Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 2 sur 25

Pages du PDF

Comment Baptiste est mort

— Bien dormi ?—…

— Je rêve de là-bas, tout le temps

et puis souvent des cauchemars

là j’ai rêvé du campement, d’une ruse que j’inventais pour avoir une deuxième boîte de sardines

je balançais la vide le plus loin possible derrière l’arbre, et je leur disais qu’ils ne m’avaient rien donné depuis la veille

je les suppliais, je pleurais, et Haji arrivait avec la boîte vide, me la jetait devant moi

elle était pleine de sang, un scorpion en sortait, il me disait : mange, il en reste !

— Tu as eu faim souvent ?

— Avant la séparation, nous avions faim tout le temps

les petits réclamaient, mes parents se privaient

ils se partageaient une sardine

c’était tout pour la journée

le reste de la boîte et les biscuits étaient pour nous

après la séparation, il y en avait autant pour moi tout seul que pour nous cinq.

— Et d’être seul ne te coupait pas l’appétit.

— Je n’étais pas seul

je n’ai jamais été seul.

— En effet, tu avais une nouvelle famille.

— Ce n’était pas du tout une nouvelle famille

ce n’était pas une famille du tout.

— Et ta famille te manquait ?

 

— Non, maintenant je suis Yumaï, sans famille

je ne suis plus le même.

— Tu ne crois pas que ta famille va revenir ?

— On verra.

— Avant l’enlèvement, ça n’allait pas avec tes parents ?

— Non, ça n’allait pas trop

on ne se parlait plus beaucoup

ou rien d’important

ma mère ne vit que dans ses trucs religieux

et mon père la suit, il fait tout ce qu’elle veut

je ne supportais plus le livre de prières

leur espoir en Dieu

là-bas ils priaient tout le temps, encore plus que les autres, ça me rendait fou

ma mère pensait être punie pour ses péchés

mais quels péchés ?

Moi je ne crois plus

la foi est partie toute seule l’année dernière

un jour je me suis aperçu que je ne croyais plus au ciel, à l’enfer

je ne suis plus allé au catéchisme et ça a été un drame à la maison

et depuis ça ne va plus entre nous

on ne se comprend plus.

— Ils laissaient tes parents prier ?

Des prières chrétiennes ?

 

— Oui, ils respectaient

et trois fois par jour tout le monde priait en même temps

chacun sa religion, à cinq mètres de distance

j’étais le seul à ne pas prier

un jour

Amir m’a fait venir et il m’a demandé pourquoi

pourquoi je ne priais pas

je lui ai dit que je ne croyais plus

alors il a hurlé que c’était la pire des choses qui puisse arriver à quelqu’un

que c’était une abomination, que je méritais la mort pour ça

pour le calmer, je lui ai dit ce que racontent mes parents, que c’est une épreuve que Dieu m’envoie

ça ne l’a pas trop calmé

il m’a demandé pour qui je me prenais, à penser que Dieu pouvait s’intéresser spécialement à moi.

— C’est peut-être à ce moment-là qu’ils ont fait une différence entre toi et les autres membres de la famille

qu’ils t’ont mis à part, qu’ils t’ont donné un nom ?

— Juste après j’ai commencé les cours d’arabe avec Idris.

— Des cours d’arabe ?

— C’est Amir qui a voulu

pour que je puisse lire le Coran

c’était bien

Idris était patient

et ça faisait passer le temps

en plus, j’ai pensé que si Amir voulait que j’apprenne l’arabe, c’est qu’il ne pensait pas nous tuer.

— Il ne pensait pas te tuer toi.

— Non, je ne savais pas qu’ils allaient nous séparer

nous étions tous ensemble

je me disais qu’ils allaient nous tuer ensemble ou nous relâcher ensemble.

— Et tu ne comprenais pas qu’ils t’avaient déjà séparé ?

— Non, c’est seulement quand ils ont commencé à m’appeler Yumaï

là, oui, j’étais déjà Yumaï, mais je ne le savais pas.

— Et le Coran ?

— C’était comme un jeu, trouver le son des signes

j’aimais le son, mais il n’avait aucun sens

j’ai appris comme ça trois sourates par cœur

comme des chants incompréhensibles

c’est tout ce que voulait Amir

il aimait m’entendre réciter

je le faisais tous les soirs après la prière du coucher du soleil

et quand je ne savais plus il me soufflait les mots.

— Ce que tu me racontes est incroyable, Yumaï

on n’a jamais vu ça, dans toute l’histoire des enlèvements par ces fanatiques

un ravisseur apprenant le Coran à son otage, et le lui faire réciter, et se pâmer au clair de lune en l’écoutant

c’est n’importe quoi, Yumaï, tu l’as rêvé.

— Vous n’y arriverez jamais.

— À quoi ?

— À savoir qui ils sont

donc à les tuer.

— Je ne suis pas un tueur, ce n’est pas mon métier

je suis seulement là pour comprendre

mais puisque toi tu sais qui ils sont, tu pourrais aider les tueurs à les tuer.

— Moi non plus ce n’est pas mon métier.

— Revenons à ton histoire de Coran.

— Ce n’est pas une histoire

je n’ai pas rêvé

tous les soirs je récitais par cœur quelques versets à Amir

ceux que j’avais appris dans la journée,

c’était comme une formule magique, abracadabra

une formule sans savoir ce qu’elle veut dire

mais j’aimais la vibration dans la bouche et le son dans les oreilles

wamadja laoulla ou illa bouchra wallitatoumahin nabihi koulouboukoum

et en plus c’était une formule magique pour rester en vie.

— Une chose pareille est-elle bien arrivée, Yumaï ?

Je ne te demande pas de tout me dire, mais de ne me dire que la vérité

tu n’es pas obligé d’inventer des fables.

— Je n’invente rien.

— Je le répète

une chose pareille est-elle bien arrivée ?

— Tellement de choses sont arrivées

tellement de choses que vous ne croirez pas

vous ne me croyez pas

mais avant moi, l’enlèvement d’un Yumaï n’était jamais arrivé non plus

je suis le premier Yumaï

il faut que vous compreniez ça : je suis le premier Yumaï

tout ce qui m’est arrivé n’est jamais arrivé à personne.

— Comment ça, le premier Yumaï ?

— Hier vous m’avez demandé de réfléchir

d’essayer de comprendre pourquoi ils m’ont choisi, moi, pas Louis, pas Clément

pourquoi ils m’ont séparé d’eux

c’est parce que j’avais l’âge où on devient un combattant

un guerrier

comme Idris et Tajoud

l’âge où on apprend à se servir d’une arme et à tuer

à choisir l’endroit pour se cacher, ou pour une embuscade

à conduire et réparer un 4×4

à aller avec les femmes, m’a dit Idris

mais il n’y avait pas de femmes

et à obéir

surtout à obéir, même quand on a peur

et c’est la première fois qu’ils avaient un otage à l’âge où on devient guerrier

alors tout ce qui m’est arrivé, tout ce qu’ils m’ont fait

vous ne l’avez jamais vu ni entendu nulle part

 

vous ne me croirez jamais

vous ne pouvez pas vous imaginer

ce n’est pas la peine de continuer.

— Si, Yumaï, je te crois

tout ce que tu me diras, je le croirai

tout ce qui t’est arrivé

tout ce qu’ils t’ont fait

tout ce qu’ils t’ont obligé à faire

tu dois me le raconter, je le croirai.

 

— Et c’est pour ça qu’ils m’ont appelé Yumaï

mon nom de guerrier.

OceanofPDF.com