Comment Baptiste est mort
— Bien dormi ?—…
— Je rêve de là-bas, tout le temps
et puis souvent des cauchemars
là j’ai rêvé du campement, d’une ruse que j’inventais pour avoir une deuxième boîte de sardines
je balançais la vide le plus loin possible derrière l’arbre, et je leur disais qu’ils ne m’avaient rien donné depuis la veille
je les suppliais, je pleurais, et Haji arrivait avec la boîte vide, me la jetait devant moi
elle était pleine de sang, un scorpion en sortait, il me disait : mange, il en reste !
— Tu as eu faim souvent ?
— Avant la séparation, nous avions faim tout le temps
les petits réclamaient, mes parents se privaient
ils se partageaient une sardine
c’était tout pour la journée
le reste de la boîte et les biscuits étaient pour nous
après la séparation, il y en avait autant pour moi tout seul que pour nous cinq.
— Et d’être seul ne te coupait pas l’appétit.
— Je n’étais pas seul
je n’ai jamais été seul.
— En effet, tu avais une nouvelle famille.
— Ce n’était pas du tout une nouvelle famille
ce n’était pas une famille du tout.
— Et ta famille te manquait ?
— Non, maintenant je suis Yumaï, sans famille
je ne suis plus le même.
— Tu ne crois pas que ta famille va revenir ?
— On verra.
— Avant l’enlèvement, ça n’allait pas avec tes parents ?
— Non, ça n’allait pas trop
on ne se parlait plus beaucoup
ou rien d’important
ma mère ne vit que dans ses trucs religieux
et mon père la suit, il fait tout ce qu’elle veut
je ne supportais plus le livre de prières
leur espoir en Dieu
là-bas ils priaient tout le temps, encore plus que les autres, ça me rendait fou
ma mère pensait être punie pour ses péchés
mais quels péchés ?
Moi je ne crois plus
la foi est partie toute seule l’année dernière
un jour je me suis aperçu que je ne croyais plus au ciel, à l’enfer
je ne suis plus allé au catéchisme et ça a été un drame à la maison
et depuis ça ne va plus entre nous
on ne se comprend plus.
— Ils laissaient tes parents prier ?
Des prières chrétiennes ?
— Oui, ils respectaient
et trois fois par jour tout le monde priait en même temps
chacun sa religion, à cinq mètres de distance
j’étais le seul à ne pas prier
un jour
Amir m’a fait venir et il m’a demandé pourquoi
pourquoi je ne priais pas
je lui ai dit que je ne croyais plus
alors il a hurlé que c’était la pire des choses qui puisse arriver à quelqu’un
que c’était une abomination, que je méritais la mort pour ça
pour le calmer, je lui ai dit ce que racontent mes parents, que c’est une épreuve que Dieu m’envoie
ça ne l’a pas trop calmé
il m’a demandé pour qui je me prenais, à penser que Dieu pouvait s’intéresser spécialement à moi.
— C’est peut-être à ce moment-là qu’ils ont fait une différence entre toi et les autres membres de la famille
qu’ils t’ont mis à part, qu’ils t’ont donné un nom ?
— Juste après j’ai commencé les cours d’arabe avec Idris.
— Des cours d’arabe ?
— C’est Amir qui a voulu
pour que je puisse lire le Coran
c’était bien
Idris était patient
et ça faisait passer le temps
en plus, j’ai pensé que si Amir voulait que j’apprenne l’arabe, c’est qu’il ne pensait pas nous tuer.
— Il ne pensait pas te tuer toi.
— Non, je ne savais pas qu’ils allaient nous séparer
nous étions tous ensemble
je me disais qu’ils allaient nous tuer ensemble ou nous relâcher ensemble.
— Et tu ne comprenais pas qu’ils t’avaient déjà séparé ?
— Non, c’est seulement quand ils ont commencé à m’appeler Yumaï
là, oui, j’étais déjà Yumaï, mais je ne le savais pas.
— Et le Coran ?
— C’était comme un jeu, trouver le son des signes
j’aimais le son, mais il n’avait aucun sens
j’ai appris comme ça trois sourates par cœur
comme des chants incompréhensibles
c’est tout ce que voulait Amir
il aimait m’entendre réciter
je le faisais tous les soirs après la prière du coucher du soleil
et quand je ne savais plus il me soufflait les mots.
— Ce que tu me racontes est incroyable, Yumaï
on n’a jamais vu ça, dans toute l’histoire des enlèvements par ces fanatiques
un ravisseur apprenant le Coran à son otage, et le lui faire réciter, et se pâmer au clair de lune en l’écoutant
c’est n’importe quoi, Yumaï, tu l’as rêvé.
— Vous n’y arriverez jamais.
— À quoi ?
— À savoir qui ils sont
donc à les tuer.
— Je ne suis pas un tueur, ce n’est pas mon métier
je suis seulement là pour comprendre
mais puisque toi tu sais qui ils sont, tu pourrais aider les tueurs à les tuer.
— Moi non plus ce n’est pas mon métier.
— Revenons à ton histoire de Coran.
— Ce n’est pas une histoire
je n’ai pas rêvé
tous les soirs je récitais par cœur quelques versets à Amir
ceux que j’avais appris dans la journée,
c’était comme une formule magique, abracadabra
une formule sans savoir ce qu’elle veut dire
mais j’aimais la vibration dans la bouche et le son dans les oreilles
wamadja laoulla ou illa bouchra wallitatoumahin nabihi koulouboukoum
et en plus c’était une formule magique pour rester en vie.
— Une chose pareille est-elle bien arrivée, Yumaï ?
Je ne te demande pas de tout me dire, mais de ne me dire que la vérité
tu n’es pas obligé d’inventer des fables.
— Je n’invente rien.
— Je le répète
une chose pareille est-elle bien arrivée ?
— Tellement de choses sont arrivées
tellement de choses que vous ne croirez pas
vous ne me croyez pas
mais avant moi, l’enlèvement d’un Yumaï n’était jamais arrivé non plus
je suis le premier Yumaï
il faut que vous compreniez ça : je suis le premier Yumaï
tout ce qui m’est arrivé n’est jamais arrivé à personne.
— Comment ça, le premier Yumaï ?
— Hier vous m’avez demandé de réfléchir
d’essayer de comprendre pourquoi ils m’ont choisi, moi, pas Louis, pas Clément
pourquoi ils m’ont séparé d’eux
c’est parce que j’avais l’âge où on devient un combattant
un guerrier
comme Idris et Tajoud
l’âge où on apprend à se servir d’une arme et à tuer
à choisir l’endroit pour se cacher, ou pour une embuscade
à conduire et réparer un 4×4
à aller avec les femmes, m’a dit Idris
mais il n’y avait pas de femmes
et à obéir
surtout à obéir, même quand on a peur
et c’est la première fois qu’ils avaient un otage à l’âge où on devient guerrier
alors tout ce qui m’est arrivé, tout ce qu’ils m’ont fait
vous ne l’avez jamais vu ni entendu nulle part
vous ne me croirez jamais
vous ne pouvez pas vous imaginer
ce n’est pas la peine de continuer.
— Si, Yumaï, je te crois
tout ce que tu me diras, je le croirai
tout ce qui t’est arrivé
tout ce qu’ils t’ont fait
tout ce qu’ils t’ont obligé à faire
tu dois me le raconter, je le croirai.
— Et c’est pour ça qu’ils m’ont appelé Yumaï
mon nom de guerrier.
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