Comment Baptiste est mort
— Bonjour Yumaï tu vois,…
— Bonjour Yumaï
tu vois, toute la matinée j’ai fait le vide dans le bureau
il ne reste plus rien
j’ai pensé que tu aimerais ça
non ?
— Il reste encore ce bureau fermé
l’ordi qui m’enregistre et où vous prenez des notes.
— Ça te gêne d’être enregistré ?
— Ça ne me gêne pas, mais on est loin du vide.
— Bon, hier on en était restés à la magie
tu m’as dit que Baptiste était mort à force de magie
il y avait donc de la magie là-bas ?
— Pas une magie
plusieurs magies.
— Je t’écoute.
— Si je vous raconte ça, vous allez m’enfermer avec des cinglés.
— Ne dis pas n’importe quoi, Yumaï
si on enfermait tous les gens qui vivent des événements étranges
surnaturels
il faudrait construire des milliers d’asiles
allez, raconte ce qui est arrivé de magique à Baptiste, et a fini par le tuer.
— Je ne veux pas vous raconter ça
de toute façon, ça n’a aucun rapport avec ce que vous voulez savoir
je préfère garder ça pour moi.
— Donc tu ne veux pas me dire ce qui a tué Baptiste ?
— Non.
— Écoute Yumaï, tu me fais perdre mon temps.
— C’est ce que je pense depuis le début
tout cela ne sert à rien
je n’ai rien à vous dire pour vous aider.
— Ce n’est pas moi que tu dois aider
tu n’as pas encore compris que ce n’est pas moi que tu dois aider ?
C’est toi que tu dois aider, toi
toi qui vis dans un autre monde
et qui souffres ici, parmi nous, chez toi
tu ne comprends pas ça ?
— Je vous ai déjà donné tous les détails.
— Ce n’est pas vrai
tu me caches des choses.
— Oui
je vous cache des choses
je vous l’ai dit, je veux les garder pour moi
c’est secret.
— Tu parles comme un enfant
pourtant j’ai l’impression que tu n’es plus un enfant
qu’est-ce que tu en penses, toi
tu es encore un enfant ?
— Oui et non
tout dépend de ce que vous appelez un enfant.
— Un enfant vit souvent dans un univers qu’il s’invente
il devient Spiderman ou je ne sais quoi
et il s’invente des secrets.
— Pour ça non, je ne suis plus un enfant
Yumaï n’a jamais été un enfant dans ce sens-là.
— Alors en quoi tu es encore un enfant ?
— Physiquement
par exemple, je ne pouvais pas marcher aussi vite et longtemps que les autres
ils devaient m’attendre.
— Vous avez souvent marché ensemble ?
— Longtemps, non, une fois seulement
le campement a été survolé par un avion
haut dans le ciel
ils ont pensé qu’ils avaient peut-être été repérés et on est partis ailleurs
ils ont mis sur les motos tout le matériel
il ne restait plus de place que pour le conducteur
on a marché toute la nuit
j’ai vraiment essayé de marcher aussi vite qu’eux
j’avais peur qu’ils me tuent, parce que je les ralentissais.
— C’était avant ou après la séparation ?
— Après
j’étais seul avec eux.
— Revenons à ces choses secrètes
dis-moi seulement pourquoi tu veux les garder secrètes
tu as honte de certaines choses que tu as faites
ou qui te sont arrivées ?
Des choses magiques ?
— Pas du tout, je n’ai honte de rien
je ne suis fier de rien non plus
je n’ai décidé de rien.
— Alors pourquoi tu ne veux pas raconter ?
— Ça se retournerait contre moi.
— Tu veux dire que tu as reçu l’ordre de ne pas raconter ces choses magiques ?
— Non, pas un ordre
plutôt un conseil
si je raconte les magies, elles risquent de disparaître
j’aimerais qu’on ne parle plus de ça.
— Et tu voudrais qu’on parle de quoi ?
— D’autre chose, de n’importe quoi
des étoiles
j’aimerais qu’on parle d’astronomie
des constellations
ici on ne voit pas les étoiles
la nuit je n’arrive pas à dormir
je crois que c’est parce qu’il n’y a pas d’étoiles
la nuit ici le ciel est jaune
ce n’est pas un ciel
je ne respire pas sous ce ciel jaune
j’étouffe
mon cœur se met à battre plus vite
j’aimerais retourner là-bas rien que pour le ciel
la nuit
la magie des étoiles
la seule magie dont je peux vous parler
mais à vous ça ne sert à rien, j’aimerais parler à un astronome
j’ai vu des choses dans le ciel que je ne comprends pas
et après la séparation, j’ai vu des choses aussi que je ne veux pas comprendre.
— Par exemple ?
— Des choses qui étaient des signes
des messages
mes parents m’auraient dit : tu vois bien que Dieu existe, il est là, il te parle
mais ce n’était pas un dieu
c’étaient comme des vibrations de lumière, des signes lumineux qui me disaient des choses
que je resterais vivant
que je n’étais pas seul
que j’étais protégé
ou quelque chose de ce genre
et je préfère ne pas savoir d’où venaient ces signes
je ne veux pas qu’on me dise normal, c’est un trou noir, une étoile qui meurt et qui palpite
je préfère croire encore à ce que j’ai cru
et qui devait être vrai.
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