Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 18 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Je pensais à…

— Je pensais à quelque chose en t’attendant

tu te souviens parfaitement de quelques moments, parfois d’une manière très détaillée

et puis tu as de grands trous noirs

est-ce que tu te poses la même question ?

— Pourquoi je me souviens et pourquoi je ne me souviens pas ?

Je ne sais pas pourquoi

je me souviens de choses horribles, je me souviens de choses magiques

je me souviens de moments heureux

enfin, presque heureux

je me souviens de choses qui se sont passées à tous les moments, au début, au milieu, à la fin

peut-être que ça se mélange, parfois

il n’y a pas de logique

et entre tout ça il y a de grands trous noirs

— En réalité, il faut que tu le saches

dans ton cas, avec ce qu’il t’est arrivé

c’est normal que tu souffres d’amnésie

il y a des choses que ton esprit veut oublier

mais en plus des trous noirs, il y a aussi les secrets, Yumaï

entre le peu de choses dont tu te souviens et ce que tu ne veux pas dire, il ne reste pas grand-chose pour nous aider.

— Les secrets, je vous l’ai déjà dit, ne pourraient pas vous aider

si je vous les disais

il n’y a rien qui pourrait vous aider à retrouver ma famille

il n’y a rien non plus qui pourrait vous aider à me faire retrouver la mémoire

c’est un autre monde

loin de tout ça.

— Mais je constate avec plaisir que la mémoire te revient

depuis quelques jours

par bribes

des parcelles

il y a eu le regard de Louis, il y a eu le sang sur ton bras

ce sont des choses dures qui te reviennent en ce moment

des fragments douloureux

mais inexpliqués

on dirait que ta mémoire sélectionne, qu’elle te protège de la douleur

en ce moment elle t’en lâche des fragments

tu vas voir, ton amnésie est provisoire, tout va revenir peu à peu.

— Hier je me suis souvenu aussi d’une promenade que j’avais complètement oubliée

c’est quand Amir m’a parlé de son grand-père, et de la chasse

avant je me souvenais à peu près de ce qu’il m’avait raconté, mais j’avais oublié où

c’était pendant une vraie promenade, après la séparation

Tajoud et moi on était seuls sous la tente, un matin, Tajoud préparait du thé, comme d’habitude

je me souviens qu’il chantait une chanson en mandi

il fallait qu’il soit seul pour chanter, toutes les musiques étaient interdites, même les chansons

je lui ai demandé de quoi elle parlait, il m’a répondu que toutes les chansons mandi étaient des chansons d’amour

il y avait celles que chantaient les filles et celles que chantaient les garçons

il y en avait pour draguer, il y en avait pour quand ça ne marchait pas

il y en avait une pour la première fois, l’amour la première fois qu’il a commencé à chanter en riant

ce n’est pas ça que je voulais vous raconter, mais ça revient maintenant

les chansons de Tajoud ce jour-là

et il a arrêté de chanter parce qu’on a entendu Amir qui m’appelait

j’y suis allé

j’avais peur, comme chaque fois qu’il m’appelait

avec lui on ne savait jamais ce qui allait arriver

il pouvait décider de me priver d’eau pendant toute une journée sans raison

il pouvait me battre, me gifler, me jeter par terre et me donner des coups de pied

pour n’importe quoi

une fois parce que je m’étais endormi pendant le cours d’Idris

une fois pour rien, comme ça, seulement pour le plaisir

alors là, ce jour-là, je suis sorti de la tente, j’avais peur, il était devant sur une moto et m’a ordonné de monter

on est partis tous les deux, seuls, et on a roulé longtemps, je ne sais pas, peut-être une heure

ça n’en finissait pas

j’avais de plus en plus peur

jamais on ne s’était éloignés du campement tous les deux seuls

et puis on est arrivés dans un endroit où on s’est arrêtés, il m’a dit de descendre

on a laissé la moto et on a marché un peu

c’était complètement désert, à cet endroit

pas un arbre, rien, une mer de sable et de cailloux noirs

et puis tout à coup j’ai vu qu’on s’approchait d’une faille, en fait c’était une vallée

très étroite, très longue

et on est descendus au fond

ce n’était pas haut, il fallait seulement descendre entre des grands rochers

au fond il y avait le lit d’une rivière asséchée

ce n’était plus que du sable bordé par des rives pleines de pierres

au début, en descendant, je me suis dit que c’était un endroit idéal pour m’exécuter

personne ne me retrouverait jamais là

et puis en bas il m’a dit : il y a ici des choses que mon grand-père m’a montrées quand j’étais petit, bien plus petit que toi

je vais te montrer que certaines pierres racontent des histoires

il faut savoir lire les paroles de Dieu où qu’elles se trouvent

ou quelque chose comme ça

il faut savoir deviner les traces de la miséricorde de Dieu pour les hommes qu’il a créés

on a marché un peu sur le sable et puis il m’a montré une grande pierre

elle n’était pas comme les autres

elle était plate, noire, toute lisse, et au milieu il y avait un léger creux

comme ça

il m’a expliqué que c’était une pierre pour moudre les céréales

il pensait que c’étaient des bergers nomades qui l’avaient laissée là il y a longtemps

on a marché encore dans la petite vallée, et il y avait une autre pierre, assez grosse

mais je ne lui trouvais rien de spécial, elle était comme toutes les autres, elle était juste creusée assez profond, au milieu

il m’a dit que c’était une pierre pour attacher les animaux

on les attachait à une corde qu’on enroulait autour de la pierre

et à force d’attacher la corde, la pierre s’était creusée

son grand-père lui avait dit qu’il chassait encore des animaux sauvages, quand il était jeune

des gazelles, des antilopes, mais sans les tuer

il les attrapait avec des pièges, il les attachait à ces pierres

et il les gardait jusqu’au moment où il avait faim et alors il les tuait pour les manger

après on est rentrés

et sur la moto je me suis dit que j’étais comme une gazelle qu’Amir venait d’attraper

Amir était bien un chasseur

par instinct

s’il nous libérait, il en enlèverait d’autres un jour

forcément

parce qu’il n’y avait plus de gazelles à sa portée.

 

— C’est pour ça qu’il faudrait que tu nous aides

que tu nous donnes le plus de détails possible

il faut le mettre hors d’état de nuire.

— Les choses reviennent petit à petit

j’ai l’impression que je suis en train de me réveiller.

— Il faudrait que tu te souviennes aussi de ce qu’ils se disaient entre eux

ils t’ont appris un peu d’arabe

un peu de mandi

tu partageais leurs tentes

tu devais comprendre ce qu’ils disaient, ou du moins de quoi ils parlaient.

— Ils ne parlaient pas beaucoup entre eux

il y en avait qui passaient leur temps à lire le Coran, d’autres qui écoutaient des prêches enregistrés

sinon ils parlaient de filles

ils voulaient enlever des filles dans les villages, mais ils se demandaient comment ils allaient les nourrir, si chacun en avait une

et ils parlaient d’argent, ils avaient besoin d’argent

ils se plaignaient toujours de ne pas avoir assez de nourriture

et d’armes, de munitions.

— Tu les as entendus parler de la rançon qu’ils demandaient pour toi ?

— Non, jamais

ils demandaient combien ?

— Je n’ai pas le droit de t’en parler.

— Vous aussi, vous avez des secrets

mais celui-là ne sert à rien

j’aurais bien aimé savoir

combien pour moi, pour les autres

— Je peux te dire ceci : ils voulaient énormément d’argent

qu’on ne leur a pas donné

tu peux sourire, mais c’est vrai.

— Dès que j’ai repris conscience

dans le lit de l’ambassade

je me rappelle le grand lit

les rideaux

la clim

le caleçon à rayures trop grand qui n’était pas à moi

je me demandais vraiment où j’étais

si c’était un hôtel

qui m’avait amené là

et puis un type, un médecin, est entré, m’a expliqué

et je crois que la première chose que je me suis demandée c’était combien on leur avait donné

un jour, ils en ont trouvé, de l’argent

ils sont revenus tout excités du ravitaillement

ils se sont assis par terre, en rond, et ils ont commencé à déballer des passeports sur la natte

au moins une vingtaine

et des portables, plein de billets

ils m’ont laissé regarder les passeports pendant qu’ils comptaient les billets

cela venait de plusieurs pays, du Sénégal, du Burkina, de Gambie

il n’y avait que des hommes, des jeunes

je me souviens de leurs visages, sur les photos

tous vraiment jeunes

forcément, ils étaient morts, et je leur ai demandé s’ils étaient morts

je pensais qu’ils les avaient tués

ils ont rigolé

et ils m’ont raconté qu’ils les avaient trouvés morts en plein désert à côté d’un camion renversé

ils étaient morts depuis plusieurs mois

tout séchés par le soleil

c’étaient des types qui traversaient le désert jusqu’à la Méditerranée pour tenter d’entrer en Europe

c’était la première fois qu’ils trouvaient des morts

mais ils m’ont dit qu’il y en avait des milliers, dans le désert

des milliers qui n’arrivaient jamais à la mer.

— En t’écoutant, Yumaï, aujourd’hui, je me suis aperçu de quelque chose d’étonnant

d’avant la séparation, tu te souviens de choses très dures

du simulacre d’exécution, des menaces de mort

des punitions très sévères

et après la séparation, tu ne te souviens en détail

avec beaucoup de détails, même

que de choses

je ne dirais pas insignifiantes

au contraire, elles sont intéressantes, pour nous

mais de choses moins brutales

moins violentes pour toi

après la séparation toutes les choses horribles sont encore enfouies, mais pas avant.

 

— Je ne sais pas, tout se mélange

il y a des trous aussi avant la séparation

je me demande si c’est à cause des comprimés.

— Quels comprimés ?

— À partir d’un certain moment, ils me donnaient des comprimés à prendre avec de l’eau

j’ai demandé ce que c’était

je les voyais en prendre, souvent, ça les rendait un peu dingues, surexcités

je voulais savoir si c’étaient les mêmes qu’ils me donnaient

Idris m’a dit oui, et qu’ils les appelaient les comprimés de courage, ou les comprimés de bonheur

je crois que c’est à partir de là que je commence à avoir des trous.

— Et qu’est-ce qu’ils te faisaient, ces comprimés ?

— Ils me donnaient du courage, de la force

l’impression que rien n’était impossible

que rien ne pouvait me faire mal

c’est difficile à expliquer

parfois ils m’en donnaient plusieurs.

 

— Tu étais obligé de les prendre ?

— Pas vraiment.

— Pas vraiment, mais tu les prenais quand même ?

— Pour le gobelet d’eau.

— Vraiment ? Seulement pour le gobelet d’eau ?

 

— Non

aussi parce qu’ils me faisaient oublier que j’allais peut-être mourir

mourir d’une façon atroce, comme ce qu’ils disaient dans la vidéo

je ne pensais plus que mes parents et mes frères étaient peut-être morts

que j’avais chaud ou que j’avais froid

ou faim

je me sentais bien

je me sentais bien où j’étais

avec eux.

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