Comment Baptiste est mort
Au réveil, il a…
Au réveil, il a ouvert les yeux sur un espace minéral d’une quiétude inespérée. La lumière du jour entrait dans la grotte parcimonieusement à la manière d’un clair-obscur d’église. Vaste, elle en avait aussi le volume et il en devinait le fond plongé dans l’ombre. Le haut des parois, après cinq ou six mètres, demeurait invisible. Outre le silence, il y régnait une température amicale, qui réchauffait dans la nuit glaciale mais aussi, certainement, rafraîchissait dans le jour brûlant.
Pour se persuader qu’il n’y avait vraiment personne, il en a fait le tour, sans trouver la moindre trace d’être vivant. Le bruit qu’il avait entendu la veille demeurait donc inexplicable, à moins qu’il ne l’ait rêvé. Vue du fond de la grotte, son entrée lumineuse semblait bien lointaine mais elle suffisait encore à voir où il posait les pieds.
Il se souvient qu’il a remarqué sur les parois, ce premier matin, par endroits, des formes brunes et rouges, des traits noirs, et s’est dit qu’ils devaient venir de la roche elle-même, une pierre aux veines et reflets multicolores, peut-être précieuse, comme on en voit dans les livres sur les minéraux. Cette pierre décorative, cette lumière tamisée, cette climatisation naturelle dispensaient une sensation heureuse, un bien-être d’un luxe inouï s’il le comparait à l’infernal inconfort du campement. Après l’horreur du bagne, il ne manquait que ses frères et un frigo rempli pour faire de cette grotte un palais.
Rassuré, il est sorti sur la plateforme, alors ensoleillée. Il a découvert le paysage en plein jour qui s’étendait presque à l’infini depuis le pied de sa montagne, à peu près cent mètres plus bas. Cela commençait par une vaste étendue de sable, d’un jaune un peu rose, où affleuraient ici et là des traînées blanches comme de la craie. Sur la droite de cette mer, à cinq cents mètres de lui, s’élevait une colline de rochers noirs et violets, en forme de pyramide. Il s’est dit qu’il l’escaladerait bientôt pour découvrir de haut la forme de la montagne qu’il habitait. Sur la gauche de cette mer, mais beaucoup plus loin, deux kilomètres au moins, une autre montagne noire au sommet plat paraissait plus élevée. C’est à ses pieds que finissait le sable rose avec ses traînées blanches. S’élançait alors vers l’horizon le lit du fleuve asséché, dont on devinait bien les courbes marquées par des lignes de sable entre des cailloux noirs. Sa rive droite était par endroits bordée de maigres buissons vert pâle, puis d’autres pyramides noires qui se dégageaient nettement sur le ciel bleu. Au-delà, Yumaï ne pouvait plus distinguer les détails. Le fleuve fantôme devait s’étendre sur des dizaines de kilomètres, puis longer la haute barre montagneuse, noire elle aussi, qui fermait l’horizon comme une porte géante dans un lointain à peine brumeux.
Comment la terre pouvait-elle recéler des décors aussi majestueux et inviolés depuis des millénaires, sans que personne ne le sache ? Au soleil, ce paysage n’avait plus rien d’inquiétant et semblait même vouloir l’accueillir, lui, comme une aubaine, un visiteur inespéré disposé à reconnaître sa grandeur et sa beauté. Surtout qu’à cette heure matinale, un vent léger l’emplissait d’un souffle tiède et plutôt caressant.
Il avait soif. Les hommes d’Amir avaient déposé sur la plateforme, contre la paroi, un jerrican d’eau et un gobelet en plastique, et sur une grosse pierre plate, un sachet d’un kilo de farine et quelques poignées de sel en petits blocs. Il a bu deux gobelets d’eau, et aussitôt après il a eu faim. La veille, au campement, Tajoud lui avait appris à faire le pain. Il s’est assis en tailleur devant la pierre, y a jeté un peu de farine, broyé un petit bloc de sel avec un caillou, versé un fond de gobelet d’eau et s’est mis à malaxer la pâte.
C’est alors qu’il a vu, juste au-dessus de lui, une main dessinée sur la roche. Paume ouverte face à lui, doigts écartés, elle semblait un extraordinaire signe de bienvenue. Il s’est relevé et s’est aperçu qu’il y en avait beaucoup d’autres, des dizaines, de tailles différentes, des mains d’enfant, des gauches, des droites, tracées dans tous les sens tout au long de la paroi et à toutes les hauteurs. En les observant de près, il a remarqué que les dessins étaient exactement de la couleur de la roche, un jaune-vert, et qu’ils apparaissaient seulement grâce à leur contour, ocre. Les hommes qui avaient laissé ces signes avaient donc posé leur main sur la pierre, puis appliqué de la couleur tout autour. De quand dataient ces mains qui lui disaient bonjour ? Qui était venu là, quand, pourquoi ? Comment des hommes avaient-ils pu faire cela jusqu’au surplomb qui couvrait la plateforme, à au moins cinq mètres de hauteur ? Amir savait-il qu’elles se trouvaient là, avait-il choisi de l’abandonner à cet endroit pour elles ?
Il s’est reculé un peu de la roche pour les compter mais a fini par renoncer car il y en avait plusieurs centaines. Elles apparaissaient nettement au soleil. Soudain il en a remarqué une qui semblait inscrite dans un autre dessin. Il s’est approché à nouveau et a discerné nettement l’image, gravée en creux dans la pierre, un taureau, avec des cornes, quatre pattes, le sexe et la queue. Yumaï s’est dit alors que ce décor datait certainement de la Préhistoire, du temps où des hommes et des animaux avaient vécu ici, peut-être cinq mille, dix mille ou cinquante mille ans avant. La main avait été appliquée juste au centre du corps du taureau.
Il a cherché longtemps, puis a fini par trouver une main droite à sa hauteur et de la taille de la sienne. Doucement, s’appliquant pour les faire coïncider parfaitement, il les a superposées. Il a senti la chaleur et le grain de la pierre sous sa paume. Tout avait changé depuis des millénaires, il n’y avait plus d’hommes ni d’animaux, l’eau s’était évaporée, la végétation s’était consumée, mais il restait cette pierre absolument intacte avec sa chaleur et son grain. Ce qu’il ressentait au contact de sa main était exactement ce qu’avait ressenti un homme de sa taille, et peut-être même un garçon de son âge, des milliers d’années plus tôt, au contact de la sienne. Il a fermé les yeux pour tenter de s’approcher encore davantage de ces hommes d’avant le désert. Depuis qu’il y repense, il se demande comment il a pu les voir, dès cet instant. Ils étaient agiles et noirs, ils vivaient nus, chassaient à l’aide d’arcs et de lances et pêchaient au filet. Ils avaient des instruments de musique, des os sculptés dans les cheveux, des bracelets de perles au-dessus du coude. Ils voulaient que leur grotte soit la plus belle, le soir ils faisaient du feu pour la voir illuminée, ils priaient des dieux de l’eau, de la fertilité, de l’abondance. L’étendue sableuse au pied de leur montagne était alors un lac poissonneux où poussaient des roseaux. Ils s’en faisaient des barques pour aller pêcher. Les enfants plongeaient dans l’eau. Des buffles et des girafes venaient s’y abreuver, il fallait se méfier des serpents et des crocodiles, il fallait se méfier des scorpions et des araignées venimeuses, mais jamais, jamais, d’hommes qui auraient surgi de nulle part pour les saisir et les égorger tous, hommes, femmes et enfants. La pierre sous sa main le reliait à l’univers des hommes d’avant les monstres.
Il se souvient qu’il est resté longtemps ainsi, sa main puis finalement tout son corps contre la pierre et les yeux fermés. La roche avait aussi une odeur d’encens ou de fumée comme si elle gardait des atomes d’une vie qui avait duré bien plus longtemps que la mort. C’était un voyage qui l’emportait tout entier vers l’infini lointain du temps, vers un monde qu’il était certain de découvrir plutôt que d’imaginer puisque la pierre, ou bien les âmes des hommes d’avant qu’elle retenait dans son corps impérissable, rugueux et parfumé, le lui racontaient.
Après cela, il s’est laissé glisser sur le sol et s’est retrouvé à genoux, face au ciel et au souvenir de tout ce qui avait disparu de la terre et se devinait par des traces, des restes abandonnés. Cette plage de sable avait été un lac, c’était l’évidence, et plus loin ces lignes ondulées entre des montagnes avaient été une vallée verdoyante avec son fleuve d’eau forcément pure et fraîche. Une eau d’avant. Il voyait devant lui ce que toute la terre pouvait très bien devenir, dans quelques milliers d’années. Il avait sous les yeux le cimetière d’un monde. Il se souvient très bien qu’alors il a crié, un long cri strident, sauvage, sans aucune autre raison qu’un effarement face au chant de mort de ce paysage grandiose et désespéré.
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