Argentine
Chapitre 23
Les deux Ninjas gisaient au bas des marches. L’un n’était plus qu’un squelette aux phalanges garnies de bagues mutilantes mais l’autre vivait toujours. La cassette auto-reverse du bar diffusait maintenant une vidala aux accords tristes. Je me penchai vers le vieux Ninja. Il avait les jambes paralysées et souffrait de la maladie de Parkinson. Un filet de salive coulait entre ses lèvres fanées. Je lui vissai le canon de l’Ithaca dans la bouche.
— T’as l’air malin maintenant…, soufflai-je.
Son regard éteint ne trahit aucune réaction. Je m’avançai dans le bar. Les cobayes, de constitution probablement plus précaire, n’avaient pas survécu à l’incursion de Matrix. Certains squelettes, totalement nettoyés, étaient toujours juchés sur leurs tabourets, un verre à la main. D’autres s’étaient effondrés et éparpillés sur le sol. Le barman, complètement sénile, nettoyait le même verre depuis cinquante ans en fixant un tas d’ossements aux tibias gainés de cuissardes. Au milieu de la piste de danse, un travesti avachi, largement septuagénaire, s’était assis et jouait avec sa queue en ricanant. Les deux seuls survivants du bar de l’Universal… Deux quasi-grabataires frappés d’idiotie. Quant aux cobayes, enfin décharnés, éviscérés, ils paraissaient finalement moins répugnants, quelques charognes pourrissantes diffusaient en revanche un atroce fumet de viande tournée… Leur position prouvait qu’ils avaient été surpris et frappés par Matrix avec une rapidité et une violence inouïe. Aucun signe de panique n’attestait qu’ils avaient compris ce qui leur arrivait. Le décor de l’Universal ressemblait à une scène de bar figée par un peintre réaliste et dont les personnages auraient vieilli au rythme de la toile. Un rire nerveux me secoua. Que pouvais-je espérer pour Jorge ? Je regardai les deux caméras qui continuaient à balayer la salle. Leurs deux voisines étaient immobiles, leur œil mort, mécanique usée. La machine à cocktails était elle aussi en panne et les boissons que contenaient encore les verres étaient recouvertes d’une épaisse pellicule de moisissures. Je remarquais à présent tous les détails du vieillissement instantané. La rouille, l’usure, la patine, le jaunissement, l’effritement, toutes les détériorations que le temps gravait sur les hommes comme sur les objets. Seule la poussière manquait curieusement à l’appel, démontrant que le temps fou de Matrix se mélangeait avec le temps réel et qu’il n’en condamnait pas toutes les propriétés. Les squelettes eux-mêmes étaient vieux.
Je contournai le bar et me dirigeai vers un interphone qui devait communiquer avec les appartements de Tio Pepe. J’appuyai sur le bouton.
— Pepe ? T’es encore là, vieille crevure ?
Un interminable grésillement me répondit. Ça ne prouvait rien. L’interphone pouvait tout bonnement lui aussi être défectueux. J’appelai Roberto. Les Enragés déboulèrent dans le bar, arme au poing, prêts au massacre. Ils s’immobilisèrent, regardèrent autour d’eux et avancèrent comme les pleureuses pénètrent dans une cathédrale, en retenant leur souffle…
— Si le Brésilien était encore vivant, on serait déjà en train de fondre…, décréta Roberto en épaulant son tube antichar.
Les Enragés s’étaient mis à l’abri. Leur jeune chef se tourna vers moi.
— Tu devrais te planquer toi aussi. J’ai vérifié mais j’suis quand même pas sûr à cent pour cent de l’outillage des Marins de Cronstadt…
— Qu’est-ce que t’attends pour tirer ?
Roberto hocha la tête. Il visa la porte blindée et pressa sans hésiter la queue de détente. L’amorce explosa dans un bruit d’enfer et le tube cracha une langue de flamme longue d’un bras. Une pluie de gravats s’abattit sur nos épaules et souleva dans le bar des nuages de plâtre. J’entendis Roberto tousser, près de moi. Il ne s’était donc pas désintégré avec son lance-roquette…
— Quelle saloperie ! jura-t-il. Me v’là sourdingue !
Je balayai la fumée devant moi et m’avançai vers la porte. Le blindage n’avait pas résisté. Trop peu même puisque l’obus avait creusé en son centre un trou gros comme un crâne de nourrisson… Mais la porte était toujours fermée. Je me penchai vers le trou.
— Je tire la deuxième au niveau des gonds ? s’enquit Roberto en s’approchant. Ça devrait valser…
— Pas la peine, fis-je en me redressant.
Roberto fronça les sourcils. De minuscules grains de ciment étoilaient son visage juvénile. Je lui désignai le trou.
— Regarde, expliquai-je. Les groupes électrogènes sont à sec, rouillés, hors service…
— Mais la musique, les caméras, la lumière ?
J’ai haussé les épaules.
— C’est le jus de la ville. Seul le système de sécurité est alimenté par ces deux groupes.
Roberto hésita une seconde avant de se fendre d’un mauvais sourire.
— Ça veut dire que la voie est libre ? murmura-t-il.
— Probablement.
Le hourvari des Enragés déchaînés couvrit la musique triste de l’Universal. Ils s’amusèrent à briser les squelettes à coups de crosse, à torturer les deux vieillards survivants… Jeux de gosses sur lesquels je n’avais guère envie de m’attarder. Là-haut, la Mouche et ses troupes devaient déjà avoir constaté la disparition du parapluie électrique.
Je gravis les marches de l’escalier qu’aucun rayon laser ne protégeait plus en songeant à Gabriella et à Jorge. Toute ma famille était probablement morte en moins de quarante-huit heures. Le Singe et deux de ses trois enfants. J’étais seul. Il n’y avait probablement rien de pire que de pleurer sans larmes…
Les chambres du premier niveau abritaient couples de charognes et squelettes enlacés dans des postures que la mort rendait subitement grotesques. Sculptures sodomites, assemblages pornographiques encore liés par des lambeaux de viandes noirâtres, tout ce Kama-sutra nécrophile me donnait la nausée. Aux vêtements que portait Gabriella la veille, je cherchais vainement un détail dans ce bordel transformé en cimetière qui me permit de la reconnaître. Roberto, à mes côtés, observait en silence ce défilé de squelettes qui s’enculaient sous le regard gris des monitors en panne. Un putano survivant était resté à quatre pattes sur son lit avec les ossements de son client sur le dos. Il avait senti pourrir le phallus du cobaye dans son vieux cul fané. Aurora l’avait affirmé. Je n’avais pas oublié ce décalage entre la mort et la conscience de cette mort… Pas un de ces survivants n’avait échappé à la souffrance ultime, à toutes ces douleurs concentrées en une nanoseconde et cela les avait rendus fous… Le putano n’avait pas bougé. Il gémissait doucement. Un filet de bave reliait sa bouche à l’oreiller. Je relevai le canon de l’Ithaca et tapissai les murs de sang et d’esquilles.
Dans aucun de ces épouvantables tableaux, je ne pus découvrir ma sœur. Avais-je d’ailleurs encore envie de la retrouver ? Une poignée de très vieux Ninjas sommeillaient dans le dortoir des gardes du corps. L’un d’eux paraissait lucide. Nous tuâmes les autres d’une balle dans la bouche. L’Enragé borgne, surexcité, traîna le vieux Ninja survivant dans le couloir. Je lisais dans son regard la peur d’un soldat surpris par un commando ennemi, et non cette démence hagarde qui caractérisait les autres vieillards. Il esquissa même un geste d’attaque d’une lenteur et d’une maladresse incroyable. Le borgne l’esquiva sans effort, lâcha un bref ricanement et plaqua le vieux contre le mur.
— Co… comment êtes-vous entrés ici ? bafouilla le Ninja.
Roberto s’approcha de moi.
— L’ascenseur est en rideau…, souffla-t-il.
Naturellement, je me tournai vers le vieux.
— Comment faites-vous quand le monte-charge est en panne ? questionnai-je.
Le Ninja m’observa. Il cherchait dans sa mémoire disloquée à quoi ou à qui correspondait mon uniforme et ce casque au profil d’oiseau de proie. Il parut renoncer. L’exercice était décidément trop ardu pour son cerveau fatigué.
— Je ne comprends pas…, murmura-t-il.
Et lorsqu’enfin il comprendrait, il deviendrait fou, comme les autres… Je ne devais pas lui laisser le temps de réfléchir.
— Comment fait Pepe lorsque son putain d’ascenseur est en panne ? hurlai-je. Ça a bien dû arriver quelquefois, non ?
Le vieux secoua la tête.
— L’échelle de fer…
— Où ça ?
— Dans l’ascenseur.
— Comment ça dans l’ascenseur ?
— Dans la galerie. On passe par le toit de la cabine. Il gloussa avant de se mettre à tousser.
— De là-haut, Pepe va vous balancer quelques jolis œufs, rauqua-t-il en reprenant péniblement son souffle. Ça va vous réchauffer, bande de pédés !
Une nouvelle quinte de toux le plia en deux. Le colosse borgne le redressa brutalement et le gifla à la volée, du plat de son calibre. Le Ninja cracha quelques chicots jaunis. Le reste ne m’intéressait plus… Je me dirigeai vers l’ascenseur. Roberto me rattrapa.
— Hey, Golden Boy…
— Quoi ?
— Je ne sais pas ce qui se passe ici, mais ça ne me plaît pas, grogna-t-il.
Je lui renvoyai un sourire.
— Tu prends pas ton pied ici ?
La bouche sans lèvres de l’adolescent se crispa. Je lui remarquai, pour la première fois d’étranges rides aux commissures, comme de vieilles cicatrices de brûlures.
— Ça me plaît pas, répéta-t-il en regardant autour de lui. On devrait se tirer avant de devenir comme eux.
— Je croyais que t’aimais tuer des gens ?
Le gosse haussa les épaules.
— J’aime bien flinguer de la viande bien vivante, avec des lunettes noires et une moustache en dessous, rectifia-t-il. Pas des squelettes ou des roquentins qui ne savent même plus où ils sont…
— T’as peur de mourir Roberto ? demandai-je doucement.
L’adolescent me fixa sans ciller.
— De mourir non. Mais vieillir…
Il souligna sa réplique d’une grimace de dégoût.
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