Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 5 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Chapitre 2

 

 

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Il se souvient qu’ils ont roulé durant deux jours sans jamais s’arrêter avant la nuit. L’air devenait toujours plus sec, les pistes plus poudreuses. Comme Louis, même désarçonné dans les cahots, refusait de s’agripper à la taille d’Usman, il le tenait contre lui d’un bras. De temps à autre, sur les plats, il passait la main sur le visage de son frère pour le débarrasser de la poussière, et parfois, comme il semblait endormi, inerte, posait sa main sur son cœur pour vérifier qu’il battait encore.

Désormais plus rien n’était sûr, tout pouvait arriver sur cette planète inconnue où tous les repères familiers avaient soudain disparu, évaporés dans la lumière crue du désert. Personne n’empêcherait Louis de mourir, s’il était malade, empoisonné par la peur, à bout de forces. Personne, pas même leur père qui s’était liquéfié face à la mort et n’était plus qu’une flaque de merde honteuse, humilié, terrassé par sa panique. Sur la moto, une main agrippée à la poignée de la selle, l’autre à la poitrine de Louis, il fermait les yeux et ne cessait de revoir la déchéance de son père. Par laquelle son enfance depuis des mois peu à peu effritée, déjà près de sa fin, s’était tout à coup volatilisée. Après le spectacle que son père avait donné, ne lui restait plus que l’inquiétude d’une solitude soudaine et vulnérable.

Cela s’était passé pendant le simulacre d’exécution, après l’embourbement du 4×4. À genoux et tremblants, assourdis par le crépitement des rafales, lui, ses frères et ses parents avaient eu du mal à se relever. Aussitôt l’un des hommes avait désigné le père en riant et prononçant des mots incompréhensibles. Les autres s’étaient approchés de lui, riant, se pinçant le nez, et il avait vu une tache brune sur le fond du pantalon de son père. Il s’était chié dessus comme un bébé, et cela sentait la merde. Les hommes lui avaient ordonné en anglais de retirer son pantalon, son caleçon, et d’aller laver tout ça et son cul dans une flaque d’eau. Son père, livide, les traits déformés par l’humiliation, ou par le dérisoire effort de la dissimuler, s’était docilement exécuté devant sa femme en pleurs, gémissante, et ses enfants comme vitrifiés. Lui ne croyait plus en rien, mais les autres, s’était-il dit, devaient penser que c’était le diable qui les avait enlevés, et qu’ils se trouvaient en enfer.

Mais ce n’était pas l’enfer, ce désert plein de sable et d’étincelles au soleil, sec et minéral, avec des traînées dorées le long des ombres des dunes ou des rochers entre lesquels la piste se faufilait, interminable et dépassant tous les horizons, ce n’était pas l’enfer, c’était à l’infini une terre propre, inviolée, très pure, où, quand par moments il avait la force de l’observer, il se sentait délivré de la souillure d’un père outragé.

Au premier soir, ils se sont arrêtés dans un village de huttes, apparemment désert, mais où étaient stockés des jerricans d’eau et d’essence, des boîtes de thon et des galettes de pain sec. Il faisait déjà nuit, il n’y avait que la lumière des phares des motos pour éclairer ce décor. Les hommes les ont séparés, lui est resté avec Louis et Usman et n’a pas revu son père ce soir-là, caché dans l’ombre. Sa mère, qu’il ne voyait pas non plus, a demandé s’ils allaient bien. Louis s’est mis à pleurer et il l’a serré contre lui. Il a répondu que son frère allait bien, qu’il était juste fatigué, couvert de poussière et qu’il avait soif.

On leur a donné de l’eau, du pain et une boîte de thon. Sur une natte en plastique, Louis s’est endormi bien avant lui qui s’est longtemps demandé qui pourrait bien les délivrer ici, au milieu de nulle part, de ces hommes armés et des nuées de moustiques. Les hommes les ont réveillés brutalement juste avant l’aube. Il rêvait d’un gros poisson dans la piscine des Flamboyants. Il lui a fallu de longues secondes pour se rappeler qu’il se trouvait en plein désert, prisonnier de terroristes à barbe et turban. Il faisait froid. Ils n’ont eu droit qu’à une timbale d’eau, les hommes ont fait leur prière et ils sont immédiatement repartis.

Il se souvient que le deuxième soir, tout au bout d’une interminable journée de moto dans le désert, la nuit déjà tombée, il a aperçu de loin un feu. Le convoi se dirigeait vers lui. Jusqu’alors, il s’était demandé comment ses ravisseurs s’orientaient, sans la moindre hésitation, dans le vide immense d’étendues caillouteuses que bordaient au loin des dunes, parfois des massifs montagneux. Car il n’y avait plus de piste, il n’y avait plus rien. Seulement, désormais, ce feu lointain qui s’approchait dans la nuit alors que Louis dormait, son corps inerte bien enserré d’un bras tout contre lui.

Une dizaine d’hommes armés les attendaient autour du feu. En descendant de moto, il s’est dit qu’il ne pourrait supporter un troisième jour de voyage. Il chancelait, il avait mal au cul et au dos et le petit Louis dans ses bras ne voulait pas se réveiller. Dans la lueur des flammes et des phares, des ombres s’agitaient. Ses parents et Clément non plus ne tenaient pas debout. On voyait aussi quelques arbustes entre lesquels se dressaient des tentes, mais au-delà tout le désert autour était plongé dans la nuit. Et cette nuit qui cachait les alentours dessinait la petite cellule obscure que les hommes semblaient leur préparer. Il a déposé Louis sur le sable, il dormait encore, sa mère s’est approchée de lui, a caressé son front. Son père a demandé à boire et à manger et les hommes leur ont tendu deux bouteilles d’eau. Pour manger, il faudrait attendre le jour. Il a bu puis s’est allongé sur le sable. Il a pensé qu’ils devaient être arrivés, enfin. Il allait s’endormir quand il a vu les étoiles. Jamais il ne s’était trouvé sous un ciel de nuit si pure. L’ombre de cette nuit sans lune formait des murs tout autour du campement, mais la prison n’avait pas de toit. Juste avant qu’il ne s’endorme, a paru le sentiment que ces milliards d’étoiles scintillantes lui montraient le chemin par lequel il pourrait s’échapper.

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