Comment Baptiste est mort
— Cette nuit j’ai…
— Cette nuit j’ai mal dormi
tout ce que tu me caches m’empêche de dormir
tu n’as pas confiance en moi
tu penses que je te veux du mal alors que c’est le contraire
et ça me rend triste
je suis là en ami, pour t’aider, pour te soulager
et toi tu me considères comme un ennemi
avec lequel il faut ruser
raconter n’importe quoi
gagner du temps
c’est vraiment triste et je ne sais plus quoi faire
tu ne dis rien
en fait, même quand tu parles, tu ne dis rien
on dirait que tu es avec eux, contre nous
après tout ce qu’ils t’ont fait, à toi, à tes parents, à tes frères
peut-être même que tu sais où ils se trouvent, ce qui leur est arrivé
mais tu ne veux pas le dire.
— Non, si je le savais, je vous le dirais
je ne les ai jamais revus après la séparation
et personne ne m’a dit où ils se trouvaient
ils ne m’ont plus jamais parlé d’eux.
— Tu leur as posé la question ?
— Oui, juste après.
— Ils ont répondu quoi ?
— Ils m’ont seulement dit qu’ils étaient gardés ailleurs
et de ne jamais plus poser cette question
d’oublier ma famille
j’étais Yumaï
je n’avais plus besoin de parents français
je n’arrêtais pas de penser à Louis, surtout
je devais lui manquer, c’était sûr
Louis était toujours accroché à moi, presque plus qu’à ma mère.
— Tu pensais à Louis surtout
moins à tes parents ?
Ils ne te manquaient pas ?
— Je ne sais pas
je ne me souviens pas de ça
je crois qu’à partir d’un certain moment plus rien ne m’a manqué
ni personne
j’étais Yumaï
mais je vous l’ai dit, je ne me souviens pas de tout.
— Non seulement tu ne te souviens pas de tout, mais il y a des choses que tu ne veux pas dire.
— C’est vrai, il y a des choses que je ne veux pas dire
mais je peux vous en raconter beaucoup
— Par exemple ?
commence par le plus important
la chose la plus énorme qui t’est arrivée.
— Ils m’ont appris à tuer
c’est ce qu’ils m’ont dit.
— Comment ça, « c’est ce qu’ils m’ont dit » ?
— Ils ne m’ont pas dit Yumaï, on va t’apprendre à tirer avec un fusil
ils m’ont dit Yumaï, on va t’apprendre à tuer
j’ai répondu que je ne voulais tuer personne
ils m’ont dit que si je voulais vivre, il fallait que je sache tuer
que c’était comme ça chez eux
que tous ceux qui étaient là, au campement, s’ils vivaient encore, c’est parce qu’ils savaient tuer.
— C’était avant ou après la séparation ?
— Je ne sais plus.
— Comment, tu ne sais plus ?
Ta famille était là quand ils t’ont appris ça ?
— Elle n’était pas là, elle ne m’a pas vu tirer avec un fusil
mais avant la séparation, déjà, ils m’emmenaient parfois avec eux
moi seulement
par exemple quand ils allaient au ravitaillement
et parfois on s’arrêtait en chemin, si c’était l’heure de la prière
certains voulaient qu’on s’arrête pour prier, Amir, lui, il s’en foutait
pour lui ce n’était pas si important que pour d’autres
alors je ne sais plus si c’était avant ou après.
— Tu ne te souviens pas d’en avoir parlé à tes parents, à tes frères ?
— Si, maintenant je m’en souviens
je me souviens qu’Amir m’a ordonné de ne pas leur en parler
qu’il me tuerait si je leur en parlais
c’était avant la séparation.
— Qu’est-ce qu’ils t’ont appris au juste ?
— Tout ce qu’il faut
tenir l’arme, la charger
viser
tirer au coup par coup ou en automatique, le recul…
c’étaient des AK-47, des kalachnikovs.
— Et tu as appris vite ?
— Oui
après deux heures de tir je savais tuer
debout ou couché
ils avaient mis une cible à cent mètres, un vieux jerrican, et je ne l’ai pas raté
ils rigolaient
Amir m’a serré la main
on a recommencé le lendemain.
— À ton avis, pourquoi ils voulaient que tu saches tirer ?
— Je vous l’ai dit
si je voulais vivre, il le fallait.
— Eux d’accord, ils doivent savoir tuer pour survivre
mais toi ?
Yumaï, tu ne t’es pas rendu compte à ce moment-là qu’ils t’avaient enrôlé, que tu étais passé de l’autre côté ?
De leur côté ?
— Non, ce n’était pas ça
ce n’était pas du tout ça
pour eux, j’avais l’âge de devenir un guerrier, c’est tout
cela ne voulait pas dire que j’allais me battre de leur côté.
— Alors cela voulait dire quoi ?
— Qu’ils me considéraient comme un garçon qui devient un homme
pas comme un garçon de chez eux
un garçon tout court.
— Et ils avaient suffisamment confiance en toi pour t’apprendre à te servir d’une kalachnikov ?
Ils ne se sont pas dit une seule minute que tu pouvais retourner l’arme contre eux ?
— Sûrement pas.
— Pourquoi « sûrement pas » ?
— Parce que j’avais besoin d’eux
admettons que j’aie réussi à les tuer tous, même si c’est n’importe quoi
j’allais faire quoi, tout seul dans le désert ?
Au bout de quelques jours, où trouver à boire et à manger ?
Dans quelle direction aller ?
Ils savaient bien que je m’étais posé ces questions
Clément, oui, il les aurait tous tués, car c’est un gamin qui ne comprend rien
papa aussi
peut-être
parce qu’il croit pouvoir se sortir de toutes les situations
il tient toujours à montrer qu’il est un homme
mais ce n’est pas un homme du désert
ce n’est pas un homme comme eux sont des hommes
juste après, ils ont voulu m’apprendre à tuer avec un couteau
ils m’ont montré, ils ont mimé tous les gestes, ils voulaient que je les refasse
mais là j’ai dit non, que je ne pourrais pas
la lame dans le cœur
les grosses veines du cou
ça non, c’était vraiment impossible
Amir m’a dit ok Yumaï, later, plus tard, plus tard.
— Et finalement tu n’as jamais appris ?
Et finalement, Yumaï, tu n’as jamais appris ?
— Si j’avais appris, je m’en souviendrais.
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