Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 16 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Chapitre 5

 

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— Nous ne savons pas encore

nous avons seulement décidé que tu ne pouvais plus rester seul, sans surveillance

avec seulement ta grand-mère qui n’a aucune autorité sur toi

et qui surtout ne t’aide pas à te réadapter

ce pourrait être un placement dans une famille d’accueil

ou dans un foyer pour enfants

ou dans une institution médicalisée

il faut que du temps passe, que tu sois suivi et accompagné

c’est pour ton bien, Yumaï

ça te fait sourire…

— Personne, jamais, ne pourra m’enfermer

là vous parlez à Baptiste

Baptiste était un enfant sage et obéissant.

— Il ne s’agit pas de t’enfermer, on ne va pas te mettre en prison.

— Il n’y a pas que dans les prisons qu’on enferme

il y a tout ce qu’on invente pour les enfants malheureux

ou les juste un peu cinglés

ailleurs

ils seront bientôt plus nombreux que les autres

il n’y a déjà pas assez de place pour eux, et vous voulez m’y mettre

— Nous allons essayer de te trouver quelque chose où tu te sentiras bien

j’ai déjà compris que tu voulais de la nature, de l’espace

que tu avais besoin de solitude

ce n’est pas simple, nous allons chercher

 

il faut que tu nous comprennes, Yumaï

nous sommes prêts à faire le maximum pour toi, à faire en sorte que tes conditions de vie soient les meilleures possibles

étant donné les circonstances

que tu te reconstruises au plus vite, mais

— Je me suis déjà reconstruit

ils m’ont tout pris, ils m’ont fait souffrir, ils m’ont battu

ils ont voulu me tuer

ils m’ont privé de tout

pas seulement de nourriture et d’eau

pas seulement de mes parents

et de mes frères

 

je me souviens du dernier regard de Louis

 

et ils m’ont fait devenir ce que je suis

ce sont eux qui m’ont reconstruit.

— Parle-moi du dernier regard de Louis.

 

— Je l’avais oublié

ce regard

je m’en suis souvenu là, en vous parlant

je crois bien que Louis préférait Baptiste à sa mère

il était toujours collé à lui

je crois que c’était un regard qui cherchait Baptiste, alors que Baptiste était déjà mort

il me regardait

un regard

un regard terrorisé

terrorisé parce qu’il ne le trouvait pas

des yeux fixés par l’épouvante, comme dans les films

 

— Mais pourquoi parles-tu de dernier regard ?

— Parce que je n’ai jamais revu Louis depuis

en tout cas je ne m’en souviens plus

— C’était donc au moment de la séparation ?

— Juste avant la séparation

oui, sûrement, puisque je ne l’ai jamais revu.

— Mais si c’était avant la séparation, pourquoi était-il terrorisé ?

— Je vous l’ai dit, parce qu’il ne reconnaissait pas son frère.

— Ça lui est venu comme ça, d’un coup ?

Il s’est aperçu soudain qu’un autre se trouvait dans le corps de son frère ?

Peut-être était-il terrorisé par la séparation elle-même ?

Yumaï, tu ne m’as pas parlé des circonstances de cette séparation

tu n’en as jamais parlé à personne, depuis ta libération.

 

— Parce que ces circonstances

comment ça s’est passé

ça fait partie des choses dont je ne me souviens pas.

— Et pourtant c’est une chose importante

peut-être la plus importante qui te soit arrivée.

 

— Non, tout ce dont je me souviens, c’est avant, le regard de Louis

et après, le moment où je me suis rendu compte qu’ils n’étaient plus là

je suis allé demander à Amir où ils étaient, il m’a répondu qu’ils avaient été envoyés ailleurs

et il m’a ordonné de ne plus jamais poser cette question.

— Tu m’as bien dit que le dernier regard de Louis t’est revenu ici, là, tout de suite

et qu’avant tu ne t’en souvenais pas ?

— Oui, je ne m’en souvenais pas, c’est en vous parlant.

— Jusqu’à aujourd’hui, quel était ton dernier souvenir d’avant la séparation ?

— C’était justement l’inverse d’une séparation, les retrouvailles après mon premier séjour dans la grotte

ils étaient vraiment soulagés

pendant trois jours ils s’étaient demandé si j’étais mort, s’ils m’avaient exécuté

ma mère m’a embrassé cinquante fois, Tajoud et Usman étaient là et rigolaient

mes parents voulaient tout savoir, ce qui m’était arrivé

si j’avais une idée de la raison pour laquelle on m’avait laissé comme ça tout seul pendant trois jours

moi je savais pourquoi, mais je ne leur ai pas dit

comme je ne leur ai jamais dit qu’ils m’avaient appris à tuer et que j’étais Yumaï

— Et entre ce moment de bonheur et le dernier regard de Louis, rien ?

— Rien

peut-être rien.

 

— Et si on continuait un peu à se voir, Yumaï ?

— Ici ?

— Oui, on pourrait avoir encore quelques entretiens, si tu es d’accord

on verra plus tard pour ton placement.

— C’est vous qui décidez.

— Alors on se voit demain, même heure

mais je vais te demander quelque chose d’un peu difficile : d’ici là, pense au dernier regard de Louis

des circonstances de ce regard

comment tu l’as découvert

et comment il s’est éteint.

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