Comment Baptiste est mort
Chapitre 4
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Dans sa mémoire se mêlent des moments clairs, nets et resplendissants au soleil, où chaque détail s’inscrit tel un trait dans la pierre, indélébile, et des moments flous comme dans une brume de chaleur, et des moments plus noirs que la nuit, longs moments bizarrement perdus dont il n’aurait pas conscience s’ils n’avaient pas de frontières, des avant, des après. Comme celui de la séparation.
Avant la séparation, il se souvient précisément de la perpétuelle agitation d’Amir, son activité constante, ses cent pas d’une tente à l’autre, et aussi qu’il ne cessait de passer de la cruauté à quelque chose qui ressemblait à de la tendresse. Le soir même du jour où il lui a attaché la main gauche à la roue d’une moto et l’a laissé des heures au soleil sans boire, a menacé de mort sa mère qui l’implorait, après qu’Idris l’a délivré puis mené devant lui sous sa tente, c’est lui, le même Amir, qui lui a tendu de l’eau, l’a fait s’étendre sur une natte, a placé un coussin sous sa tête, s’est penché vers lui et a chuchoté tout en lui caressant les cheveux comme une mère qu’il ne fallait plus le refaire, Yumaï, il ne fallait plus tenter de s’évader, pour son bien, s’il ne voulait pas mourir, et que cela lui faisait de la peine qu’il songe à le quitter. Juste après, Yumaï l’a vu se déplacer vers une forme allongée à l’autre extrémité de la tente et s’asseoir à ses côtés. C’était Tajoud, dont Amir avait fouetté le dos jusqu’au sang avec une ceinture quelques heures plus tôt. Il était allongé sur le ventre, silencieux, le visage tourné vers la toile de la tente comme s’il voulait oublier les autres qui s’étaient réjouis à la vue de son humiliation. Et Yumaï a vu Amir huiler avec douceur de ses propres mains le dos blessé du garçon.
Toujours fébrile, Amir passait ainsi, souvent, de la colère à la clémence puis, subitement, de cette apparente bonté à la haine. Yumaï s’est demandé si cette oscillation ne venait pas des comprimés qu’il prenait régulièrement, toutes les deux heures, comprimés qu’il distribuait à ses hommes avant chaque déplacement, ou au gré de son humeur, et qu’Idris appelait les comprimés de courage et parfois les comprimés de bonheur. Yumaï se souvient maintenant qu’on lui en a souvent donné, par exemple quand ils partaient ensemble au ravitaillement, ou avant la longue marche nocturne après le survol de l’avion et sans doute bien d’autres fois.
Un comprimé de courage, aussi, quand ils l’ont laissé seul pour la première fois au royaume des hommes d’avant. Il se souvient que c’était juste après sa tentative d’évasion, ses parents et les petits étaient encore là, Guillaume a tenté de s’opposer à son départ et Amir lui a ordonné de se taire et de se calmer, son fils allait bientôt revenir. Sur la moto qui l’éloignait du campement, il s’est dit qu’Amir, après la séance des caresses, revenait au mode de la punition mais il ne s’est pas inquiété de ce qu’il lui réservait. Il se sentait fort, il n’avait peur de rien. Cependant, après une longue course entre des dunes et des montagnes de rochers noirs, puis le long d’un lit de fleuve asséché, sans doute le même que celui qu’on distinguait au campement, alors que le soleil déclinait, il a commencé à redouter ce qui l’attendait. Il l’a découvert avec effroi, après une escalade entre des rochers et des étendues de sable, une fois dans la grotte à flanc de montagne, alors qu’Usman et Darling redescendaient déjà sans lui vers les motos. Mais il allait bientôt comprendre qu’il s’agissait en fait d’un privilège, d’une sorte de cadeau. Ce n’était pas seulement ce qu’Amir lui a expliqué, longuement, alors qu’ils s’étaient assis au seuil de la grotte, après que Yumaï l’avait supplié de ne pas l’abandonner là : pour devenir un vrai guerrier il devait savoir apprivoiser la solitude, survivre seul dans le désert avec un minimum de provisions et sans moyens de secours, et surtout — mais à ce moment il n’en a pas cru un mot — déceler l’invisible présence tutélaire des anges et de la divinité pour s’abreuver de leur puissance. Un guerrier n’est jamais seul, a dit Amir, avant d’ajouter : tu verras, même un enfant comme toi, abandonné dans un désert, n’est jamais seul, personne n’est jamais seul. Non, ce n’était pas seulement cette épreuve, cette initiation. C’était aussi, pour le même délit, après la punition, une récompense. Amir avait admis qu’il avait besoin d’être délivré, au moins de temps à autre, de cette constante menace de mort. Il allait donc le laisser à des dizaines de kilomètres du campement, loin des combattants, des fusils et des couteaux, mais dans un royaume habité de mystères d’où Yumaï n’aurait ni intérêt ni envie de s’enfuir.
Il avait l’estomac noué quand il a vu Amir redescendre, les motos démarrer puis disparaître derrière la montagne. Amir lui avait dit qu’il reviendrait le chercher dans trois jours. Il aurait aimé reprendre un comprimé de courage, mais Amir ne lui en avait pas laissé. Longtemps, il a entendu le bruit des moteurs, comme le dernier chant des hommes qui le reliait au monde connu mais s’estompait, inéluctablement, laissant place au grand silence inquiétant d’une terre nouvelle où tombait déjà la nuit. Dans ce silence, il n’a pas osé s’avancer dans la grotte, pénétrer cette ombre qu’il devinait profonde, ni même se retourner pour explorer la vaste plateforme dans les dernières lueurs du jour. Il est demeuré plus d’une heure assis au bord du vide, face au paysage de montagnes éparpillées sur le sable qui s’effaçait peu à peu dans le noir. La solitude, le silence et l’obscurité lui pesaient chaque seconde davantage et formaient comme l’image de la mort qui s’approche de sa proie. Il a pensé qu’à coup sûr ici ses parents se seraient mis à prier, et sans doute d’ailleurs se mettaient-ils à le faire, fous d’inquiétude, à cet instant, alors qu’Amir et ses hommes revenaient au campement sans lui.
Le froid s’est levé en même temps que la lune. Yumaï n’avait ni couverture ni vêtement chaud, il portait toujours le short et le tee-shirt du jour de l’enlèvement, pas lavés depuis. Le froid devait faire partie de l’épreuve, tout comme la chaleur infernale de midi. Il a reculé vers le fond de la plateforme, s’est recroquevillé contre la paroi rocheuse encore chaude après ces heures au soleil. Devant lui, la lune illuminait désormais le désert et ses montagnes d’où pouvaient très bien surgir des créatures étranges, des monstres verts, des araignées géantes, car tout semblait possible dans ce grand théâtre martien.
Il n’avait pas sommeil, il n’avait pas faim, il n’avait pas soif. Il a même oublié le froid dans une série de pensées sombres. Si Amir l’avait éloigné du campement, ce n’était pas pour cette fable d’une initiation à la solitude et à l’invisible compagnie des anges, mais pour qu’il n’assiste pas à l’exécution de ses parents et de ses frères. Une vague d’angoisse l’a submergé à cette idée et il a dû se lever, arpenter la plateforme, pour tenter de se calmer, d’en peser le pour et le contre. La raison l’a finalement emporté. Amir n’avait aucun intérêt à se débarrasser si tôt de ses otages, alors que les négociations pour leur libération ne faisaient sans doute que commencer. Mais si l’initiation n’était qu’une fable, pourquoi donc l’avoir éloigné ? En quoi sa présence au campement pouvait-elle le gêner ? Si l’assassin sanguinaire n’avait pas décidé d’exécuter tous ses otages, pourquoi pas un seul, puisqu’il en détenait cinq, pour montrer sa détermination, présenter au monde une sorte d’échéancier, un otage par semaine en commençant par le père ? Ou le plus jeune des enfants ? Ou la femme ? Quel spectacle d’otage décapité pourrait le mieux tétaniser la terre entière ?
Yumaï a finalement balayé ces idées noires. Non, il n’y avait aucun avantage à ce qu’il découvre trois jours plus tard, plutôt que trois heures ou trois minutes, qu’Amir avait tué sa mère, ou Louis, sa haine contre le bourreau serait précisément la même alors que le chef de bande, c’était une mystérieuse évidence, voulait être craint mais aussi aimé. D’autres pensées lugubres se sont bousculées. Amir était si imprévisible, fantasque, qu’on pouvait s’attendre au pire. Et le pire, tout bien pesé face au spectacle vertigineux de ce néant lunaire annonçant très clairement une mort lente sur une autre planète, était qu’il ne vienne jamais le chercher.
Ainsi ont passé les premières heures, Yumaï s’en souvient parfaitement. Le froid a fini par devenir insupportable et il s’est demandé comment et où il allait dormir. Il s’est mis à explorer la plateforme et a trouvé ce qu’il cherchait, une couche de sable pour s’allonger. Elle se trouvait à quelques mètres au-delà du seuil de la grotte, gardant par bonheur un peu de la chaleur du jour, dans une zone encore éclairée par la lune.
Il venait de s’allonger quand il a entendu derrière lui un bruit. Un craquement, comme un bruit de pas sur des cailloux. Il s’est retourné mais n’a rien vu ni plus rien entendu dans l’ombre. Tourmenté entre cette nouvelle crainte d’une présence dans la grotte et l’inquiétude sur son sort, il n’a pas pu s’endormir avant l’aube.
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