Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 23 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Chapitre 7

 

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— Bonjour Yumaï

je suis heureux de te revoir

très heureux

vraiment

tu peux remercier ta grand-mère.

— Je ne veux remercier personne.

— Tu n’es pas content d’avoir survécu ?

D’être en vie ?

— En vie… je ne suis pas en vie

personne n’est en vie ici

et encore moins dans une chambre d’hôpital.

 

— Elle est pourtant belle, cette chambre, grande, toute blanche, presque vide

toi qui détestais mon petit bureau

ça devrait te rappeler le désert.

— Très drôle

dans le désert il n’y a pas de fenêtres et de portes sans poignée

ni de couteau en plastique mou

si je me souviens bien.

— Les docteurs disent que la blessure est sous contrôle, mais qu’ils préfèrent te garder

ils ont peur que tu refasses une bêtise

 

comment ça va, Yumaï ?

 

je m’inquiète pour toi

tu es d’une incroyable pâleur

presque translucide.

 

— Je n’ai probablement plus de sang

il n’y a plus que des calmants dans mes veines

je dors tout le temps

j’ai l’impression d’être une larve

vous êtes venu pour quoi ?

vous voulez qu’on continue le débriefing ici ?

— Non, je ne suis pas venu pour ça

on arrête tout ça, Yumaï, c’est fini

je suis venu seulement pour te demander ce qui t’avait pris, ce qui t’était passé par la tête.

 

— Je ne sais pas

ça m’a pris comme ça

quelque chose que je devais faire absolument

j’avais chaud, je ne pouvais plus respirer

je ne me suis pas posé de question.

 

— Vraiment aucune raison particulière ?

 

— Il fallait que je parte

je dois partir et on m’enferme ici.

— Où dois-tu partir ?

— Là-bas.

— Tu veux retourner avec eux ?

Ce sont des monstres, Yumaï, ils sont le mal sur la terre

ils tuent pour tuer, leur haine des hommes est sans limites parce qu’elle n’a pas de raison

que la folie, la cruauté, ce sont des animaux sauvages déchaînés par ce que l’homme peut inventer de pire

toi aussi ils te haïssent, et tu voudrais les retrouver.

 

— Je suis un monstre, moi aussi

je ne peux vivre qu’avec eux.

— Pourquoi dis-tu que tu es un monstre ?

 

— Parce que cette folie dont vous parlez

cette cruauté

c’est en moi.

— Comment le sais-tu ?

tu as été cruel à ce point, cruel comme ils le sont ?

Une fois dans ta vie ?

 

— C’est en moi

je ne peux pas vous dire comment je le sais

mais je le sais.

— Ne dis pas ça

si tu sens de la cruauté en toi

non pas la petite cruauté que nous avons tous, mais celle qui pourrait amener à faire souffrir sans autre raison que le regard de sa victime

à tuer par plaisir

si tu sens cette chose en toi, c’est parce que ces monstres l’ont fait entrer en toi

cette chose peut partir comme elle est venue, ce n’est pas une maladie incurable

 

mais je me demande comment tu peux être sûr de cela

tu as beaucoup souffert avec eux

les bourreaux, ce sont eux.

— Je suis comme eux.

— Tu éprouves de la sympathie pour eux ?

C’est quelque chose d’assez courant

si le ravisseur parvient à justifier l’enlèvement aux yeux de son otage, celui-ci se met à éprouver de la sympathie pour lui

parfois même de l’amour, c’est arrivé.

 

— Amir m’a beaucoup appris

c’est tout

il m’a offert des choses si belles que je ne peux pas en parler

 

et Tajoud

et Idris, et Ibrahim, et Adame

ils ont été enlevés comme moi

et ils n’ont plus d’autre vie possible que là-bas, avec Amir

ce ne sont pas mes ravisseurs

maintenant ce sont mes frères

ils me manquent.

— Je me demande ce que penseraient tes vrais frères, Clément et Louis, s’ils t’entendaient

il y a quelques jours tu m’as dit que c’était Louis qui te manquait

il ne te manque plus ?

 

— Je ne pourrai jamais plus vivre avec Louis.

 

— J’aimerais que tu me dises pourquoi.

 

— Vous me fatiguez

on vous a autorisé à m’emmerder combien d’heures par jour ?

— Ce n’est pas si fatigant de me dire pourquoi tu ne pourras plus jamais vivre avec lui

une phrase suffira

pourquoi te manquait-il il y a trois jours et plus aujourd’hui ?

 

Un rapport avec son regard terrorisé ?

Ce dernier regard vers toi ?

Tu as repensé à ce regard ?

Tu as revu ce regard ?

 

Tu te demandais si tu lui avais fait du mal

 

tu as trouvé la réponse à cette question ?

 

Peut-être que tu ne pourras plus vivre avec lui parce que tu lui as fait du mal ?

 

Tu peux me le dire, Yumaï

je suis prêt à comprendre tout ce que tu me diras

tout

 

dis-le-moi

laisse un peu Yumaï et dis-moi que Louis est mort.

 

— Vous avez appris que Louis était mort ?

Et les autres ?

 

— Maintenant tu sais que Louis est mort, et les autres aussi.

 

— Laissez-moi partir.

— Nous te laisserons partir

quand tu seras redevenu Baptiste, nous te laisserons partir.

 

— Non

non ce Baptiste que vous cherchez, il est mort, lui aussi

il ne reviendra jamais

 

comment vous l’avez su ?

Depuis quand ?

— Depuis qu’on t’a retrouvé, près de ce puits où ils t’ont laissé inconscient

ils t’avaient injecté une dose d’un hypnotique assez forte pour anesthésier un éléphant, je suppose que c’était plus simple pour te déplacer

et peut-être pour éviter une pénible scène d’adieu

ils avaient laissé dans ta poche une carte mémoire

avec la vidéo

la quatrième vidéo

ce sont des monstres

ils ont voulu te faire du mal, presque pire que la mort

et ils ont voulu que nous sachions ce que tu avais fait

nous avons attendu que tu t’en souviennes

maintenant que tu t’en souviens nous allons pouvoir t’aider

 

sache que ce que l’on voit sur cette vidéo n’a jamais été divulgué et ne le sera jamais

eux-mêmes ne l’ont pas diffusée, ils l’auraient sans doute fait s’ils n’avaient pas reçu la rançon

ça restera un secret entre nous

mais il faudra que tu nous aides aussi

que tu nous dises tout ce que tu nous as caché jusqu’à présent et qui pourrait nous aider à les retrouver

il n’est pas question de les laisser en vie

il faut aussi retrouver les corps

le moindre détail peut nous être utile, les paysages, la forme des montagnes, des arbres

cette grotte dont tu m’as parlé et qui peut être un indice précieux

cela peut attendre quelques jours, repose-toi, réfléchis

 

d’accord ?

 

— Je croyais qu’on arrêtait tout ça, que c’était fini

vous n’allez jamais m’aider

vous ne pouvez pas m’aider.

— Je ne te laisserai pas

je reviendrai dans quelques jours, nous reparlerons de tout ça.

 

— Ce n’est pas la peine de revenir

je n’ai plus rien à dire

pas un mot.

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