Comment Baptiste est mort
Chapitre 7
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— Bonjour Yumaï
je suis heureux de te revoir
très heureux
vraiment
tu peux remercier ta grand-mère.
— Je ne veux remercier personne.
— Tu n’es pas content d’avoir survécu ?
D’être en vie ?
— En vie… je ne suis pas en vie
personne n’est en vie ici
et encore moins dans une chambre d’hôpital.
— Elle est pourtant belle, cette chambre, grande, toute blanche, presque vide
toi qui détestais mon petit bureau
ça devrait te rappeler le désert.
— Très drôle
dans le désert il n’y a pas de fenêtres et de portes sans poignée
ni de couteau en plastique mou
si je me souviens bien.
— Les docteurs disent que la blessure est sous contrôle, mais qu’ils préfèrent te garder
ils ont peur que tu refasses une bêtise
comment ça va, Yumaï ?
je m’inquiète pour toi
tu es d’une incroyable pâleur
presque translucide.
— Je n’ai probablement plus de sang
il n’y a plus que des calmants dans mes veines
je dors tout le temps
j’ai l’impression d’être une larve
vous êtes venu pour quoi ?
vous voulez qu’on continue le débriefing ici ?
— Non, je ne suis pas venu pour ça
on arrête tout ça, Yumaï, c’est fini
je suis venu seulement pour te demander ce qui t’avait pris, ce qui t’était passé par la tête.
— Je ne sais pas
ça m’a pris comme ça
quelque chose que je devais faire absolument
j’avais chaud, je ne pouvais plus respirer
je ne me suis pas posé de question.
— Vraiment aucune raison particulière ?
— Il fallait que je parte
je dois partir et on m’enferme ici.
— Où dois-tu partir ?
— Là-bas.
— Tu veux retourner avec eux ?
Ce sont des monstres, Yumaï, ils sont le mal sur la terre
ils tuent pour tuer, leur haine des hommes est sans limites parce qu’elle n’a pas de raison
que la folie, la cruauté, ce sont des animaux sauvages déchaînés par ce que l’homme peut inventer de pire
toi aussi ils te haïssent, et tu voudrais les retrouver.
— Je suis un monstre, moi aussi
je ne peux vivre qu’avec eux.
— Pourquoi dis-tu que tu es un monstre ?
— Parce que cette folie dont vous parlez
cette cruauté
c’est en moi.
— Comment le sais-tu ?
tu as été cruel à ce point, cruel comme ils le sont ?
Une fois dans ta vie ?
— C’est en moi
je ne peux pas vous dire comment je le sais
mais je le sais.
— Ne dis pas ça
si tu sens de la cruauté en toi
non pas la petite cruauté que nous avons tous, mais celle qui pourrait amener à faire souffrir sans autre raison que le regard de sa victime
à tuer par plaisir
si tu sens cette chose en toi, c’est parce que ces monstres l’ont fait entrer en toi
cette chose peut partir comme elle est venue, ce n’est pas une maladie incurable
mais je me demande comment tu peux être sûr de cela
tu as beaucoup souffert avec eux
les bourreaux, ce sont eux.
— Je suis comme eux.
— Tu éprouves de la sympathie pour eux ?
C’est quelque chose d’assez courant
si le ravisseur parvient à justifier l’enlèvement aux yeux de son otage, celui-ci se met à éprouver de la sympathie pour lui
parfois même de l’amour, c’est arrivé.
— Amir m’a beaucoup appris
c’est tout
il m’a offert des choses si belles que je ne peux pas en parler
et Tajoud
et Idris, et Ibrahim, et Adame
ils ont été enlevés comme moi
et ils n’ont plus d’autre vie possible que là-bas, avec Amir
ce ne sont pas mes ravisseurs
maintenant ce sont mes frères
ils me manquent.
— Je me demande ce que penseraient tes vrais frères, Clément et Louis, s’ils t’entendaient
il y a quelques jours tu m’as dit que c’était Louis qui te manquait
il ne te manque plus ?
— Je ne pourrai jamais plus vivre avec Louis.
— J’aimerais que tu me dises pourquoi.
— Vous me fatiguez
on vous a autorisé à m’emmerder combien d’heures par jour ?
— Ce n’est pas si fatigant de me dire pourquoi tu ne pourras plus jamais vivre avec lui
une phrase suffira
pourquoi te manquait-il il y a trois jours et plus aujourd’hui ?
Un rapport avec son regard terrorisé ?
Ce dernier regard vers toi ?
Tu as repensé à ce regard ?
Tu as revu ce regard ?
Tu te demandais si tu lui avais fait du mal
tu as trouvé la réponse à cette question ?
Peut-être que tu ne pourras plus vivre avec lui parce que tu lui as fait du mal ?
Tu peux me le dire, Yumaï
je suis prêt à comprendre tout ce que tu me diras
tout
dis-le-moi
laisse un peu Yumaï et dis-moi que Louis est mort.
— Vous avez appris que Louis était mort ?
Et les autres ?
— Maintenant tu sais que Louis est mort, et les autres aussi.
— Laissez-moi partir.
— Nous te laisserons partir
quand tu seras redevenu Baptiste, nous te laisserons partir.
— Non
non ce Baptiste que vous cherchez, il est mort, lui aussi
il ne reviendra jamais
comment vous l’avez su ?
Depuis quand ?
— Depuis qu’on t’a retrouvé, près de ce puits où ils t’ont laissé inconscient
ils t’avaient injecté une dose d’un hypnotique assez forte pour anesthésier un éléphant, je suppose que c’était plus simple pour te déplacer
et peut-être pour éviter une pénible scène d’adieu
ils avaient laissé dans ta poche une carte mémoire
avec la vidéo
la quatrième vidéo
ce sont des monstres
ils ont voulu te faire du mal, presque pire que la mort
et ils ont voulu que nous sachions ce que tu avais fait
nous avons attendu que tu t’en souviennes
maintenant que tu t’en souviens nous allons pouvoir t’aider
sache que ce que l’on voit sur cette vidéo n’a jamais été divulgué et ne le sera jamais
eux-mêmes ne l’ont pas diffusée, ils l’auraient sans doute fait s’ils n’avaient pas reçu la rançon
ça restera un secret entre nous
mais il faudra que tu nous aides aussi
que tu nous dises tout ce que tu nous as caché jusqu’à présent et qui pourrait nous aider à les retrouver
il n’est pas question de les laisser en vie
il faut aussi retrouver les corps
le moindre détail peut nous être utile, les paysages, la forme des montagnes, des arbres
cette grotte dont tu m’as parlé et qui peut être un indice précieux
cela peut attendre quelques jours, repose-toi, réfléchis
d’accord ?
— Je croyais qu’on arrêtait tout ça, que c’était fini
vous n’allez jamais m’aider
vous ne pouvez pas m’aider.
— Je ne te laisserai pas
je reviendrai dans quelques jours, nous reparlerons de tout ça.
— Ce n’est pas la peine de revenir
je n’ai plus rien à dire
pas un mot.
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