Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 1 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Exergue

« … une autre forme d’intelligence, qui est celle

du secret. »

Jean BAUDRILLARD

(Le mal ventriloque,

Carnets de l’Herne, 2008)

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1

 

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— Baptiste, raconte comment cette histoire a commencé.

— Maintenant je m’appelle Yumaï.

— Yumaï ?

— Oui

ils m’ont donné ce nom.

— Baptiste, maintenant cette histoire est finie

tu veux bien revenir parmi nous ?

 

Tu te souviens du jour où ils t’ont donné ce nom

Yumaï ?

— Je crois le jour de ma naissance

je ne peux pas m’en souvenir.

— Tu as quel âge, Baptiste ?

Yumaï, tu as quel âge ?

— Quatorze ans.

— En effet, tu as quatorze ans

et ils t’ont donné ce nom le jour de ta naissance ?

Comment ont-ils pu savoir, il y a quatorze ans, que tu naissais à quatre mille kilomètres de leur désert ?

— Ils ne l’ont pas su

je ne suis pas né Yumaï il y a quatorze ans.

— Je ne comprends pas

tu peux m’expliquer ?

— C’est difficile

après l’enlèvement

je ne sais pas quand

pour eux je suis né, je suis devenu Yumaï

ils m’ont dit que Yumaï est le nom d’un renard dans un conte

mon nom, c’est à cause du renard, et de mes cheveux

la même couleur, la couleur du sable

mais ils ne m’ont pas dit un beau jour : tiens, tu vas t’appeler Yumaï

j’étais déjà Yumaï quand j’ai entendu pour la première fois mon nom.

— Et tu te souviens de cette première fois ?

— Oui.

 

— Tu ne veux pas me raconter ?

Ils ont donné un nom à tes frères aussi ?

— Non.

— Tu as une idée pourquoi ?

 

Eh Yumaï ! Je t’ai posé une question

tourne-toi par ici

regarde-moi

qu’est-ce qu’il a, ce bureau ?

— Il pue, tout est moche

on étouffe

 

— On n’a pas le choix

désolé, on ne peut pas aller ailleurs

je vais ouvrir cette fenêtre

ça ira ?

Tu fermeras les yeux

je suis sûr que tu peux t’envoler où tu veux en fermant les yeux.

— N’importe quoi.

— J’aimerais que tu me racontes un peu.

— Raconter

il y a des choses que je peux raconter

mais il y a aussi des trous

je ne me souviens pas de tout

je me souviens par exemple la nuit

des magies d’étoiles

le jour

le plaisir de l’ombre

le bonheur de l’eau

l’eau qui vient dans la bouche sèche

qui descend

et finie la soif qui me faisait souffrir depuis des heures.

— Tu m’as dit que tu te souvenais de cette première fois où quelqu’un t’a appelé Yumaï et non plus Baptiste.

— Ils ne m’ont jamais appelé Baptiste

pour eux, avant Yumaï

je n’existais pas en tant qu’humain

ni même comme animal

même pas gazelle

même pas chameau

je n’avais pas de nom

pourquoi vous voulez savoir

cette première fois où j’ai compris qu’ils m’avaient donné ce nom ?

— C’est important parce que ce jour-là un lien s’est noué entre vous

j’aimerais comprendre la nature de ce lien

alors ?

 

— Je ne comprends pas cette histoire de lien.

— Pourtant tu t’es appelé Baptiste, Yumaï

en te nommant, tes parents t’ont fait entrer dans une communauté

c’est le lien du baptême

alors je me demande pourquoi, un beau jour, ceux qui t’ont nommé Yumaï ont voulu que tu saches qu’ils t’avaient adopté.

— Ils me cherchaient

ils m’appelaient

Yumaï ! Yumaï !

j’entendais ce mot, je ne savais pas encore que c’était mon nom

il résonnait dans les montagnes

il y en avait quatre qui me cherchaient

Yumaï ! Yumaï !

les échos se croisaient et je ne les voyais pas.

— Pourquoi ils te cherchaient ?

— Je m’étais évadé.

— Tu t’étais évadé ?

Tout seul ?

— Oui

dans la nuit

Tajoud s’était endormi, j’en ai profité

tout le monde dormait, sous l’arbre

c’était juste après l’enregistrement de la première vidéo

j’imaginais qu’en marchant tout droit

dans n’importe quelle direction

je finirais par trouver quelque chose

une piste

une route

un village

alors quand il y a eu un peu de jour derrière les montagnes, j’ai décidé de marcher dans cette direction

sans jamais m’écarter, et de passer ces montagnes

j’ai marché des heures, il n’y avait pas d’ombre, je mourais de soif

et puis j’ai commencé à avoir peur

ce n’était pas la première fois, la peur

mais là j’étais tout seul

vraiment seul comme jamais dans ma vie

pas d’arbres

que du sable et des cailloux

je ne sais pas comment, je ne me souviens pas, je suis arrivé aux montagnes et je me suis retrouvé allongé à côté d’un rocher

à l’ombre

je me suis dit que c’était là que j’allais mourir

et puis j’ai entendu leurs voix

Yumaï ! Yumaï !

c’est Usman qui m’a trouvé

il parlait anglais

il y en avait plusieurs qui parlaient anglais, lui, Amir, Idris,

Tajoud, Darling

à cette époque je n’avais pas appris un seul mot d’arabe ni de mandi

je lui ai demandé de l’eau, il n’a pas répondu

il m’a visé avec son AK-47

ce n’était pas la première fois, mais là j’ai pensé que c’était fini

 

et puis il a relevé le fusil et a tiré en l’air

les autres sont arrivés

il y avait Amir

il m’a soulevé en me tirant par les cheveux et il m’a dit : la prochaine fois, Yumaï, je te tue

 

c’est comme ça que j’ai appris mon nom

c’est lui qui m’a donné à boire

il m’a porté quand je n’ai plus pu marcher

il n’arrêtait pas de répéter la même phrase, next time, Yumaï, I’ll kill you, next time, Yumaï, I’ll kill you

je crois que je me suis endormi dans ses bras

vous devez être content, j’ai beaucoup raconté.

— Il t’a puni ?

— Amir ?

oui

il m’a attaché à une moto, au soleil, et je n’ai pas eu le droit de boire pendant toute la journée du lendemain

ma mère l’a supplié

il a menacé de la tuer si elle ne se taisait pas

et Tajoud, Amir l’a fouetté

son dos saignait.

— Tu as essayé de t’évader une autre fois ?

— Non

jamais.

— Parce que tu avais peur qu’il te tue ?

 

Yumaï, tu avais peur qu’il te tue ?

— J’avais toujours peur qu’il me tue, même si je ne m’évadais pas.

— Mais tu n’y as même plus pensé

ils n’avaient plus besoin de t’attacher

tu étais lié

lié à eux par ce nom

tu ne pensais plus à t’échapper

Baptiste pouvait s’évader, pas Yumaï.

— Je ne comprends pas ce que vous dites

je ne pouvais pas m’enfuir, c’est tout

j’aurais bien voulu, mais je ne pouvais pas.

— J’aimerais bien savoir pourquoi ils t’ont donné un nom, seulement à toi

ce n’est pas sans raison qu’ils t’ont choisi

et qu’ils ne t’ont pas tué

il faudrait que tu y réfléchisses, on en parlera demain

essaye de te souvenir de détails

ce peut être un mot, un geste

un regard

un sourire

quelque chose qui venait d’eux, ou de toi, et qui a fait qu’ils t’ont choisi

et même peut-être aimé.

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