Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 10 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Cette nuit j’ai…

— Cette nuit j’ai mal dormi

tout ce que tu me caches m’empêche de dormir

tu n’as pas confiance en moi

tu penses que je te veux du mal alors que c’est le contraire

et ça me rend triste

je suis là en ami, pour t’aider, pour te soulager

et toi tu me considères comme un ennemi

avec lequel il faut ruser

raconter n’importe quoi

gagner du temps

c’est vraiment triste et je ne sais plus quoi faire

 

tu ne dis rien

en fait, même quand tu parles, tu ne dis rien

on dirait que tu es avec eux, contre nous

après tout ce qu’ils t’ont fait, à toi, à tes parents, à tes frères

peut-être même que tu sais où ils se trouvent, ce qui leur est arrivé

mais tu ne veux pas le dire.

— Non, si je le savais, je vous le dirais

je ne les ai jamais revus après la séparation

et personne ne m’a dit où ils se trouvaient

ils ne m’ont plus jamais parlé d’eux.

— Tu leur as posé la question ?

— Oui, juste après.

— Ils ont répondu quoi ?

— Ils m’ont seulement dit qu’ils étaient gardés ailleurs

et de ne jamais plus poser cette question

d’oublier ma famille

j’étais Yumaï

je n’avais plus besoin de parents français

je n’arrêtais pas de penser à Louis, surtout

je devais lui manquer, c’était sûr

Louis était toujours accroché à moi, presque plus qu’à ma mère.

 

— Tu pensais à Louis surtout

moins à tes parents ?

Ils ne te manquaient pas ?

— Je ne sais pas

je ne me souviens pas de ça

je crois qu’à partir d’un certain moment plus rien ne m’a manqué

ni personne

j’étais Yumaï

mais je vous l’ai dit, je ne me souviens pas de tout.

— Non seulement tu ne te souviens pas de tout, mais il y a des choses que tu ne veux pas dire.

— C’est vrai, il y a des choses que je ne veux pas dire

mais je peux vous en raconter beaucoup

— Par exemple ?

commence par le plus important

la chose la plus énorme qui t’est arrivée.

 

— Ils m’ont appris à tuer

 

c’est ce qu’ils m’ont dit.

 

— Comment ça, « c’est ce qu’ils m’ont dit » ?

— Ils ne m’ont pas dit Yumaï, on va t’apprendre à tirer avec un fusil

ils m’ont dit Yumaï, on va t’apprendre à tuer

j’ai répondu que je ne voulais tuer personne

ils m’ont dit que si je voulais vivre, il fallait que je sache tuer

que c’était comme ça chez eux

que tous ceux qui étaient là, au campement, s’ils vivaient encore, c’est parce qu’ils savaient tuer.

— C’était avant ou après la séparation ?

 

— Je ne sais plus.

— Comment, tu ne sais plus ?

Ta famille était là quand ils t’ont appris ça ?

— Elle n’était pas là, elle ne m’a pas vu tirer avec un fusil

mais avant la séparation, déjà, ils m’emmenaient parfois avec eux

moi seulement

par exemple quand ils allaient au ravitaillement

et parfois on s’arrêtait en chemin, si c’était l’heure de la prière

certains voulaient qu’on s’arrête pour prier, Amir, lui, il s’en foutait

pour lui ce n’était pas si important que pour d’autres

alors je ne sais plus si c’était avant ou après.

— Tu ne te souviens pas d’en avoir parlé à tes parents, à tes frères ?

 

— Si, maintenant je m’en souviens

je me souviens qu’Amir m’a ordonné de ne pas leur en parler

qu’il me tuerait si je leur en parlais

c’était avant la séparation.

 

— Qu’est-ce qu’ils t’ont appris au juste ?

— Tout ce qu’il faut

tenir l’arme, la charger

viser

tirer au coup par coup ou en automatique, le recul…

c’étaient des AK-47, des kalachnikovs.

— Et tu as appris vite ?

— Oui

après deux heures de tir je savais tuer

debout ou couché

ils avaient mis une cible à cent mètres, un vieux jerrican, et je ne l’ai pas raté

ils rigolaient

Amir m’a serré la main

on a recommencé le lendemain.

— À ton avis, pourquoi ils voulaient que tu saches tirer ?

— Je vous l’ai dit

si je voulais vivre, il le fallait.

— Eux d’accord, ils doivent savoir tuer pour survivre

mais toi ?

Yumaï, tu ne t’es pas rendu compte à ce moment-là qu’ils t’avaient enrôlé, que tu étais passé de l’autre côté ?

De leur côté ?

— Non, ce n’était pas ça

ce n’était pas du tout ça

pour eux, j’avais l’âge de devenir un guerrier, c’est tout

cela ne voulait pas dire que j’allais me battre de leur côté.

— Alors cela voulait dire quoi ?

— Qu’ils me considéraient comme un garçon qui devient un homme

pas comme un garçon de chez eux

un garçon tout court.

— Et ils avaient suffisamment confiance en toi pour t’apprendre à te servir d’une kalachnikov ?

Ils ne se sont pas dit une seule minute que tu pouvais retourner l’arme contre eux ?

— Sûrement pas.

— Pourquoi « sûrement pas » ?

— Parce que j’avais besoin d’eux

admettons que j’aie réussi à les tuer tous, même si c’est n’importe quoi

j’allais faire quoi, tout seul dans le désert ?

Au bout de quelques jours, où trouver à boire et à manger ?

Dans quelle direction aller ?

Ils savaient bien que je m’étais posé ces questions

Clément, oui, il les aurait tous tués, car c’est un gamin qui ne comprend rien

papa aussi

peut-être

parce qu’il croit pouvoir se sortir de toutes les situations

il tient toujours à montrer qu’il est un homme

mais ce n’est pas un homme du désert

 

ce n’est pas un homme comme eux sont des hommes

 

juste après, ils ont voulu m’apprendre à tuer avec un couteau

ils m’ont montré, ils ont mimé tous les gestes, ils voulaient que je les refasse

mais là j’ai dit non, que je ne pourrais pas

la lame dans le cœur

les grosses veines du cou

ça non, c’était vraiment impossible

Amir m’a dit ok Yumaï, later, plus tard, plus tard.

— Et finalement tu n’as jamais appris ?

 

Et finalement, Yumaï, tu n’as jamais appris ?

 

— Si j’avais appris, je m’en souviendrais.

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