Argentine
Chapitre 27
J’arrêtai la Benetton au milieu de la rue et observai la masse sombre du blindé d’intervention urbaine. Tout était parfaitement immobile. Je ne percevais aucun mouvement derrière la meurtrière du tank et le canon pointait légèrement sur ma droite. J’avais l’impression de fumer sur une poudrière. Je respirais lentement comme si un soupir seulement un peu appuyé pouvait déclencher l’apocalypse. La chenillette était du même modèle que celles qui équipaient la milice du quartier Est. Rapide et dotée d’une redoutable force de frappe… Tokyo était-il déjà arrivé ? Je mordillais nerveusement ma lèvre inférieure. Je n’allais tout de même pas attendre que le blindé daigne enfin s’éloigner…
Je retirai lentement mon casque et le glissai sous mon bras. Je vérifiai du bout des doigts la présence des grenades accrochées à ma ceinture. Si je parvenais à m’approcher suffisamment de la chenillette et à glisser un de ces œufs par la meurtrière… Juste un… Razzaguardi avait déjà, de la même façon transformé une demi-douzaine de ces tanks en tombeaux. Je posai la moto sur sa béquille et la quittai avec une prudente économie de gestes, sans quitter la tourelle des yeux. Si elle pivotait maintenant, je n’avais plus la moindre chance d’échapper à son tir. Ces foutues lunettes noires n’avaient même plus besoin de savoir tirer : les chenillettes étaient équipées d’un viseur automatique qui ne manquait quasiment jamais sa cible. Il lui arrivait juste de se tromper de cible. Mais ici, dans cette rue, j’étais seul…
Je cherchais vainement une goutte de salive à déglutir. L’Errante Cork avait achevé de me déshydrater. Une grenade dissimulée sous mon casque, j’avançai de quelques pas. Rien ne bougeait. La chenillette paraissait abandonnée. Encore dix mètres… Dix petits mètres. Je résistai à l’envie furieuse de m’élancer, de courir à fond de train vers le monstre d’acier pour y glisser mon paquet-cadeau. Un autre pas… Une goutte de sueur étincelait sur mon arcade…
— T’aurais quand même pas dans l’idée de bousiller ma nouvelle voiture ? éclata la voix de Tokyo.
Mon cœur sauta une maille et la grenade, dégoupillée, faillit m’échapper des mains. Je levai les yeux et aperçus le métis, hilare, au sommet de l’escalier. La porte aux scorpions était ouverte. Je secouai la tête, lâchai un soupir et replaçai l’anneau de la grenade.
— C’est à toi cet engin de mort ? demandai-je en désignant la chenillette.
Tokyo hocha la tête.
— Ça m’a coûté un paquet mais j’ai besoin de circuler, expliqua-t-il tranquillement.
Je m’approchai du tank, posai ma main sur le blindage. Le moteur était encore tiède.
— Et tu laisses ça sans surveillance ? m’étonnai-je.
— Que tu crois ! ricana Tokyo.
La trappe de la tourelle bascula et la tête du travesti roux apparut.
— J’aurais pu vous tuer une vingtaine de fois, annonça le putano préféré de Tokyo d’une voix rauque.
Naturellement. J’avais peu d’arguments pour mettre sa parole en doute. Je rejoignis Tokyo dans l’escalier.
— Les flics te vendent leur matériel maintenant ?
— Ils vendent tout ce qu’ils peuvent. C’est la panique. Le Contrôleur est mort.
Je fronçai les sourcils.
— Mort ?
— Il a essayé de se tirer en dirigeable, confirma le métis. On a retrouvé les débris de son zeppelin à trois kilomètres au sud, dans le désert. Avec son squelette dans la cabine…
La mort d’un dictateur au pouvoir était toujours un événement qu’il convenait de saluer. Je comprenais mieux l’anxiété des lunettes noires. Même si le Contrôleur n’était qu’un Kapo minable dont la principale préoccupation était de faire construire des bordels de luxe…
— Et toi ? Chez Pepe ? interrogea Tokyo en entrant chez le vieil aveugle. Ça s’est passé comment ?
— Pas un blessé dans nos rangs. Pepe est mort aussi.
Tokyo gonfla les joues, incrédule. Je pénétrai à mon tour dans la pièce aux angles improbables toujours encombrée de son fatras électronique. Plusieurs écrans palpitaient. Revoir Aurora me fit l’effet d’une gifle. Elle était assise près de l’aveugle aux yeux vairons, son profil épargné tourné vers moi. Je m’étais habitué à l’étrange malaise qui nous étreignait lorsqu’on s’approchait d’elle, mais pas à l’attirance irrépressible qu’exerçait sur moi la moitié droite de son corps.
— Vous avez réussi l’assaut de l’Universal sans avoir un seul blessé ? hoqueta Tokyo. Tu te fous de moi ?
Je ne pouvais plus détacher mon regard du profil somptueux d’Aurora.
— Quand nous sommes arrivés, il n’y avait plus que des squelettes et quelques vieillards débiles pour garder l’immeuble…, murmurai-je.
Cette fois, le vieux se redressa et Aurora se tourna franchement vers moi. J’eus le sentiment que son œil gauche, son œil de myope mangé par l’âge, m’était résolument hostile.
— Matrix ? souffla Tokyo.
— Je le savais ! éructa le vieillard. Mes appareils ont enregistré une pointe dans ce quartier vers la fin de l’après-midi !
— Mais… mais…, bêla Tokyo, désarçonné. T’y es bien allé, toi, dans ce quartier ?
— Oui.
Aurora portait un de ses pilotes sur ses genoux. Le petit singe noir s’épouillait tranquillement.
Le vieillard à la peau fanée s’agitait. Seigneur… Mais comment pouvait-il vivre encore ? Tokyo lui prétendait une vingtaine d’années. Je ne parvenais pas à l’admettre. Seule la dramatique dualité physique d’Aurora me prouvait irréfutablement les propriétés de l’invisible muraille qui nous entourait.
— Matrix a poussé une pointe au nord-ouest de la ville et s’en est retiré presque aussitôt, poursuivait le vieux, surexcité. En fait, on dirait que quelque chose l’a attiré…
— Qu’est-ce que tu as trouvé au dernier étage de l’Universal ? demanda Tokyo.
— Justement. Le mieux serait que vous veniez voir vous-mêmes.
— Eduardo n’est pas en état de traverser la ville ! s’insurgea Aurora.
L’incroyable vieillard s’appelait donc Eduardo. Je désignai les consoles d’ordinateur d’un geste large.
— Est-ce que l’un de vous deux sait se servir de ça ?
Tokyo secoua négativement la tête, Aurora hésita.
— Je n’ai pas les connaissances d’Eduardo, admit-elle à regret.
Elle redressa la tête, lumineuse.
— Nous avons beaucoup de choses à mettre au point. Pourquoi veux-tu que nous allions chez les Brésiliens ?
Il n’était sans doute pas nécessaire de parler tout de suite de Jorge et Gabriella.
— Votre matériel, là, c’est du bricolage d’amateur, affirmai-je. Pepe dispose d’un équipement cent fois plus puissant. Je ne sais pas exactement sur quoi vous travaillez, mais je suis sûr que c’est là-bas que vous devez poursuivre vos recherches. Et il n’y a plus personne pour nous déranger…
J’avais lancé ça au flan, inspiré par l’urgence et l’Errante Cork. Tokyo et Aurora échangèrent un bref regard. Je me demandais, en cas de refus, comment j’allais pouvoir emmener de force Eduardo et le Tank qui contrôlait la rue. La lumière, déjà insuffisante, diffusée par l’ampoule nue vacilla quelques secondes avant de faiblir nettement. Tokyo jeta un coup d’œil inquiet sur l’ampoule.
— Rien ne prouve que les techniciens de Tio Pepe travaillaient dans la même direction que nous, s’entêta Aurora. Leur matériel ne nous est peut-être pas utile…
— Je suis persuadé du contraire. Pepe connaissait l’existence de Matrix. Tokyo peut d’ailleurs vous confirmer la nature des marchandises qu’il achetait.
J’espérais que le métis allait, contraint désormais de faire un choix, se ranger de mon côté. Je m’interrogeais sur les réticences d’Aurora. Que représentait exactement le vieil Eduardo pour elle ? Un simple membre de la confrérie des victimes de Matrix ? ou davantage ?
Elle se tourna vers Tokyo.
— Tu te souviens du genre de matériel que le Brésilien se procurait ?
Tokyo pinça les lèvres et énuméra une liste aux résonances inconnues.
— Il payait cher mais je n’ai pas pu tout lui fournir, termina le dealer.
— Il voulait fabriquer des tachyons…, soupira Eduardo.
Tous les regards convergèrent sur le vieillard à la peau couleur compost. Il hochait doucement la tête, comme un mobile à mouvement perpétuel.
— Si ses travaux sont plus avancés que les nôtres, nous gagnerons du temps, murmura-t-il. Et c’est précisément ce qui nous manque…
Aurora se leva. Je remarquai combien ses gestes gracieux et d’apparence naturelle dissimulaient une chorégraphie soigneusement étudiée destinée à placer systématiquement son profil sain dans la lumière. Le lémurien grimpa vivement sur son épaule.
— Tu penses que nous pouvons atteindre l’Universal sans encombre ? demanda Tokyo.
— Avec le tank et de l’argent, c’est sans problème…
— Je n’avais ni tank ni argent, ajoutai-je.
L’œil jeune d’Aurora pétilla.
— Mais tout le monde n’est pas le fameux Golden Boy, siffla-t-elle avec une perceptible pointe d’ironie dans le ton.
Elle aida Eduardo à se lever et à quitter son loft tandis que Tokyo se raclait la gorge.
— C’est quoi des tachyons ? lui demandai-je.
Tokyo haussa les épaules.
— Je n’y connais rien, maugréa-t-il. Mais d’après ce que j’ai compris, c’est avec ces trucs que Matrix fonctionne…
Je n’obtiendrais rien de plus. J’accordai un dernier coup d’œil au poster de l’équipe de football d’Argentine avant de refermer la porte aux scorpions derrière moi. Cette photo défraîchie qui soulevait l’enthousiasme du vieil aveugle, je n’étais sûrement pas près de la revoir…
Nous vivions incontestablement dans une ville où les prétentieux mouraient beaucoup plus vite que les autres. Il n’y fallait rien tenter qu’on était sûr de pouvoir réussir. Les légendes naissaient des exceptions à cette règle, de ceux qui suicidaires ou inconscients, gagnaient des paris que tous les autres, théoriquement auraient dû perdre. J’avais couru ce risque et je m’y étais brûlé les nerfs. Nos idoles accouchaient toujours d’une sottise. Tokyo n’appartenait pas à cette catégorie à mortalité élevée. Tout ce qu’il accomplissait était soigneusement étudié, pesé, et le minimum était abandonné au hasard. Il représentait à la fois à peu près tout ce que, viscéralement, je détestais, profiteur de l’Ordre et de ses restrictions, et vraisemblablement tout ce que j’aurais voulu être… Tokyo aimait sûrement cette ville tout autant que moi. Il l’aimait différemment et je devais être confusément jaloux de cette union contre nature, envieux de l’écho de cette réussite là où n’aurait dû résonner que l’échec… Toute prison était susceptible de générer ce genre de clivage. Gabriella parlait très bien de cela aussi. Je ne cessais pas de m’étonner de cette sélectivité de la mémoire qui me ramenait aujourd’hui en surface les monologues rageurs de ma sœur que je pensais pourtant avoir toujours plus entendus qu’écoutés. Comme si la pensée de Gabriella avait trouvé quelqu’un pour prendre le relais, pour la perpétuer et la transmettre à son tour… Je ricanai sous mon casque. Je m’imaginais très mal tenir ce genre de diatribes philosophico-révolutionnaires aux Enragés. Rien ne les ennuyait plus au monde que ces résurgences d’un passé dont ils continuaient à purger les peines. Seul ce qui se passait maintenant, ici, était intéressant. Et nous n’avions aucune autre Histoire à transmettre à nos enfants…
Je me mis à penser à Aurora en regardant Tokyo, dès le premier barrage, discuter du haut de sa tourelle avec un gradé, lui tendre une poignée de billets tandis que les lunettes noires repliaient les herses et désactivaient les pièges pour nous laisser passer. Je n’étais pas mécontent d’éviter sur le chemin du retour, le curé avec son yoyo-scalpel… Je revis la bande aux tuyaux de plomb qui achevait de piller les magasins du premier niveau de la Squadra. Sans savoir évidemment qu’ils me devaient cette aubaine.
Seuls désormais d’autres tanks pouvaient arrêter la chenillette de Tokyo. Nous n’en rencontrâmes aucun…
Dans les quartiers intermédiaires, l’armée des Inquisiteurs s’étendait comme une lèpre sèche.
Devant le mur d’enceinte des laboratoires, le tank essuya toutefois quelques sérieuses rafales. Les Enragés qui contrôlaient parfaitement l’immeuble de l’Universal, n’étaient visiblement pas décidés à laisser s’approcher un engin qu’ils pensaient naturellement appartenir à la milice. Je songeai avec effroi que l’adolescent à la pommette étoilée disposait encore d’un tube antichar… Le travesti roux ne répliquait pas à ce tir nourri. Il s’était contenté d’immobiliser la chenillette au milieu de l’avenue.
Je dus finalement me montrer pour calmer les ardeurs des Enragés. Le carénage de la Benetton encaissa quelques impacts avant que les nouveaux gardiens du bâtiment daignent cesser le feu.
Les Enragés accueillirent le tank allié comme une véritable prise de guerre. Ils n’avaient pas fait les choses à moitié. Les groupes électrogènes avaient repris du service, l’ascenseur fonctionnait et Roberto contrôlait parfaitement le système de sécurité. Les haut-parleurs du bar vomissaient une milonga brûlante, les guerriers dansaient ensemble au milieu des ossements et les flammes qui dansaient dans leurs yeux prouvaient qu’ils n’avaient pas seulement abusé de la cave de Tio Pepe…
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Je découvris, en goûtant le vin rouge entreposé dans les caves de l’Universal, une autre faculté de Matrix. Si la plupart des bouteilles se révélèrent madérisées, ce qui n’empêchait pas les Enragés de les vider, les autres touchaient au sublime.
— Cinquante ans d’âge, au moins ! exultait Tokyo, remis de ses émotions, en levant son verre.
Je regrettai que le Singe ; connaisseur avant de sombrer dans la quantité et le frelaté champignonnesque des distilleries clandestines, ne pût vivre et savourer ces quelques instants. J’expliquai à Roberto ce que j’attendais d’Eduardo tandis que le vieil aveugle et Aurora acceptaient avant de se mettre au travail de goûter quelques bouteilles sélectionnées. Leurs physiques, visiblement, impressionnaient les Enragés qui avaient mis la sono en sourdine. Ils observaient essentiellement Aurora, fascinés par cette bi-morphologie. Partagés entre désir et répulsion, ils hésitaient à se trouver une contenance. Aurora, dont je n’imaginais pas qu’elle pût quitter avec tant d’aisance son blockhaus de pendules, s’était placée de façon à laisser son vieux profil dans l’ombre et vidait déjà son troisième verre. Sa pommette droite rosissait de plaisir. Chaque seconde passée près d’elle me la faisait aimer plus fort. Jusqu’à la douleur. Combien Jessica, qui dansait avec le colosse borgne, paraissait fade, inconsistante, inexistante, à côté de cette fille du désert…
— Au moins, je ne suis pas venu pour rien, décréta Eduardo en reposant son verre.
Les Enragés se détendirent et saluèrent la satisfaction du vieillard par un « Ajentina, Ajentina » qui parvint à m’arracher un sourire. Tokyo m’observait. Et j’eus subitement honte, sans rapport direct avec ce regard inquisiteur, d’extirper à ma vie quelques secondes de bonheur tandis que Jorge et Gabriella, quelques étages plus haut, souffraient mille morts…
Nous abandonnâmes les Enragés à leur fête. La Mouche nous attendait près de la porte arrachée par la grenade. Il n’était pas non plus resté à jeun et c’est en titubant qu’il servit de guide au vieil aveugle…
Eduardo n’avait cessé de pousser des glapissements de joie en découvrant du bout des doigts, les machines de la première salle. L’aveugle se déplaçait de consoles en monitors comme un enfant qui parcourt les allées d’un hypermarché du jouet et apprend que tous les rayons sont à sa disposition. Aurora s’était tout naturellement placée à ma gauche et sa main droite était venue tout aussi spontanément se glisser dans la mienne. Nos paumes étaient comme soudées et je dus entrouvrir les lèvres pour retrouver mon souffle. Ce geste n’avait échappé ni à Tokyo ni à Roberto qui se tenaient légèrement en retrait. Je me sentais ivre. Le vin rouge vieux devait avoir un curieux effet synergique avec l’Errante Cork.
— Formidable, formidable ! chevrotait Eduardo en passant ses doigts sur les claviers. Jamais je n’aurais pu réunir un matériel pareil…
— Plus de la moitié de ces machines sont en panne, tempéra la Mouche en se raccrochant de justesse à l’écran d’un oscilloscope.
— Aucune importance ! trancha l’aveugle. Ce ne sont que des pannes d’alimentation. Il suffit de remplacer quelques fusibles…
La Mouche s’était rapidement soûlé pour échapper aux visions récurrentes des trois cylindres. L’image d’un Jorge parcourant sa vie en seize secondes revenait régulièrement nous hanter comme un retour d’acide. L’inspection d’Eduardo se prolongeait.
L’idée de franchir à nouveau la porte à double battant me faisait trembler comme un chiot.
— Tu ne leur as pas expliqué pour ton frère ? me demanda Roberto qui commençait à s’impatienter.
Tokyo fronça les sourcils.
— Jorge ? Tu as retrouvé Jorge ?
Je lâchai la main d’Aurora. J’avais l’impression qu’on venait de me brûler les paumes…
— Je vais vous montrer…, soupirai-je.
Tokyo, livide, venait de s’éloigner pour vomir une seconde fois. Le bon vin argentin ne lui avait pas profité. La Mouche avait renoncé à son rôle de guide et laissé Aurora décrire à l’aveugle l’insoutenable spectacle qui se déroulait dans les cylindres. Le petit lémurien, perché sur son épaule, observait lui aussi les métamorphoses en penchant curieusement la tête. Aurora, si elle en éprouvait, masquait parfaitement ses émotions. Elle décrivait maintenant le matériel d’une voix froide, posée, s’efforçant de noter le moindre détail.
— Si ce vieux con dit encore une fois « c’est formidable », je lui fais sauter la tête…, grogna Roberto entre ses dents.
La Mouche gloussa nerveusement. Lui que j’avais toujours connu rétif aux foules et aux bandes, je le sentais cette nuit à l’aise parmi les Enragés, comme s’il venait de se découvrir enfin une famille. Sans doute parce qu’il avait pu d’emblée démontrer ses qualités d’acrobate en guidant une bonne partie de la troupe sur les toits, les loubards de Jorge l’avaient immédiatement adopté.
Aurora et Eduardo revinrent vers moi.
— Alors ? m’inquiétai-je. Vous pouvez les sortir de là ?
Aurora aida Eduardo à s’installer sur un fauteuil, devant un des pupitres. L’aveugle frôla le clavier du bout des doigts. Les billes enchâssées dans ses orbites donnaient à son visage fané un aspect rébarbatif, franchement malsain. Les rhumatismes torturaient atrocement ses articulations mais il ne paraissait pas souffrir.
— Ce n’est pas si simple…, murmura-t-il.
— Si je dégomme ces cylindres à la mitrailleuse ? s’énerva Roberto.
— Si vous y parvenez, vous libérerez les tachyons et vous vieillirez au moins de quelques années, révéla Eduardo.
Roberto grimaça. Vieillir l’effrayait décidément plus que tout. Il préférait encore affronter à mains nues une division blindée…
— Mais c’est quoi des tachyons ? m’impatientai-je.
— Des particules subatomiques qui vont plus vite que la lumière, expliqua l’aveugle. Elles dépassent en vitesse les limites connues de notre temps…
— Je ne comprends rien…, maugréa Roberto.
— Laissez-le parler ! trancha Aurora avec la sécheresse de ton que je lui avais connue dans le désert.
— Si vous préférez, les tachyons meurent avant de naître, reprit Eduardo. Ils remontent le temps… Notre temps. En frappant un objet ou un corps humain avec une certaine vélocité, sous un angle précis, ils le font indifféremment vieillir ou rajeunir. C’est ce qui se passe dans ces cylindres. En bombardant d’ions des plaquettes d’indium qu’ils ont achetées à notre ami Tokyo, ils produisent un flux de tachyons qui tournent à l’intérieur des cylindres et provoquent, en montant ou en descendant, le vieillissement et le rajeunissement des corps exposés. Ils ont emprisonné le temps dans un mouvement de balancier perpétuel…
Roberto se taisait, fasciné, conscient d’avoir devant lui, face à la politique d’ignorance scientifique entretenue par l’ordre nouveau, un véritable ennemi public numéro un. Tokyo, qui surmontait enfin ses nausées, ne semblait pas moins impressionné. Il devinait son vieux rêve d’immortalité étayé par l’exposé de l’aveugle. La Mouche, lui, continuait d’osciller et paraissait ne rien comprendre.
— Nous pouvons couper l’énergie, avançai-je.
— Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton, me doucha Eduardo d’une voix calme. Il y a sous les cylindres une réserve d’azote liquide qui maintient à température des supraconducteurs. Ils sont totalement autonomes et peuvent fournir de l’énergie aux cylindres pour l’éternité. Et quand bien même vous parviendriez à couper cette alimentation, je ne connais pas le temps de réaction du canon à ions ni celui des tachyons. Vous risquez de l’interrompre dans sa phase ascendante ou descendante, à n’importe quel moment, au hasard. C’est de la roulette russe. Mais je crains qu’il n’existe un risque plus grand encore de voir les tourbillons de tachyons déjà libérés achever totalement leur mouvement…
Il s’accorda une légère pause avant d’ajouter :
— Dans un sens ou dans l’autre.
Je ne savais plus si le responsable de mon ivresse était le vin et la dope ou les révélations d’Eduardo. Malgré l’Errante Cork, je recommençais à me sentir horriblement mal. Au fond de ma poche, je triturais mes deux dernières pilules…
— Ça veut dire quoi ce charabia ? grogna Roberto.
— Ça veut dire que dans le meilleur des cas vous vous retrouverez avec des nouveau-nés ou des vieillards mourants sur les bras.
Aurora d’autorité, poussa le curseur des haut-parleurs. La Mouche et Tokyo se bouchèrent les oreilles tandis que mes dents se mettaient à claquer, violemment, comme au paroxysme d’une crise tétanique. Les hurlements évoluaient en seize secondes du vagissement au râle cachexique mais ils exprimaient continuellement la souffrance, la douleur totale. J’étais électrisé par ces cris. Aurora coupa le son et la tension retomba.
— Prenez une décision, ordonna-t-elle. Mais vite !
Son petit singe poussait des glapissements effrayés. L’avertissement d’Aurora avait été lancé à la cantonade mais tous les regards se tournèrent vers moi. Après tout, tout ce qu’il restait de ma famille était enfermé dans ces cylindres de verre… La décision que réclamait Aurora m’appartenait.
Aurora et le vieil aveugle étaient restés seuls dans la salle aux cylindres. Ils n’avaient chassé personne mais aucun d’entre nous n’avait tenu à rester. Eduardo étudiait les courbes des flux de tachyons. Il avait choisi d’intervenir lors de la phase descendante du tourbillon, vers la naissance, et promis de m’avertir dès qu’il serait prêt.
Les Enragés, ivres d’alcool, de puissance, de musique et du stock de Purple Rain qu’ils avaient découvert dans les tiroirs de Tio Pepe, s’étaient endormis un peu partout, à tous les niveaux de l’Universal. Roberto avait dû hurler pour imposer un tour de garde dans la rue. La voix de Lennon chantant Jealous Guy montait du bar. Le préposé à la sono avait renoncé aux airs folkloriques argentins ou brésiliens pour puiser dans la collection anglo-saxonne de Pepe. La Mouche s’était également endormi, recroquevillé sous une console d’ordinateur. Je savais qu’il ne dormirait pas longtemps et qu’il se réveillerait, en nage, terrorisé à l’idée de s’être laissé surprendre avec un toit au-dessus de sa tête. L’alcool n’avait eu que très momentanément raison de sa claustrophobie.
Tokyo en revanche, l’estomac essoré par ses malaises à répétition, déclara avoir faim. Je me sentais faible, passablement décalé, mais l’Errante Cork m’interdisait d’avoir sommeil. Je décidai de l’accompagner à travers les étages de l’Universal à la recherche de nourriture.
— À quoi tu carbures ? s’inquiéta le métis. T’as l’air d’un mort-vivant à qui on vient de coller cent mille volts dans le cul.
— Errante Cork…
Tokyo m’accorda un regard surpris.
— Tu dois être fatigué de la vie pour prendre une saloperie pareille…, grogna-t-il.
Je souris.
— Tu n’as pas l’air bien reluisant, toi non plus, répliquai-je, amical.
Tokyo hocha la tête.
— J’ai l’impression d’être le seul ici à avoir peur de mourir.
Il tenait à visiter les chambres du bordel personnel de Pepe. Je ne risquais plus d’y découvrir Gabriella et je m’étais accoutumé à la vision des squelettes et autres charognes. Ce musée de la mort soudaine me semblait maintenant familier.
— D’après Eduardo, Matrix n’évolue pas comme un cyclone mais se développe à la façon d’un trou noir, murmurait Tokyo en inspectant le contenu des chambres de passe. Il dévore du temps. Si ces calculs sont exacts, l’Amérique du Sud sera avalée en trois semaines et le monde entier en un peu moins de quatre mois. Ils doivent drôlement se remuer les fesses, derrière…
Il regarda un instant un Enragé d’une douzaine d’années endormi sur un squelette en minijupe et cuissardes. Le gosse ronflait comme un sonneur, la bouche collée sur les dents noirâtres de sa bien-aimée d’une nuit.
— À moins que tout cela ne soit orchestré, soupira le métis. La fameuse solution finale. Mais l’homme ne peut pas forcément effacer tout ce qu’il a conçu. Surtout ce qu’il a conçu pour emprisonner ou détruire la vie.
Il referma la porte et passa à la chambre suivante.
— Tu trouveras rien à bouffer ici…, grommelai-je.
— Mais si les techniciens de Pepe ont réussi, même par une fausse manœuvre, à attirer Matrix ici, c’est que le cyclone est contrôlable ! s’emballait Tokyo en observant une partouze de charognes que les Enragés avaient trouvé amusant de reconstituer. On doit pouvoir le diriger, l’orienter, l’envoyer là où bon nous semble !
Il enjamba le corps d’un Enragé endormi dans le couloir.
— Tu te rends compte de ce que représenterait la domestication des tachyons ? poursuivit-il en agitant les mains. Une petite douche et hop ! Dix ans de moins ! Il suffirait d’ouvrir un robinet et de s’écouter rajeunir. L’immortalité, Diego, l’immortalité ! Dans ta salle de bains, comme une lampe à bronzer !
Je dégageai deux Enragés, ivres morts, répandus dans l’escalier aux lasers. Ceux-là, si Roberto pour une raison ou une autre réactivait le système de sécurité, finiraient en cendres.
À moins de goûter le parfum de la moisissure, rien n’était comestible dans les mini-frigos du bar. Tokyo parvint tout de même à découvrir des olives en bocal et un stock de cacahuètes argentines emballées sous vide. Au fond de la salle, l’athlète borgne besognait cruellement Jessica…
— Il y a des femmes qui inspirent la tendresse et d’autres la violence, murmurai-je en piochant une olive gorgée d’huile.
— Ce qui serait fantastique, c’est que des prisonniers enfermés à perpétuité dans un camp découvrent le secret de l’immortalité ! jubilait Tokyo, le regard brillant. Tu ne trouves pas ça drôle ?
— Non.
Un Enragé qui montait la garde dans la rue entra dans le bar, l’air exténué, le pistolet mitrailleur en bandoulière. Un duvet d’adolescent piquait sa lèvre supérieure. Il avait les yeux clairs des villageois des rives du Bermejo et deux doigts amputés à la main gauche. Il se pencha sur un tabouret, rafla quelques bouteilles et se composa un approximatif double Rapido qu’il accompagna d’un rail colossal de Purple Rain. Ses yeux se révulsèrent et il poussa un long soupir.
— J’en ai ma claque de voir ce mur…, grogna-t-il. Pourquoi on va pas faire un tour dans les labos puisque tout le monde est mort ?
Le gosse appartenait à cette race admirable qui voulait toujours savoir ce qui se passait de l’autre côté des murs…
Il tourna vers moi son regard délavé.
— C’est pas l’occasion ou jamais de foutre en l’air cette usine à fabriquer des moutons ?
Tokyo toussota, ennuyé. Le grésillement de l’interphone m’évita de répondre.
Eduardo est prêt, annonça simplement la voix d’Aurora.
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