Argentine
Chapitre 7
La Ronda était surtout connue pour avoir été le bar préféré de la Chica, l’enfant prodige du tango, la sainte de la danse. Car la Chica était une sainte, assurément. À huit ans elle enflammait ses partenaires sur la piste circulaire de La Ronda. On racontait que ceux qui avaient eu le privilège de danser avec elle n’étaient plus jamais comme avant et qu’ils finissaient par mourir d’épuisement à force de s’entraîner pour être à la hauteur de leur petite cavalière d’un soir. Mais la Chica ne donnait jamais une seconde chance et ceux qui n’étaient pas morts de fatigue crevaient quand même de déception… On disait aussi – mais la presse censurée autorisait tellement de légendes – que la Chica était une extraterrestre, qu’aucun être humain ne pouvait danser aussi bien aussi tôt. Too much, too soon. Pour moi, la Chica avait une autre qualité que son fabuleux don pour le tango : elle faisait l’unanimité dans la ville. Elle était le lien sacré de notre peuple, la matrice qui enfanterait la génération flamboyante, celle qui briserait enfin les frontières des quartiers. Et les enfants de la Chica chanteraient à nouveau : El pueblo unido…
Tout le monde aimait la Chica. Elle représentait le symbole d’une réconciliation possible.
À onze ans, la Chica avait déjà cinquante amants et son ventre brûlé par les drogues adolescentes, était plus sec que les oasis localisées par les escrocs vendeurs de plans.
À douze ans, la Chica s’était suicidée en avalant dix-huit tubes de méthédrine. Mais on n’avait retrouvé que la moitié de son corps. On l’avait découpé à hauteur du bassin et le voleur s’était enfui avec les jambes de la sainte.
Et, bien sûr, pour nous tous, la Chica n’était pas morte. Pas plus que Razzaguardi, pas plus que Malatesta… Nos idoles ne pouvaient pas mourir. Et les Pleureuses ne se lamentaient que sur des fantômes… Personne ne doutait qu’un jour la Chica ne refasse son entrée à La Ronda, au bras, peut-être, d’Angelo Razzaguardi. Et ils danseraient toute la nuit sur des rythmes simples…
Le vigile privé m’intercepta à dix mètres de l’entrée du bar.
— Où tu vas comme ça, paysan ?
J’entendais les accords des bandonéons qui fusaient à travers les meurtrières du bar. Je souriais et ma présence ennuyait le gorille.
— Je te connais, rumina le cerbère. Ceux de ton quartier t’appellent le Golden Boy, mais tu ne feras pas ici ce que tu as réussi chez les ploucs du Sud !
— Je viens livrer quelque chose, de la part de Tokyo.
Son regard s’embua. Il parut un instant désorienté et se souvenir de l’existence des clones de l’U.P.P… Il regarda par-dessus mon épaule.
— Tu n’as pas eu de problème pour arriver jusqu’ici ?
— Quel genre de problème ?
Le vigile m’observait comme si j’étais en train de vomir un nœud de couleuvres.
— Fais pas le malin. T’es plus dans ton repère de graisseux ici.
Il n’était plus vraiment convaincu de ce qu’il disait. Toutes les certitudes qu’il entretenait sur l’étanchéité de la Squadra s’effondraient.
— J’aimerai ne pas m’attarder, j’ai précisé.
Ce gars-là tenait son quartier en très haute estime et j’avais, bien involontairement, écorché ses convictions. Des vagues de douleurs ridaient le masque de férocité qu’il affectait d’adopter. Il n’avait pas fini de s’interroger lorsqu’il apprendrait la destruction totale de l’Unité de prévention psychologique…
— On t’attend à l’étage, se décida-t-il enfin. Passe par l’escalier de service.
Je regrettais une seconde de ne pouvoir entrer à La Ronda, regarder la piste sur laquelle la Chica avait dansé… Si Jorge apprenait que j’étais venu ici, il me poserait des tas de questions de ce genre. Et il serait déçu de savoir que j’étais passé par l’étroit escalier de fer qui serpentait sur la façade… Sans rien voir de ce qui se passait à l’intérieur du bar. Il tirerait sûrement de cette frustration un nouveau motif de mépris. Je me sentis sourire. Humiliation et frustration restaient les deux mamelles de la force.
Personne n’avait tenté de déboulonner l’escalier de service de La Ronda. Je ne sais pas si ça rendait la vie meilleure…
Je commençais à ressentir le besoin d’alcool. Ce n’était évidemment pas encore au point de se rouler par terre mais un manque qui s’apparentait davantage à la faim investissait lentement chaque fibre de mon corps et mobilisait une part croissante de mon attention. Je devais pourtant rester vigilant. Je n’avais après tout parcouru que la moitié du trajet. Je me demandais si Tokyo se doutait de ce que j’allais tenter en me faisant servir d’autorité une menthe à l’eau. Si j’avais eu besoin d’user de la force, il m’aurait probablement commandé un de ces cocktails bourrés de dynamite qui vous faisaient brusquement voir la vie comme un vieux comic-book de la Marvel… Tokyo savait voir les gens. C’est à cette qualité qu’il devait d’être encore en vie.
Au bout de l’escalier il y avait une porte blindée sans poignée. Le heurtoir de bronze représentait deux scorpions enlacés par la queue. Je le laissai retomber et les échos du tocsin résonnèrent loin dans l’immeuble. La rue tout entière devait à présent savoir que quelqu’un se présentait devant la porte aux scorpions. Ce manque de discrétion ne devait vraisemblablement rien au hasard. Je sentis des regards se poser sur mon dos mais comme il était parfaitement inutile de se retourner je restai immobile, prêt, si personne ne se décidait à me répondre, à user du heurtoir comme d’un shaker. Attendre devant une porte close faisait partie des choses que je ne savais pas faire. J’allais les rendre fous ou sourds s’ils ne se dépêchaient pas de m’ouvrir…
À l’instant où je tendais la main vers les scorpions, l’huis s’est entrebâillé avec un déclic de mécanisme automatique. J’ai poussé la porte, sans avancer. La pièce était plongée dans la pénombre et un nuage de fraîcheur a séché instantanément la pellicule de sueur qui perlait sur mon front.
— Allumez la lumière si vous y tenez, jeta une voix grasseyante. Moi ça ne me sert à rien. L’interrupteur est à votre droite.
Une ampoule nue opacifiée de poussière pendait au bout d’un câble enrobé de papier tue-mouches. La lumière n’était pas suffisante pour éclairer les recoins d’une pièce vaste et bizarre, aux volumes éclatés, mi-étoile mi-rotonde. Une quinzaine de projets architecturaux paraissaient avoir été mélangés pour concevoir ce loft. Plus encore que ces murs tout en angles, leur contenu me suffoqua. La pièce était encombrée de livres et d’appareillages électroniques où je pouvais reconnaître pêle-mêle, relié entre eux par des faisceaux de câbles noirs comme de la réglisse : trois machines à écrire, deux magnétoscopes, un mixer, trois fours, dont un à micro-ondes, une demi-douzaine de consoles d’ordinateurs, autant de moniteurs haute ou basse résolution, une cinquantaine de circuits imprimés le plus souvent simplement scotchés sur les flancs des téléviseurs ou des drives, quelques boîtes mystérieuses sur la façade desquelles palpitaient des rangées de diodes rouges ou bleues, plus une flopée d’appareils dont j’ignorais l’existence et la fonction.
Est-ce que ce type avait l’intention de faire sauter toute la ville ? Je n’avais jamais encore croisé quelqu’un d’aussi vieux. J’avais bien sûr rencontré des gens prématurément vieillis par les drogues, l’alcool, les séjours au Cachot ou les bagarres, mais jamais quelqu’un qui paraissait aussi « naturellement » âgé. Il était couleur compost, couleur d’une herbe sèche et pourrie qui l’aurait envahi de la racine des cheveux jusqu’aux ongles en passant par la peau, les dents et la pointe des mamelons. La peau de son torse nu s’avachissait en fanons sur son ventre et ses doigts torturés par les rhumatismes se cramponnaient sur le manche d’un fer à souder. Il devait au moins avoir deux siècles.
Il se tourna vers moi. Je crus d’abord qu’il avait les yeux vairons avant de me rendre compte que deux billes de verre remplissaient ses orbites, l’une bleue et l’autre blanche, aux couleurs du drapeau.
Je me demandai un instant ce qui se serait passé si le Devineur avait exigé de m’accompagner pour constater à l’arrivée que je prétendais livrer des cassettes pornos à un aveugle…
— Si vous avez à parler, faites-le fort, conseilla le vieillard. Je suis aveugle depuis que les vigiles m’ont arraché les yeux et je commence à devenir sourd.
Mon regard se figea sur un poster de deux mètres sur un qui jaunissait sur un mur. Cette photo, je l’avais sûrement déjà vue quelque part. J’étais sur les genoux du Singe et il me montrait un album tapissé de ce genre de clichés. Il m’expliquait, légendait les instantanés et je m’ennuyais ferme.
— Vous regardez le poster, affirma l’aveugle. Tous ceux qui viennent ici regardent d’abord la forme de la pièce, puis les machines et enfin le poster.
— C’est une équipe de football, lançai-je, froissé d’être aussi transparent.
— Ce n’est pas une équipe de football, rectifia l’aveugle qui ne paraissait finalement pas aussi sourd qu’il le prétendait. C’est l’équipe ! Notre équipe ! Celle qui a TOUT gagné. Notre drapeau flottait sur le monde ! Argentina !
Le vieux frémissait et tout cela ne me semblait pas très réel. Avait-il eu vraiment les yeux arrachés par les vigiles ?
— Comment avez-vous baisé ces clones de merde ? se reprit brusquement mon hôte.
Hausser les épaules ou sourire ne servait ici à rien.
— Je suis là, c’est l’essentiel.
Les agates du vieillard fouillaient le vide. La plupart des ouvrages empilés dans les pointes de l’étoile traitaient d’électronique, d’informatique et d’ondes radio.
— Qu’est-ce que vous dites ?
Je détachai le paquet de Tokyo de ma colonne vertébrale et le posai devant l’ancêtre. Ses mains lâchèrent aussitôt le fer à souder et palpèrent l’emballage.
— Avec ça, je devrais y arriver, murmurait-il, fébrile. Je devrais y arriver !
Ses doigts déformés déchirèrent le paquet. Il n’y avait naturellement aucune protection d’aucune sorte. Ma livraison contenait deux circuits imprimés emboîtés l’un dans l’autre. Les index de l’aveugle vérifièrent les composants.
Il manque une résistance ici, mais ce n’est pas grave. J’en ai en stock. Ce transistor-là est un ancien modèle, je le remplacerai.
— Ça sert à quoi ?
— Qu’est-ce que vous dites ?
Je hurlai.
— Ça sert à quoi ?
L’aveugle enfouit précipitamment les deux plaques dans un tiroir.
— Il y a autour de la ville, souffla-t-il en tournant la tête comme un rapace nocturne. Un mur autrement plus infranchissable que les kilomètres de désert et de sables mouvants. Un barrage qui repousse mes messages. Une falaise invisible qui brouille les ondes. Ils ne laissent rien passer ! Moi, je vais faire savoir au monde que nous sommes toujours vivants, que nous attendons la délivrance…
— Je dois partir. Filez-moi le pognon…
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