tokyo regarda autour de lui l’air traqué. Trois ou quatre paires de lunettes noires nous observaient. Notre conversation les dérangeait mais ils n’étaient pas prêts à affronter les apaches de Tokyo.
— Si la nouvelle de la panne se répand, ça va cartonner à tous les coins de rue, maugréa le métis. Ça va devenir dur de se déplacer. Je dirige pas une armée…
Je compris qu’il avait l’intention dans les prochaines heures d’en recruter une. Et il comptait un peu sur moi pour la sélection…
— Je suis pas en état d’embaucher des soldats, précisai-je. J’ai besoin de dormir un peu.
Tokyo hocha la tête. Mon accablement devait être visible.
— Tu claques des dents, remarqua-t-il. On se retrouve au Mongol à la tombée de la nuit. Si je n’y suis pas, va directement chez l’aveugle, à La Ronda…
— Chez l’aveugle ? sursautai-je.
— S’il y a une personne dans cette ville capable d’étudier et de comprendre la panne de Matrix, c’est lui.
— Je croyais qu’il bossait sur les ondes radio ?
Tokyo esquissa un triste sourire.
— C’est ce qu’il raconte aux livreurs… Tant qu’ils le prendront pour un vieux fou, ils le laisseront tranquille. Va te reposer maintenant.
— Tokyo…
— Quoi ?
— Quel âge a le vieil aveugle ?
— Tokyo fit la moue.
— Je ne sais pas. Une vingtaine d’années. Peut-être moins. Aurora n’est pas la seule à avoir joué avec le désert. Mais lui il a donné le corps…
J’ai regardé Tokyo s’éloigner, la silhouette tassée, les épaules voûtées. Pour un immortel, je trouvais qu’il vieillissait bien vite…
Jorge n’était pas là. Il avait, avant de partir, aspergé les murs de ma chambre d’une couche de peinture rouge épaisse qui finissait paresseusement de dégouliner entre les lattes du plancher. J’ignorais ses talents de décorateur. Mon matelas ruisselait comme si on y avait égorgé une douzaine de porcs. Le poster de Razzaguardi était lacéré et le front de l’idole s’ornait maintenant d’un phallus maladroitement tracé au rouge. La chambre du Singe était également saccagée, son scope et ses cassettes mis en miettes… Je me suis allongé sur son matelas miraculeusement épargné. J’ai croisé mes mains derrière ma nuque et j’ai regardé les obscénités graffitées sur le portrait de ma mère. Ça sentait la peur et la merde. La mort avait ces deux parfums-là…
— C’est peut-être moi qui vais te tuer finalement, petit frère, murmurai-je.
— Ce n’est pas lui.
J’ai basculé lentement sur le flanc. Jessica à la peau de porcelaine se tenait sur le seuil de la chambre. Elle fumait et ses croix de Malte captaient d’étranges reflets irisés.
— Je ne t’avais pas demandé de ne plus revenir ici ?
Jessica était exactement le genre de fille qu’on baise la nuit et qui vous écœure le lendemain, à la lumière du jour. Jessica était comme la ville.
J’avais envie de la tuer…
— Ils sont venus, ils ont tout cassé et ils ont emmené ton frère, égrena-t-elle comme si elle annonçait les ingrédients d’un plat.
J’ai fermé les yeux.
— C’est Tio Pepe, avec une bande de cobayes… précisa Jessica.
Naturellement. Nous n’allions sans doute pas vieillir d’un siècle en quelques heures.
— Où est la Mouche ?
— Je ne sais pas.
Jessica paraissait se moquer de toute cette histoire. Ses cartouches devaient être vides. Un frémissement nerveux agitait sa lèvre inférieure et un vilain tison commençait à fouiller ses nerfs…
— Les Enragés sont au courant ?
Elle secoua la tête.
— Pas encore. La réunion devait avoir lieu dans une heure.
Il n’y avait finalement pas que le temps qui se rétractait. Les événements quotidiens semblaient subir le même mouvement constricteur, une concentration brutale où le repos n’avait évidemment plus sa place… Jorge, petit Jorge, avec sa gueule d’ange et son ventre de gibier. L’ange qui rêvait de devenir le Golden Boy, qui rêvait d’épater en imitant les exploits de son grand frère… Et où était la Mouche ?
— Jessica, je veux que tu descendes au Cuchilla et que tu me ramènes de quoi tenir debout encore quelques heures.
— Je n’ai pas d’argent…
Les billets de Tokyo et de ma livraison au faux vieil aveugle gonflaient encore ma poche. J’en ai tendu une partie à Jessica.
— Ne te tire pas avec pour aller acheter ta putain de poudre…
Jessica resta silencieuse. Ses doigts se replièrent sur les billets et elle tourna les talons. Je me relevai et titubai jusqu’au lavabo pour y vomir mes dernières illusions.
OceanofPDF.com