Comment Baptiste est mort
— Je pensais à…
— Je pensais à quelque chose en t’attendant
tu te souviens parfaitement de quelques moments, parfois d’une manière très détaillée
et puis tu as de grands trous noirs
est-ce que tu te poses la même question ?
— Pourquoi je me souviens et pourquoi je ne me souviens pas ?
Je ne sais pas pourquoi
je me souviens de choses horribles, je me souviens de choses magiques
je me souviens de moments heureux
enfin, presque heureux
je me souviens de choses qui se sont passées à tous les moments, au début, au milieu, à la fin
peut-être que ça se mélange, parfois
il n’y a pas de logique
et entre tout ça il y a de grands trous noirs
— En réalité, il faut que tu le saches
dans ton cas, avec ce qu’il t’est arrivé
c’est normal que tu souffres d’amnésie
il y a des choses que ton esprit veut oublier
mais en plus des trous noirs, il y a aussi les secrets, Yumaï
entre le peu de choses dont tu te souviens et ce que tu ne veux pas dire, il ne reste pas grand-chose pour nous aider.
— Les secrets, je vous l’ai déjà dit, ne pourraient pas vous aider
si je vous les disais
il n’y a rien qui pourrait vous aider à retrouver ma famille
il n’y a rien non plus qui pourrait vous aider à me faire retrouver la mémoire
c’est un autre monde
loin de tout ça.
— Mais je constate avec plaisir que la mémoire te revient
depuis quelques jours
par bribes
des parcelles
il y a eu le regard de Louis, il y a eu le sang sur ton bras
ce sont des choses dures qui te reviennent en ce moment
des fragments douloureux
mais inexpliqués
on dirait que ta mémoire sélectionne, qu’elle te protège de la douleur
en ce moment elle t’en lâche des fragments
tu vas voir, ton amnésie est provisoire, tout va revenir peu à peu.
— Hier je me suis souvenu aussi d’une promenade que j’avais complètement oubliée
c’est quand Amir m’a parlé de son grand-père, et de la chasse
avant je me souvenais à peu près de ce qu’il m’avait raconté, mais j’avais oublié où
c’était pendant une vraie promenade, après la séparation
Tajoud et moi on était seuls sous la tente, un matin, Tajoud préparait du thé, comme d’habitude
je me souviens qu’il chantait une chanson en mandi
il fallait qu’il soit seul pour chanter, toutes les musiques étaient interdites, même les chansons
je lui ai demandé de quoi elle parlait, il m’a répondu que toutes les chansons mandi étaient des chansons d’amour
il y avait celles que chantaient les filles et celles que chantaient les garçons
il y en avait pour draguer, il y en avait pour quand ça ne marchait pas
il y en avait une pour la première fois, l’amour la première fois qu’il a commencé à chanter en riant
ce n’est pas ça que je voulais vous raconter, mais ça revient maintenant
les chansons de Tajoud ce jour-là
et il a arrêté de chanter parce qu’on a entendu Amir qui m’appelait
j’y suis allé
j’avais peur, comme chaque fois qu’il m’appelait
avec lui on ne savait jamais ce qui allait arriver
il pouvait décider de me priver d’eau pendant toute une journée sans raison
il pouvait me battre, me gifler, me jeter par terre et me donner des coups de pied
pour n’importe quoi
une fois parce que je m’étais endormi pendant le cours d’Idris
une fois pour rien, comme ça, seulement pour le plaisir
alors là, ce jour-là, je suis sorti de la tente, j’avais peur, il était devant sur une moto et m’a ordonné de monter
on est partis tous les deux, seuls, et on a roulé longtemps, je ne sais pas, peut-être une heure
ça n’en finissait pas
j’avais de plus en plus peur
jamais on ne s’était éloignés du campement tous les deux seuls
et puis on est arrivés dans un endroit où on s’est arrêtés, il m’a dit de descendre
on a laissé la moto et on a marché un peu
c’était complètement désert, à cet endroit
pas un arbre, rien, une mer de sable et de cailloux noirs
et puis tout à coup j’ai vu qu’on s’approchait d’une faille, en fait c’était une vallée
très étroite, très longue
et on est descendus au fond
ce n’était pas haut, il fallait seulement descendre entre des grands rochers
au fond il y avait le lit d’une rivière asséchée
ce n’était plus que du sable bordé par des rives pleines de pierres
au début, en descendant, je me suis dit que c’était un endroit idéal pour m’exécuter
personne ne me retrouverait jamais là
et puis en bas il m’a dit : il y a ici des choses que mon grand-père m’a montrées quand j’étais petit, bien plus petit que toi
je vais te montrer que certaines pierres racontent des histoires
il faut savoir lire les paroles de Dieu où qu’elles se trouvent
ou quelque chose comme ça
il faut savoir deviner les traces de la miséricorde de Dieu pour les hommes qu’il a créés
on a marché un peu sur le sable et puis il m’a montré une grande pierre
elle n’était pas comme les autres
elle était plate, noire, toute lisse, et au milieu il y avait un léger creux
comme ça
il m’a expliqué que c’était une pierre pour moudre les céréales
il pensait que c’étaient des bergers nomades qui l’avaient laissée là il y a longtemps
on a marché encore dans la petite vallée, et il y avait une autre pierre, assez grosse
mais je ne lui trouvais rien de spécial, elle était comme toutes les autres, elle était juste creusée assez profond, au milieu
il m’a dit que c’était une pierre pour attacher les animaux
on les attachait à une corde qu’on enroulait autour de la pierre
et à force d’attacher la corde, la pierre s’était creusée
son grand-père lui avait dit qu’il chassait encore des animaux sauvages, quand il était jeune
des gazelles, des antilopes, mais sans les tuer
il les attrapait avec des pièges, il les attachait à ces pierres
et il les gardait jusqu’au moment où il avait faim et alors il les tuait pour les manger
après on est rentrés
et sur la moto je me suis dit que j’étais comme une gazelle qu’Amir venait d’attraper
Amir était bien un chasseur
par instinct
s’il nous libérait, il en enlèverait d’autres un jour
forcément
parce qu’il n’y avait plus de gazelles à sa portée.
— C’est pour ça qu’il faudrait que tu nous aides
que tu nous donnes le plus de détails possible
il faut le mettre hors d’état de nuire.
— Les choses reviennent petit à petit
j’ai l’impression que je suis en train de me réveiller.
— Il faudrait que tu te souviennes aussi de ce qu’ils se disaient entre eux
ils t’ont appris un peu d’arabe
un peu de mandi
tu partageais leurs tentes
tu devais comprendre ce qu’ils disaient, ou du moins de quoi ils parlaient.
— Ils ne parlaient pas beaucoup entre eux
il y en avait qui passaient leur temps à lire le Coran, d’autres qui écoutaient des prêches enregistrés
sinon ils parlaient de filles
ils voulaient enlever des filles dans les villages, mais ils se demandaient comment ils allaient les nourrir, si chacun en avait une
et ils parlaient d’argent, ils avaient besoin d’argent
ils se plaignaient toujours de ne pas avoir assez de nourriture
et d’armes, de munitions.
— Tu les as entendus parler de la rançon qu’ils demandaient pour toi ?
— Non, jamais
ils demandaient combien ?
— Je n’ai pas le droit de t’en parler.
— Vous aussi, vous avez des secrets
mais celui-là ne sert à rien
j’aurais bien aimé savoir
combien pour moi, pour les autres
— Je peux te dire ceci : ils voulaient énormément d’argent
qu’on ne leur a pas donné
tu peux sourire, mais c’est vrai.
— Dès que j’ai repris conscience
dans le lit de l’ambassade
je me rappelle le grand lit
les rideaux
la clim
le caleçon à rayures trop grand qui n’était pas à moi
je me demandais vraiment où j’étais
si c’était un hôtel
qui m’avait amené là
et puis un type, un médecin, est entré, m’a expliqué
et je crois que la première chose que je me suis demandée c’était combien on leur avait donné
un jour, ils en ont trouvé, de l’argent
ils sont revenus tout excités du ravitaillement
ils se sont assis par terre, en rond, et ils ont commencé à déballer des passeports sur la natte
au moins une vingtaine
et des portables, plein de billets
ils m’ont laissé regarder les passeports pendant qu’ils comptaient les billets
cela venait de plusieurs pays, du Sénégal, du Burkina, de Gambie
il n’y avait que des hommes, des jeunes
je me souviens de leurs visages, sur les photos
tous vraiment jeunes
forcément, ils étaient morts, et je leur ai demandé s’ils étaient morts
je pensais qu’ils les avaient tués
ils ont rigolé
et ils m’ont raconté qu’ils les avaient trouvés morts en plein désert à côté d’un camion renversé
ils étaient morts depuis plusieurs mois
tout séchés par le soleil
c’étaient des types qui traversaient le désert jusqu’à la Méditerranée pour tenter d’entrer en Europe
c’était la première fois qu’ils trouvaient des morts
mais ils m’ont dit qu’il y en avait des milliers, dans le désert
des milliers qui n’arrivaient jamais à la mer.
— En t’écoutant, Yumaï, aujourd’hui, je me suis aperçu de quelque chose d’étonnant
d’avant la séparation, tu te souviens de choses très dures
du simulacre d’exécution, des menaces de mort
des punitions très sévères
et après la séparation, tu ne te souviens en détail
avec beaucoup de détails, même
que de choses
je ne dirais pas insignifiantes
au contraire, elles sont intéressantes, pour nous
mais de choses moins brutales
moins violentes pour toi
après la séparation toutes les choses horribles sont encore enfouies, mais pas avant.
— Je ne sais pas, tout se mélange
il y a des trous aussi avant la séparation
je me demande si c’est à cause des comprimés.
— Quels comprimés ?
— À partir d’un certain moment, ils me donnaient des comprimés à prendre avec de l’eau
j’ai demandé ce que c’était
je les voyais en prendre, souvent, ça les rendait un peu dingues, surexcités
je voulais savoir si c’étaient les mêmes qu’ils me donnaient
Idris m’a dit oui, et qu’ils les appelaient les comprimés de courage, ou les comprimés de bonheur
je crois que c’est à partir de là que je commence à avoir des trous.
— Et qu’est-ce qu’ils te faisaient, ces comprimés ?
— Ils me donnaient du courage, de la force
l’impression que rien n’était impossible
que rien ne pouvait me faire mal
c’est difficile à expliquer
parfois ils m’en donnaient plusieurs.
— Tu étais obligé de les prendre ?
— Pas vraiment.
— Pas vraiment, mais tu les prenais quand même ?
— Pour le gobelet d’eau.
— Vraiment ? Seulement pour le gobelet d’eau ?
— Non
aussi parce qu’ils me faisaient oublier que j’allais peut-être mourir
mourir d’une façon atroce, comme ce qu’ils disaient dans la vidéo
je ne pensais plus que mes parents et mes frères étaient peut-être morts
que j’avais chaud ou que j’avais froid
ou faim
je me sentais bien
je me sentais bien où j’étais
avec eux.
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