Comment Baptiste est mort
Chapitre 6
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Il s’est retrouvé seul, dans la grotte des hommes d’avant, sans savoir même qui l’y avait conduit pour la deuxième fois. Il portait un uniforme, le même que celui d’Amir avec son motif de camouflage vert et brun, mais trop grand pour lui, qu’il ne se souvenait pas avoir déjà porté. Qui le lui avait mis ? Qui lui avait retroussé les manches ? Un tunnel obscur le reliait aux dernières images qu’il se rappelait, son père penché sur Clément et le faisant boire, juste à côté la forme noire de sa mère allongée, relevant péniblement la tête et demandant d’une voix méconnaissable comment allait son fils, et surtout l’image ultime, isolée des autres dans une lumière blanche, sans décor, sans avant ni après, qui s’engouffrait en lui depuis des heures comme une vague de douleur acide, corrosive, refluait juste le temps qu’il reprenne souffle et conscience de l’endroit où il se trouvait, mais revenait sans cesse, chaque fois plus acérée, brûlante, insoutenable, l’image du regard terrorisé de Louis.
Il se souvient de quoi il se souvenait, et ce qui le torturait, dans cette grotte, à l’instant précis où il s’est saisi du couteau. Sa lame était couverte de traces brunes qu’il a prises pour de la rouille mais qui se sont dispersées sous ses ongles comme une poudre grasse. Rien ni personne n’aurait pu l’empêcher à cet instant d’offrir son avant-bras nu à cette lame de couteau, à y ouvrir de profondes entailles parallèles d’où se délivrait son propre sang. Douze entailles, qu’il a depuis mille fois comptées sans se rappeler qui les lui avait infligées, ni pourquoi. Aujourd’hui, il s’en souvient. Il se souvient de tout, précisément. Du sang coulant sur le sable, de la douleur grandissant peu à peu jusqu’à son paroxysme lorsqu’il a jeté des poignées de sel sur les plaies, comme un fer rouge grésillant sur sa peau, de son hurlement qui a résonné dans la grotte et des jours et des jours où il s’est recroquevillé sur cette douleur comme sur son bien le plus précieux.
De ces jours passés demeurent les magies des hommes d’avant qui lui portaient secours, leurs mains ouvertes qui lui faisaient des signes et où il posait les siennes. Il y en avait une à l’intérieur de la grotte, précisément à sa hauteur et de sa taille, accompagnée juste un peu plus bas d’une autre plus petite, vers laquelle il revenait toujours. La main gauche d’un garçon d’avant, sur laquelle il avait plaqué longtemps la sienne qui portait encore du sang, déposant sur la pierre au milieu de la paume une petite tache rouge comme un stigmate qui lui rappelait les images pieuses. Il marchait des heures tout autour de la grotte, laissant sa main glisser contre la pierre, s’arrêtant quand il découvrait un nouveau dessin d’autruche, celle-ci piégée, une patte prise dans une sorte de corde, ou un marcheur nu portant une ceinture et des anneaux aux genoux et aux chevilles, ou trois hommes qui dansaient devant une femme enceinte, et mille autres figures comme des portes qui s’ouvraient vers un monde d’enchantements et qu’il se sentait tout près de franchir. Il marchait ainsi des heures, mais revenait toujours à la tache rouge, la tache de son propre sang, la trace qu’il avait laissée qui finirait par se confondre avec les autres.
Elle attirait irrésistiblement son regard comme une flamme dans la nuit. Le rouge avait de légères nuances d’ocre, de brun, mais y dominait bizarrement un éclat de sang frais qui avait depuis longtemps disparu de sa main à lui. Comme si la chimie de la pierre pouvait ressusciter les morts, faire revenir en arrière. Et quand il regardait de très près la tache, la fine granulation cristalline de la pierre lui apportait du relief et de la profondeur, tout un paysage faiblement scintillant où dansaient des ombres et des lumières. S’il reculait de quelques pas, la tache palpitait dans la main vieille de dix mille ans et rayonnait tellement qu’elle créait toute une zone rouge devant elle, comme une bulle qui le protégeait. C’est peut-être à force d’y revenir qu’il a fini par voir le garçon d’avant, de dos, son corps décoré d’anneaux d’ivoire et d’une couronne de plumes multicolores, ses flèches glissées sous sa ceinture, son bras scarifié levé vers le ciel, sa main contre la pierre. Et à ses côtés, semblable mais sans ornements et sans armes, dans la même position, son jeune frère. Il s’en souvient, ce n’était pas un rêve.
Durant ce temps passé dans la grotte, qu’il est aujourd’hui bien incapable de mesurer, il n’est sorti sur la plateforme qu’à certaines heures qui n’étaient pas du jour. Il fuyait la lumière. Les roses du couchant s’accordaient mieux à son épuisement, ils l’apaisaient jusqu’à éteindre ce qu’il lui restait de conscience. Il se réveillait là, affamé, assoiffé, alors que le soleil n’avait pas encore paru derrière la grande porte de l’horizon. Il n’avait plus la force de se faire du pain, il mangeait des boules de farine mouillée d’eau. Juste ce qu’il fallait pour ne pas se laisser mourir.
Un jour, il était recroquevillé dans la zone rouge quand il a senti une main qui secouait son épaule. C’était Amir, seul. Il n’avait pas entendu venir la moto et sa surprise, son bonheur de le voir lui ont fait venir des larmes aux yeux. Amir a sorti un soda et un paquet de biscuits des poches de son uniforme, puis il a découvert ses blessures au bras. Il se souvient qu’Amir a seulement dit qu’il ne lui confisquait pas son couteau, mais qu’il fallait désormais qu’il résiste aux démons de la grotte. Qu’il se demandait si celle-ci était l’œuvre de Dieu ou du diable. Il lui a posé la question, qu’en pensait-il, lui, le petit chrétien, il a répondu : de Dieu.
Puis Amir s’est lancé dans un long discours théologique d’où il ressortait que s’il contemplait les dessins de la grotte dans l’intention de méditer sur la création de Dieu, il lui permettait et même l’encourageait à le faire, car la méditation, comme l’évocation de Dieu, était l’une des meilleures actions qu’il pouvait accomplir. Mais il était certain que les démons s’étaient installés ici, et que leur compagnie formait pour lui une excellente épreuve. Quand elle serait finie, bientôt, comme il le lui avait déjà dit, il viendrait tout détruire. Aujourd’hui, Yumaï se demande si Amir vit encore, et s’il l’a fait.
Ensuite, Amir lui a dit pourquoi il était venu le voir. Pour savoir s’il était encore vivant, comment il résistait à la compagnie des fantômes, là, seul, avec un coran et sans comprimés. Pas très bien, semblait-il, alors il enverrait Usman dans quelques jours. Malgré ce qu’il avait déjà prouvé, il n’était pas encore un vrai soldat. Amir se demandait s’il le deviendrait un jour, s’il finirait par prendre le goût de tuer au nom de Dieu et si c’était le cas, l’enfant-soldat aux longs cheveux blonds qu’il était pourrait devenir un ange, un héros, un messager, l’idole de millions de vrais croyants dans le monde entier, on écrirait des poèmes et on ferait des films à sa gloire. Il avait dit cela à voix basse mais sur un ton exalté comme lorsque parfois, le soir, sous la tente, il racontait aux jeunes dont il aimait s’entourer la vie du Prophète et de ses compagnons, la visite de l’ange Gabriel, l’ascension et la découverte des merveilles du monde céleste. Yumaï se souvient maintenant de ces veillées sous la tente d’Amir, de la distribution des comprimés de bonheur qu’on avalait avec un peu de thé brûlant et très sucré, du haschich qu’on faisait brûler sous un verre avant d’en aspirer la fumée, des histoires interminables qu’ils se racontaient, des poèmes en vers à la gloire du djihad qu’ils récitaient jusqu’à l’aube, des chuchotements, des rires et des bruissements de tissus dans les ombres et à la fin, avant l’extinction des deux lampes, du choix qu’Amir faisait du garçon qui dormirait avec lui, ferait rempart de son corps, lui avait raconté Idris, s’il venait à être attaqué. Il y en avait trois qui se disputaient ce privilège de passer quelques heures tout contre le chef vénéré. L’un s’appelait Ibrahim et se faisait remarquer par ses trois bracelets de cuivre au poignet et son anneau à l’oreille. Le deuxième, le plus jeune sans doute, se teignait les cheveux au henné et s’appelait Adame. Le troisième était son soi-disant professeur de Coran, Idris, aux yeux verts, qu’on appelait la gazelle. Lors d’un cours, au lieu de lui faire déchiffrer et réciter des sourates dont il ne comprenait pas le sens, Idris lui avait raconté comment il avait été enlevé par Amir et sa bande dans son village. Le groupe avait abattu quelques hommes, violé quelques femmes, pillé tout ce qu’il pouvait emporter. Puis Amir l’avait remarqué, lui, Idris, et lui avait ordonné de monter sur une moto. Les trois adolescents gardes du corps d’Amir avaient été enlevés de la même façon.
Amir est reparti très vite. Il aurait aimé l’accompagner, retrouver le campement, sa famille un peu mais surtout la compagnie des guerriers. Il ne l’a pas dit à Amir, il savait qu’il aurait été inutile de le lui demander. Cette fois Yumaï a entendu la moto démarrer puis très longtemps le bruit du moteur, peu à peu couvert par celui d’un vent léger qui s’était levé. Il a pris le paquet de biscuits toujours scellé, est sorti sur la plateforme dans la lumière incandescente pour le jeter dans le vide. L’idée même du sucré lui donnait mal au cœur.
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