Comment Baptiste est mort
Chapitre 5
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— Nous ne savons pas encore
nous avons seulement décidé que tu ne pouvais plus rester seul, sans surveillance
avec seulement ta grand-mère qui n’a aucune autorité sur toi
et qui surtout ne t’aide pas à te réadapter
ce pourrait être un placement dans une famille d’accueil
ou dans un foyer pour enfants
ou dans une institution médicalisée
il faut que du temps passe, que tu sois suivi et accompagné
c’est pour ton bien, Yumaï
ça te fait sourire…
— Personne, jamais, ne pourra m’enfermer
là vous parlez à Baptiste
Baptiste était un enfant sage et obéissant.
— Il ne s’agit pas de t’enfermer, on ne va pas te mettre en prison.
— Il n’y a pas que dans les prisons qu’on enferme
il y a tout ce qu’on invente pour les enfants malheureux
ou les juste un peu cinglés
ailleurs
ils seront bientôt plus nombreux que les autres
il n’y a déjà pas assez de place pour eux, et vous voulez m’y mettre
— Nous allons essayer de te trouver quelque chose où tu te sentiras bien
j’ai déjà compris que tu voulais de la nature, de l’espace
que tu avais besoin de solitude
ce n’est pas simple, nous allons chercher
il faut que tu nous comprennes, Yumaï
nous sommes prêts à faire le maximum pour toi, à faire en sorte que tes conditions de vie soient les meilleures possibles
étant donné les circonstances
que tu te reconstruises au plus vite, mais
— Je me suis déjà reconstruit
ils m’ont tout pris, ils m’ont fait souffrir, ils m’ont battu
ils ont voulu me tuer
ils m’ont privé de tout
pas seulement de nourriture et d’eau
pas seulement de mes parents
et de mes frères
je me souviens du dernier regard de Louis
et ils m’ont fait devenir ce que je suis
ce sont eux qui m’ont reconstruit.
— Parle-moi du dernier regard de Louis.
— Je l’avais oublié
ce regard
je m’en suis souvenu là, en vous parlant
je crois bien que Louis préférait Baptiste à sa mère
il était toujours collé à lui
je crois que c’était un regard qui cherchait Baptiste, alors que Baptiste était déjà mort
il me regardait
un regard
un regard terrorisé
terrorisé parce qu’il ne le trouvait pas
des yeux fixés par l’épouvante, comme dans les films
— Mais pourquoi parles-tu de dernier regard ?
— Parce que je n’ai jamais revu Louis depuis
en tout cas je ne m’en souviens plus
— C’était donc au moment de la séparation ?
— Juste avant la séparation
oui, sûrement, puisque je ne l’ai jamais revu.
— Mais si c’était avant la séparation, pourquoi était-il terrorisé ?
— Je vous l’ai dit, parce qu’il ne reconnaissait pas son frère.
— Ça lui est venu comme ça, d’un coup ?
Il s’est aperçu soudain qu’un autre se trouvait dans le corps de son frère ?
Peut-être était-il terrorisé par la séparation elle-même ?
Yumaï, tu ne m’as pas parlé des circonstances de cette séparation
tu n’en as jamais parlé à personne, depuis ta libération.
— Parce que ces circonstances
comment ça s’est passé
ça fait partie des choses dont je ne me souviens pas.
— Et pourtant c’est une chose importante
peut-être la plus importante qui te soit arrivée.
— Non, tout ce dont je me souviens, c’est avant, le regard de Louis
et après, le moment où je me suis rendu compte qu’ils n’étaient plus là
je suis allé demander à Amir où ils étaient, il m’a répondu qu’ils avaient été envoyés ailleurs
et il m’a ordonné de ne plus jamais poser cette question.
— Tu m’as bien dit que le dernier regard de Louis t’est revenu ici, là, tout de suite
et qu’avant tu ne t’en souvenais pas ?
— Oui, je ne m’en souvenais pas, c’est en vous parlant.
— Jusqu’à aujourd’hui, quel était ton dernier souvenir d’avant la séparation ?
— C’était justement l’inverse d’une séparation, les retrouvailles après mon premier séjour dans la grotte
ils étaient vraiment soulagés
pendant trois jours ils s’étaient demandé si j’étais mort, s’ils m’avaient exécuté
ma mère m’a embrassé cinquante fois, Tajoud et Usman étaient là et rigolaient
mes parents voulaient tout savoir, ce qui m’était arrivé
si j’avais une idée de la raison pour laquelle on m’avait laissé comme ça tout seul pendant trois jours
moi je savais pourquoi, mais je ne leur ai pas dit
comme je ne leur ai jamais dit qu’ils m’avaient appris à tuer et que j’étais Yumaï
— Et entre ce moment de bonheur et le dernier regard de Louis, rien ?
— Rien
peut-être rien.
— Et si on continuait un peu à se voir, Yumaï ?
— Ici ?
— Oui, on pourrait avoir encore quelques entretiens, si tu es d’accord
on verra plus tard pour ton placement.
— C’est vous qui décidez.
— Alors on se voit demain, même heure
mais je vais te demander quelque chose d’un peu difficile : d’ici là, pense au dernier regard de Louis
des circonstances de ce regard
comment tu l’as découvert
et comment il s’est éteint.
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