Comment Baptiste est mort
Il s’est mis à…
Il s’est mis à compter les mains, il s’en souvient, quelque temps après le départ d’Usman, quelques heures ou quelques jours après son départ, il ne saurait dire précisément. Il n’a aucune idée non plus du nombre de jours durant lesquels il les a comptées. En partant d’un côté de la grotte, toutes les mains qu’il pouvait voir en n’oubliant aucun recoin, en distinguant avec soin celles qui se superposaient à d’autres, celles à moitié effacées par des dessins plus récents. Une fois, il s’est écroulé de fatigue mais n’a pas pu s’endormir, et quand il s’est relevé, il avait oublié le nombre et il a tout recommencé. Quelques jours passés à compter les mains, à moitié somnambule, en buvant de temps en temps mais, croit-il, sans jamais manger, en dormant un peu la nuit. Aujourd’hui il n’est plus sûr du chiffre, à la fin, 3 257 ou 2 357. Des milliers de mains, toute une salle de mains ouvertes et tendues vers lui, qui parfois semblaient l’accueillir, d’autres fois, mystérieusement, le supplier.
Un autre jour après Usman il s’est réveillé avec l’irrépressible besoin de retrouver son couteau. Il l’a cherché des heures en plein soleil au pied de la montagne, en vain, le vent avait soufflé depuis qu’il l’avait jeté et sans doute se trouvait-il sous une couche de sable. Il ne se rappelle pas pourquoi il cherchait ce couteau, ce qu’il voulait en faire. Car il n’y avait rien à couper dans la grotte ni, c’était dommage, aucun animal à tuer. À ce moment-là, il se rêvait chasseur à l’arc, à la lance, il imaginait le plaisir qu’il aurait eu à achever l’animal au couteau. Mais un rêve aurait-il pu suffire à lui faire déplacer tant de sable ? Le plus plausible était qu’il ait eu l’intention de graver un dessin sur la pierre, ou son nom, Yumaï. Il se rappelle qu’il a pleuré quand à la tombée de la nuit il a dû renoncer à chercher encore. Et qu’il n’a pu trouver la force de remonter jusqu’à la grotte. Il s’est réveillé transi sur une coulée de sable à mi-pente, juste au lever du soleil, quand les couleurs neuves du petit jour s’épuisaient à ressusciter le monde perdu.
C’est seulement aujourd’hui, alors qu’il repense à certains événements des derniers jours dans la grotte, ce comptage des mains, cette recherche du couteau, que lui reviennent les images que lui a montrées Usman sur son téléphone. Mais il n’est plus sûr de rien. Cet instant paraît incertain, flou dans sa mémoire, brouillé par la panique qui monte en lui. A-t-il bien vu défiler tour à tour, sur l’écran du téléphone, son père, puis sa mère, puis Clément, tous dans la même position, à genoux, les bras liés derrière le dos, tête baissée, et en même temps Adame debout derrière son père, Idris debout derrière sa mère, Ibrahim debout derrière Clément, les trois vêtus du même uniforme, celui que lui-même portait alors dans la grotte, et qu’eux non plus, les jeunes gardes du corps d’Amir, n’avaient jamais auparavant porté ? Il n’en est pas certain, l’image était tremblante et le téléphone aussi dans la main d’Usman, mais c’était peut-être bien la sienne, oui, c’était la sienne qui tenait le téléphone et qui tremblait devant ces images, elles lui rappelaient le simulacre d’exécution, mais alors sa mère n’était pas tout en noir, non, c’était autre chose, une autre fois. Et juste après Clément paraissait Louis, seulement l’épaule et le tee-shirt de Louis, un bout d’uniforme derrière, juste le temps de les voir avant de jeter le téléphone, peut-être, après cela il ne sait plus, dans sa tête la vidéo s’arrête, il n’y a plus d’image, il n’y a plus rien. Que la peur. Car maintenant il se demande comment ces images ont pu être tournées après la séparation, puisque ses parents et ses frères devaient être loin, gardés par d’autres, alors qu’on y voit debout derrière eux, figés comme au garde-à-vous, les jambes écartées et l’œil sombre, les figures familières de ses propres geôliers. Et alors que ces images se trouvaient dans le téléphone d’Usman.
Il se lève de son lit. Il déteste ce lit au matelas mou et tout ce qui se trouve dans cette chambre d’amis de sa grand-mère où elle conserve pieusement mille souvenirs de son mari, un grand-père qu’il n’a pas connu, vêtements dans l’armoire, objets de toilette dans la salle de bains, il déteste cette odeur douceâtre d’encaustique et autres produits de ménage, ce papier rayé or et bleu aux murs, ces meubles lourds et sombres comme des cercueils debout qu’elle dit venir de ses parents. Il ne porte qu’un boxer mais il a chaud, même à la fenêtre ouverte où il se tient et se désespère devant ces petits immeubles blancs immaculés éclairés par des lampadaires, serrés les uns contre les autres entre des arbres minuscules, le tout sous ce ciel comme toujours fermé par un voile jaune. Un ciel qui n’est jamais un ciel, juste une chape de plomb posée sur un monde éteint d’endormis. Il se met à pleurer. Il ne sait pas ce qu’il pleure, les constellations du secret ou l’épaule de Louis, cette épaule avec ce même tee-shirt qu’il a si souvent serrée dans ses bras, là-bas. Il voudrait repartir. Il a toujours cette bouffée d’angoisse qui fait battre son cœur. Il va dans la salle de bains et se passe la tête sous l’eau, longtemps, la laissant couler à flots sur son visage et son cou mais sans la boire.
Il se souvient qu’il n’avait plus d’eau dans la grotte depuis des heures et des heures, peut-être des jours, quand ils sont venus le chercher. Il était alors recroquevillé dans la zone rouge croyant qu’il allait mourir, si épuisé qu’il n’était pas triste que tout cela finisse dans la compagnie des hommes d’avant. Ceux d’aujourd’hui étaient presque tous là, Amir, Usman, Tajoud, Idris, Darling, ceux qui lui avaient tout appris. Ils l’ont fait boire, l’ont soulevé de terre, ils riaient, lui disaient que d’autres à sa place seraient déjà morts, ou devenus fous, qu’il était maintenant un vrai guerrier, Amir a ordonné qu’on lui retire sa longue chemise d’uniforme et qu’on lui verse sur le corps tout le frais délice d’un jerrican d’eau, puis l’a serré dans ses bras en lui disant : mabrouk, mabrouk Yumaï. Il ne comprenait pas pourquoi mais s’en souvient comme d’un grand moment de bonheur. Il devine aujourd’hui qu’ils fêtaient la naissance d’un guerrier.
Il aurait aimé être seul, juste un instant, pour faire ses adieux aux deux frères de la zone rouge et à Motus, contempler encore, car peut-être était-ce la dernière fois, toutes les figures ardentes, remercier les mains secourables, saluer les chasseurs à l’arc. Avant de se laisser emporter, il a jeté un dernier regard à Motus, l’image qui depuis lors l’accompagne et à laquelle il obéit fidèlement comme s’il gardait le plus beau secret du monde.
Il ne tenait pas debout. Il n’a pas répondu quand on lui a demandé ce qu’il avait fait de son couteau. On l’a aidé à enfourcher la moto d’Amir et on l’a attaché à lui avec une corde, ses bras autour de sa taille. Avant de partir, les hommes ont crié qu’Allah était le plus grand et ont tiré en l’air des rafales qui ont résonné dans les montagnes.
Il ne se souvient plus de la route mais bien du retour au campement, à cause de la vidéo qu’ils ont tournée juste après. Ils l’ont détaché d’Amir, l’ont porté jusqu’à sa tente, couché sur la natte. Ils lui ont retiré son uniforme, se sont étonnés et satisfaits de sa maigreur, lui ont remis son short et son tee-shirt toujours aussi sales. Amir est arrivé avec un texte en anglais sur une feuille de papier qu’il lui a tendue en disant qu’il fallait qu’il l’apprenne par cœur, qu’ils allaient faire une vidéo. Qu’il devait bien l’apprendre, ne pas le croire, c’était du bluff, mais le dire sur un ton très triste, et que s’il pouvait pleurer ce serait encore mieux. Il était tellement épuisé qu’il n’a pas pu le mémoriser. Et les larmes ne sont jamais venues.
Il a été veillé par Tajoud et Idris durant deux jours. D’abord sous la tente d’Usman, où les garçons l’ont fait boire et manger et lui ont raconté des histoires qu’il écoutait à peine et dont il n’a gardé que des fragments. Une brique de haschich était arrivée au campement, les garçons en consommaient sans cesse et la tente était emplie d’une fumée qui l’étourdissait aussi. Leurs histoires devaient sans doute beaucoup à leur ivresse, des histoires de leurs villages, de bétail volé et de punition du voleur, de rites d’initiation brutaux pratiqués en cachette car l’imam les interdisait, et des histoires de leur djihad, des démons qui s’étaient enfuis du marabout qu’Amir avait fait détruire au bulldozer, de la main du voleur qu’il avait coupée mais qui bougeait encore. Il ne se souvient que des histoires de violence et de sang, dans l’odeur âcre du haschich et entre de longs fous rires. Une fois, pour vérifier ce que lui avait dit Amir, il leur a demandé où se trouvaient ses parents et ses frères, ils ont répondu que Dieu seul le savait et louange à Dieu.
Après ces deux jours, il se sentait bien, il avait oublié comme les images d’un rêve le regard terrorisé de Louis, le couteau plein de sang. Il a commencé à aller et venir librement dans le campement, les hommes qui le voyaient passer l’invitaient à boire le thé sous leur tente, à prendre un comprimé de bonheur, il s’est demandé mille fois s’il était encore leur prisonnier ou s’ils l’avaient adopté comme l’un des leurs et pourquoi. Il assistait, même, aux réunions qu’Amir organisait sous sa tente pour évoquer les futures opérations. La prochaine s’annonçait difficile, mais grandiose si Dieu le voulait, le monde entier parlerait d’eux, il s’agissait de prendre un poste militaire à la frontière, gardé par une centaine de soldats, d’en tuer le minimum pendant l’assaut, de faire prisonniers les autres et de réaliser un beau film de leur exécution, avec des combattants-justiciers en uniforme impeccable, de nombreux drapeaux, plusieurs caméras, des travellings et des gros plans, un commentaire éloquent, une musique héroïque, des incrustations de sourates du Coran en forme de flammes. Amir décrivait tous les détails du film avec autant de précision que ceux de l’opération militaire. Il fallait de l’argent pour recruter un autre groupe, pour acheter des mortiers et leurs munitions et surtout une dizaine de 4×4, et aussi deux vraies caméras, mais Amir disait, sans autre détail, qu’il savait comment le trouver si Dieu le voulait. Maintenant il comprend comment il a obtenu l’argent.
Il aimerait sortir mais il sait que l’entrée de l’immeuble est gardée. Il marche de la salle de bains à la chambre, de la chambre à la salle de bains, il observe de près pour la première fois tous les accessoires de toilette de son grand-père, des objets d’avant presque aussi vieux que les arcs et les flèches, un rasoir à manche, un blaireau, un peigne en écaille, une brosse à dents à manche en métal, il se voit dans le miroir avec ses longs cheveux, jusqu’aux épaules, qu’Amir aimait caresser.
Il se souvient qu’il brûlait du désir de l’accompagner dans son opération contre les militaires. Il sentait en lui une énergie débordante pour se battre et pour tuer, comme eux, avec la même puissance et la même férocité. Il se demande d’où venait cette sorte de hargne, cette violence qui l’agitait et le baignait d’une euphorie mystérieuse. Les comprimés de courage et de bonheur n’expliquent pas tout, d’autant qu’il n’en prend plus depuis qu’Amir l’a vendu et qu’il sait, il le sent, que cette violence est encore en lui, prête à surgir et à détruire le monde. Il s’imagine bien en seul survivant.
Il a de plus en plus chaud, de cette chaleur humide de l’été d’ici qu’il déteste, et il fait couler un bain d’eau froide. Le jerrican versé sur lui dans la grotte lui revient encore. Et cette violence en lui, il s’en souvient très bien, maintenant, il est allé voir Amir, un de ces jours où le chef montait son coup, calculait le prix du matériel, il lui a demandé qu’il lui rende son uniforme, celui qu’il portait dans la grotte, il ne supportait plus ses vêtements d’enfant. Amir lui a répondu qu’il n’avait pour l’instant pas assez d’uniformes, surtout pas pour un petit guerrier débutant qui perdait son couteau, que les uniformes étaient réservés aux combattants aguerris et aux opérations spéciales, puis il lui a tendu un couteau et lui a dit : prends-le, je ne te donne pas d’uniforme mais je te donne un couteau parce que tu sais très bien t’en servir.
Il a pris ce couteau, il s’en souvient, il sent encore le contact du métal quadrillé contre sa paume et ses phalanges, il le tient bien, exactement comme il faut pour tuer, les images lui reviennent, la lame en plein cœur ou, comme pour les ennemis du Prophète, lui avaient-ils appris durant ce cours, la lame en pleine gorge puis un mouvement de va-et-vient qu’on lui a montré et qu’il a fini par faire un jour, pour de vrai, il revoit encore le regard terrorisé de Louis, mais aussi, maintenant, le coup qu’il lui a porté, il se souvient précisément de son cou si tendre et du sang qui en a jailli.
Il faudrait qu’il tue encore, qu’il reparte pour tuer mais il ne peut pas sortir. Il faudrait qu’il trouve une arme, une lame. Il y a celle du rasoir de son grand-père devant ses yeux et pour tuer, sous les cicatrices encore rouges de son bras, il y a les veines bleues de son poignet qu’il incise plus profondément encore, aucune douleur, il voit ce sang, encore ce sang, toujours le même, qui commence à goutter sur le carrelage blanc. Il est assis sur le rebord de la baignoire, il tremble, ferme les yeux, bascule dans l’eau froide et l’oubli.
OceanofPDF.com