Comment Baptiste est mort
Chapitre 3
OceanofPDF.com
— À petit feu
il n’est pas mort d’un coup
mais un jour, j’ai écrabouillé avec une pierre un petit lézard qui dormait
je me suis dit jamais je n’aurais fait ça avant.
— Avant quoi ?
— Avant d’avoir faim et soif.
— Ça t’a rendu cruel avec les animaux ?
Comme ça ?
— Pas cruel avec les animaux
j’ai seulement remis les animaux à leur place
je ne sais pas si vous pouvez comprendre
on devient un animal soi-même
enfin
presque un animal
c’est le corps qui demande à vivre, avant le cerveau
il paraît qu’il y a des mollusques qui vivent plus de cinq cents ans
et le cerveau des mollusques…
— En effet, je ne comprends pas
tu ris
c’est la première fois.
— Oui
je pense à votre cerveau qui ne comprend rien
nous avions très faim ce jour-là
on ne nous avait pas donné à manger depuis je ne sais plus combien de jours
et j’ai vu ce lézard endormi, là, à la base du tronc de l’acacia
je me suis dit que je pourrais le faire sécher
que ça devait avoir le goût du poisson
et je l’ai tué
après je l’ai pris par la queue et je l’ai jeté au soleil.
— Et quand il a été sec, tu l’as mangé ?
— Non
parce que juste après on nous a apporté des sardines
et c’est après avoir mangé que je me suis dit que jamais, avant, je n’aurais tué un lézard en l’écrabouillant avec une pierre
ni même autrement.
— Mais puisque tu t’es dit ça, c’est que Baptiste n’était pas encore mort.
— Je suis fatigué, maintenant
ça fait combien de temps qu’on parle ?
— Peu de temps, même pas une demi- heure.
— J’ai l’impression que c’est plus
je sens battre mon cœur.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Tu veux qu’on arrête là pour aujourd’hui ?
— Savez-vous pourquoi on sent parfois battre son cœur ?
— Il y a mille raisons pour ça
mais le plus souvent c’est qu’on a peur.
— Pas moi
maintenant je n’ai plus peur de rien.
— Je n’en suis pas sûr, Yumaï
on dirait que tu as peur que je sache comment Baptiste est mort.
— Pas du tout
je vous l’ai dit
à petit feu
à force.
— À force de quoi ?
— Vous voyez, il fait ici beaucoup moins chaud que là-bas
je ne sais pas
peut-être vingt degrés de moins
mais on transpire
là-bas non
là-bas c’était un four, ici c’est un sauna
finalement je préfère la chaleur de là-bas.
— Il y a d’autres choses de là-bas que tu préfères à ici ?
— Des millions
les étoiles
et les âmes des hommes d’avant.
— Tu veux dire quoi ?
Les hommes d’avant…
les âmes des morts ?
— Non, les hommes d’avant ne sont pas morts.
— Qu’est-ce que tu racontes, Yumaï ?
Je ne te suis plus
ça te fait sourire.
— Ce qui me fait sourire, c’est que nous nous trouvons dans cette même petite pièce
que je sens votre odeur
que je pourrais vous toucher
mais qu’en fait nous sommes très loin l’un de l’autre.
— On pourrait se rapprocher
mais il faut que tu en aies envie
en tout cas sûrement pas si tu ne veux pas répondre à mes questions
si quand je te pose une question importante, tu t’enfuis
je t’ai demandé : à force de quoi ?
À force de quoi Baptiste est mort
et toi tu me parles de tout autre chose
de la chaleur sèche et de la chaleur humide
d’hommes d’avant…
d’avant quoi au juste ?
— Ça n’a aucun intérêt pour ce que vous voulez savoir
et ce que vous voulez savoir n’a aucun intérêt non plus
à force de quoi Baptiste est mort, ça ne vous aidera pas de le savoir.
— Tu n’as aucune idée de ce qui m’aidera ou ne m’aidera pas
et apparemment même pas de ce qui t’aidera ou ne t’aidera pas, toi, à retrouver une vie normale.
— Une vie normale
vous dites vraiment n’importe quoi.
— Bon, je crois qu’on devrait en finir là pour aujourd’hui
on n’avance pas
pour demain, tu pourrais réfléchir à la question d’à force de quoi Baptiste est mort.
— Pas besoin d’y réfléchir des heures.
— Alors dis-le-moi maintenant.
— Vous ne comprendrez pas
à force de magies.
OceanofPDF.com