Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 15 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Souvent, il a aussi…

Souvent, il a aussi crié de joie. Quand il a trouvé les premières girafes, son cri a résonné dans la grotte durant plusieurs minutes, comme certaines notes aiguës lâchées par un petit chanteur dans la nef d’une cathédrale. Après avoir mangé son pain, à l’intérieur de la grotte, il avait été intrigué par une grande tache brune sur la pierre, s’était approché et avait très nettement distingué le dessin parfait d’une girafe, puis d’une deuxième, plus petite, calée entre les pattes écartées de la grande. Devant elles, du même brun ocre, un homme bandait son arc, la flèche dirigée vers le girafon. C’est alors qu’il a crié, de joie, devant cette scène de chasse qu’il lui semblait avoir déjà vue quelques instants plus tôt, sa main dans la main sur la pierre. Fou de joie, c’est ainsi qu’il décrirait aujourd’hui son état d’alors, en découvrant cela, une euphorie de dément, à l’intensité inexplicable, qui l’a conduit à crier à tue-tête puis à retirer rapidement ses vêtements, à se coller contre le chasseur nu, puis à se rouler sur le sable comme un jeune chien qui s’ébroue.

Maintenant il sait que cette ivresse résultait d’une magie. Toutes ces taches de couleur ne venaient donc pas de la pierre elle-même, et ce n’étaient pas des taches, mais des dessins d’une précision, d’une justesse et d’une grâce très mystérieuses. Il y en avait des milliers dans la grotte, qu’il allait découvrir un à un, et d’autres encore certainement qui se cachaient dans l’ombre inviolable de la voûte, car peut-être les hommes d’avant savaient-ils aussi voler.

Le même jour, avant que la lumière ne décline, il a trouvé des dizaines d’autres mains, d’autres girafes, mais aussi des autruches, des chiens, des gazelles, des vaches, des bœufs à cornes, des chèvres, quelque chose comme des mouflons avec des cornes droites ou recourbées et même un dromadaire et un éléphant à demi effacé. Un peu partout, il y avait aussi des hommes, la plupart nus, certains portant seulement sur leur peau brune une ceinture blanche où des flèches étaient glissées, ou un bracelet au-dessus du coude, trois coiffés d’une plume, d’autres couverts de bizarres vêtements bouffants. Les hommes se mêlaient aux animaux, les chassaient parfois, les tenaient en laisse. Certains, en groupe, dansaient, il y avait une zone qui ressemblait à une drôle de piste de danse avec des hommes et des femmes — on reconnaissait les femmes à leur pagne à franges — jambes ou bras en l’air, jambes ou bras écartés, certains même la tête à l’envers. Ailleurs, ces hommes à plat ventre dans le vide, bras tendus devant eux et jambes fléchies vers le haut, étaient indéniablement des nageurs. Il en a compté quarante, puis s’est arrêté tant ils étaient nombreux. Dans cette zone, un dessin confirmait qu’il ne s’était pas trompé : une rangée d’hommes se tenait le long d’une rive représentée d’un simple trait, et l’on voyait leur reflet sous le trait, c’est-à-dire dans l’eau. Danseurs et nageurs, il aurait aimé que ses frères voient ça.

Parfois, les dessins se superposaient, les hommes et les animaux n’étaient pas du même style, et Yumaï a pensé que tout ce décor n’avait pas été peint à la même époque, que des milliers d’années, peut-être, séparaient une main de la vache qui la recouvrait à moitié.

Il n’est pas ressorti sur la plateforme avant le coucher du soleil, derrière la montagne. Le sable rose devenait rouge, la pyramide violette renvoyait des éclats de lumière comme des signes que quelqu’un lui aurait faits, tandis qu’au loin Vénus s’élevait déjà au-dessus de la porte géante.

La nuit tombée, il est retourné dans la grotte, le froid revenu lui a rappelé qu’il était nu et il s’est rhabillé, s’est allongé sur le lit de sable encore tiède. Comme le jour phosphorescent de la lune entrait dans la grotte, il pouvait discerner encore quelques grands dessins sur la pierre, un homme démesurément allongé, un bras levé vers le ciel, l’autre replié contre son corps, sa main contre sa bouche comme s’il intimait le silence ou le secret. Yumaï s’est demandé ce que cet homme délié comme un roseau voulait dire, et que faire pour le comprendre, se coller contre lui, s’agenouiller à ses pieds, l’implorer comme un dieu.

La nuit, sans vent, le silence devenait le souverain de ce royaume vibrant dans la pénombre. Et ce silence absolu n’était rien d’autre que la voix des fantômes, le soupir de toutes les âmes des hommes qui s’étaient succédé dans ce lieu durant des millénaires et dont Yumaï sentait la présence. Il se souvient qu’il a ressenti comme une évidence que ces hommes d’avant étaient encore là, impalpables, invisibles, mais bien là, et s’est dit que les dessins qu’ils avaient tracés n’avaient d’autre raison que de les empêcher de mourir. Aujourd’hui, il n’est plus sûr de rien. Là-bas, déjà, il n’était plus sûr de rien quand il était loin de la grotte. Dès qu’il la quittait, il se demandait s’il n’avait pas rêvé, ou s’il devenait cinglé à force de peur, de faim, de solitude. Mais dès qu’il revenait au cœur du palais fabuleux, le silence des hommes d’avant disait indubitablement, par magie, leur présence.

Le troisième jour, qui devait être le dernier, il a décidé d’escalader la pyramide qui clignotait le soir au soleil couchant. Il fallait traverser le lac de sable. Juste avant d’y pénétrer, on distinguait bien sa rive, deux mètres avant le pied de la montagne, formée par un petit surplomb rocheux qui courait tout au long. Ensuite, il fallait marcher dans le sable, parfois profond et mou, parfois couvrant à peine des plats de calcaire où il était plus facile de progresser. Le soleil était au zénith et brûlant, il a regretté d’avoir choisi l’heure la plus chaude. Craignant une insolation — une des obsessions préférées de sa mère mais il lui arrivait d’avoir raison —, il a retiré son tee-shirt pour l’enrouler autour de sa tête un peu comme le chèche des bandits. La pyramide n’était qu’un amas de petits rochers noirs, une goutte de lave qui se serait instantanément cristallisée avec plein de grumeaux. Il l’a gravie sans mal, en une demi-heure peut-être, et au sommet il a pensé qu’elle devait être autrefois une île où les hommes d’avant accostaient pour y cacher des trésors.

Du sommet, il distinguait beaucoup mieux d’un côté le cours du fleuve fantôme vers l’est, avec son ondulation grise se frayant un chemin entre des dizaines de montagnes. Il l’a imaginé comme un fleuve d’Afrique longé par une savane, des marécages, des grands arbres plantés comme des parasols géants. De l’autre côté, il avait sous les yeux sa montagne sacrée. Elle ressemblait à une falaise à demi affaissée, son sommet plat mais en pente, son flanc lacéré en biais de stries or et blanc avec, à mi-hauteur, l’entrée de la grotte bien visible au faîte d’un éboulement de rochers et de sable qui la rendait accessible. Il fallait imaginer un chemin, un sentier serpentant dans cet éboulement de la rive jusqu’à la grotte, et ce n’était pas difficile parce qu’il en distinguait quelques traces, deux lignes plus claires et superposées que gravissaient deux chasseurs à bracelets d’or, arc à la main, faisceau de flèches attaché à la ceinture.

Il se souvient de ces secondes de rêve alors qu’il voyait Amir et Darling monter dans la grotte où ils n’allaient pas le trouver. Le vent soufflait vers l’ouest et il n’avait pas entendu les motos. Il les a laissés poursuivre leur escalade. Un instant, il a pensé qu’il pourrait bien se dissimuler derrière un rocher noir, les autres ne le trouveraient jamais, repartiraient sans lui et ce serait fini, le cauchemar de la mort possible, du couteau dans la gorge. Il s’abandonnerait plus sereinement à une mort certaine, épuisé par la soif dans l’ombre apaisante du palais des merveilles.

Il les a vus entrer dans la grotte, puis en ressortir presque aussitôt en criant son nom. Ils le criaient encore, tournant autour de la montagne, quand il est redescendu vers le lac. Plus tard, ils l’ont aperçu marchant vers eux sur le sable et se sont tus. Ils l’attendaient sur la plateforme. Ils avaient apporté pour lui des sodas et des biscuits.

Yumaï n’en est pas tout à fait sûr, mais pense que oui, c’est cette fois-là qu’Amir et lui sont entrés dans la grotte et que le chef des tueurs lui a demandé combien d’animaux différents il avait trouvés. Yumaï a tenté de s’en souvenir et a répondu dix. Il y en a plus de trente, a répliqué Amir, et certains n’ont jamais existé sur terre. Il l’a entraîné vers le fond de la grotte et lui a montré une forme sur la paroi qu’il n’avait pas remarquée : une bête étrange, au pelage strié, mais surtout sans tête, avec trois pattes seulement et une longue queue qui finissait par se dédoubler comme une fourche à deux dents. Ils en ont fait ailleurs, plus haut, mais il faut une lampe pour les voir, a ajouté Amir. Ces choses sont la preuve que les hommes de ce temps adoraient les djinns comme des dieux, qu’ils étaient des égarés. Je t’ai laissé dans cette grotte païenne aussi pour que tu comprennes cela. Que tu voies à quoi ressemble un temple d’égarés, avec toutes ces images sacrilèges qu’ils ont dessinées. Peu importent les milliers d’années qui nous séparent d’eux, les impies et les débauchés d’aujourd’hui sont semblables. Dans quelques jours nous reviendrons ici, avec toi, on va jeter des pierres sur toutes ces icônes illicites, puis on va les cribler de balles, et pour finir on fera tout exploser.

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