Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 8 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Chapitre 3

 

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— À petit feu

il n’est pas mort d’un coup

mais un jour, j’ai écrabouillé avec une pierre un petit lézard qui dormait

je me suis dit jamais je n’aurais fait ça avant.

— Avant quoi ?

— Avant d’avoir faim et soif.

— Ça t’a rendu cruel avec les animaux ?

Comme ça ?

— Pas cruel avec les animaux

j’ai seulement remis les animaux à leur place

je ne sais pas si vous pouvez comprendre

on devient un animal soi-même

enfin

presque un animal

c’est le corps qui demande à vivre, avant le cerveau

il paraît qu’il y a des mollusques qui vivent plus de cinq cents ans

et le cerveau des mollusques…

 

— En effet, je ne comprends pas

tu ris

c’est la première fois.

— Oui

je pense à votre cerveau qui ne comprend rien

nous avions très faim ce jour-là

on ne nous avait pas donné à manger depuis je ne sais plus combien de jours

et j’ai vu ce lézard endormi, là, à la base du tronc de l’acacia

je me suis dit que je pourrais le faire sécher

que ça devait avoir le goût du poisson

et je l’ai tué

après je l’ai pris par la queue et je l’ai jeté au soleil.

— Et quand il a été sec, tu l’as mangé ?

— Non

parce que juste après on nous a apporté des sardines

et c’est après avoir mangé que je me suis dit que jamais, avant, je n’aurais tué un lézard en l’écrabouillant avec une pierre

ni même autrement.

— Mais puisque tu t’es dit ça, c’est que Baptiste n’était pas encore mort.

— Je suis fatigué, maintenant

ça fait combien de temps qu’on parle ?

— Peu de temps, même pas une demi- heure.

— J’ai l’impression que c’est plus

 

je sens battre mon cœur.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Tu veux qu’on arrête là pour aujourd’hui ?

— Savez-vous pourquoi on sent parfois battre son cœur ?

— Il y a mille raisons pour ça

mais le plus souvent c’est qu’on a peur.

— Pas moi

maintenant je n’ai plus peur de rien.

— Je n’en suis pas sûr, Yumaï

on dirait que tu as peur que je sache comment Baptiste est mort.

— Pas du tout

je vous l’ai dit

à petit feu

à force.

— À force de quoi ?

— Vous voyez, il fait ici beaucoup moins chaud que là-bas

je ne sais pas

peut-être vingt degrés de moins

mais on transpire

là-bas non

là-bas c’était un four, ici c’est un sauna

finalement je préfère la chaleur de là-bas.

— Il y a d’autres choses de là-bas que tu préfères à ici ?

— Des millions

les étoiles

et les âmes des hommes d’avant.

— Tu veux dire quoi ?

Les hommes d’avant…

les âmes des morts ?

 

— Non, les hommes d’avant ne sont pas morts.

— Qu’est-ce que tu racontes, Yumaï ?

Je ne te suis plus

ça te fait sourire.

— Ce qui me fait sourire, c’est que nous nous trouvons dans cette même petite pièce

que je sens votre odeur

que je pourrais vous toucher

mais qu’en fait nous sommes très loin l’un de l’autre.

— On pourrait se rapprocher

mais il faut que tu en aies envie

en tout cas sûrement pas si tu ne veux pas répondre à mes questions

si quand je te pose une question importante, tu t’enfuis

je t’ai demandé : à force de quoi ?

À force de quoi Baptiste est mort

et toi tu me parles de tout autre chose

de la chaleur sèche et de la chaleur humide

d’hommes d’avant…

d’avant quoi au juste ?

 

— Ça n’a aucun intérêt pour ce que vous voulez savoir

et ce que vous voulez savoir n’a aucun intérêt non plus

à force de quoi Baptiste est mort, ça ne vous aidera pas de le savoir.

— Tu n’as aucune idée de ce qui m’aidera ou ne m’aidera pas

et apparemment même pas de ce qui t’aidera ou ne t’aidera pas, toi, à retrouver une vie normale.

— Une vie normale

vous dites vraiment n’importe quoi.

— Bon, je crois qu’on devrait en finir là pour aujourd’hui

on n’avance pas

pour demain, tu pourrais réfléchir à la question d’à force de quoi Baptiste est mort.

— Pas besoin d’y réfléchir des heures.

— Alors dis-le-moi maintenant.

 

— Vous ne comprendrez pas

à force de magies.

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