Comment Baptiste est mort
— Vous avez l’air…
— Vous avez l’air très énervé
c’est contre moi ?
— Non
tu sais pourquoi je suis très énervé ?
— Parce que je vous cache des choses
je suppose
parce que j’ai des secrets.
— Oui et non
parce qu’on a eu une réunion, ce matin, et qu’on a décidé d’arrêter ces séances
pour l’instant, elles ne servent à rien, tu ne veux pas revenir parmi nous
on va attendre un peu.
— Et qu’est-ce que vous allez faire de moi ?
— Que voudrais-tu qu’on fasse de toi ?
— Je ne sais pas
que vous m’emmeniez dans une montagne
près d’un lac, avec une tente et de quoi manger
je n’ai pas besoin de grand-chose
ici on trouve facilement à se nourrir, il y a des plantes, des petits animaux, du bois
et que vous me laissiez là
j’ai tout appris là-bas pour vivre comme ça
très bien, même
compter les jours pour savoir à peu près quand est mon anniversaire
l’âge que j’ai
quand ils m’ont relâché, je ne savais pas la date
pas même le mois
je ne savais pas si j’avais eu quatorze ans ou non
si Noël avait passé ou non
papa, lui, n’a jamais arrêté de compter les jours
mais après la séparation, je me suis aperçu, un matin, que depuis longtemps j’oubliais de mettre le caillou
j’avais perdu les jours
j’ai tout appris pour survivre
et je ne dérangerai plus personne.
— Tu te vois vivre seul, en ermite, pendant dix ans ?
Tu rêves.
— On n’est jamais seul
vous ne pouvez pas le savoir
jamais seul.
— Mais qu’est-ce que tu en sais ?
Tu n’as jamais été seul, ni ici, ni là-bas
tu étais toujours avec eux.
— Non.
— Comment ça, non ?
— Ils m’ont laissé seul
loin du campement
pendant des jours et des jours
— Ils t’ont laissé seul pendant des jours et des jours ?
Tu dis n’importe quoi.
— C’est vrai
vous me demandez de vous raconter, vous me reprochez de vous cacher des choses
et quand je vous en dis, des choses, vous ne me croyez pas
faites de moi ce que vous voulez
en France aussi, il y a des prisons pour enfants
je peux survivre partout
et je peux mourir partout
mais c’est vrai !
c’est même la deuxième chose importante qu’ils m’ont apprise
après m’avoir appris à tuer, juste après, ils m’ont appris à vivre seul
Amir m’a dit que tout guerrier doit aussi savoir vivre seul
survivre seul
sans téléphone, dans un désert, une grotte, personne à moins de cinquante kilomètres
ils m’ont laissé dans le silence du désert
s’il n’y a pas de vent, le silence est absolu et la solitude augmente
absolument seul sur terre
apparemment seul
eh bien j’ai aimé ça
la solitude et le silence
dans la nature
je ne sais pas pourquoi, cela me faisait crier de joie
comme la joie d’une vraie liberté
d’être débarrassé de tout ce qui encombre
je me débarrassais de tout
de mes pensées
de mes vêtements, même
ils m’ont quand même donné ces moments de liberté
et vraiment je serais prêt à recommencer.
— Ils t’ont laissé souvent comme ça
tout seul ?
— Deux fois
mais je n’ai pas compté les jours
la première fois trois jours
— Et bien sûr ils te laissaient de quoi boire et manger ?
— Oui, de l’eau, de la farine et du sel
pour boire et faire du pain
et un coran que je n’ai jamais ouvert
et un couteau
c’est tout
ils m’ont appris à faire du pain.
— Tu n’avais que de l’eau et du pain durant plusieurs jours ?
— Oui
la première fois, au bout des trois jours, j’étais prêt à manger n’importe quoi d’autre que du pain
même les feuilles dures et pointues des acacias
les insectes bizarres
mais je ne l’ai jamais fait
— Tu le cuisais comment, le pain ?
— Au soleil
en une heure il était cuit, c’était une galette, un pain tout plat.
— Et tu avais assez d’eau ?
— Un jerrican de vingt litres
et ils m’ont appris à économiser l’eau en mangeant du sel
le sel augmente l’impression de soif mais empêche la déshydratation, ils m’ont expliqué ça
et il désinfecte les blessures
ce n’était pas n’importe quel sel
ils m’ont raconté qu’il venait du désert, d’un lac salé au milieu du désert qui était le reste d’une mer évaporée
des petits cailloux de sel
je les suçais comme des bonbons
ou je les écrasais avec une pierre.
— Tu as dit : une grotte
c’est dans une grotte qu’on te laissait ?
— Une grotte dans une montagne
il fallait faire un peu d’escalade pour y arriver.
— Elle ressemblait à quoi, cette grotte ?
— Une grotte.
— Petite, grande, à quelle hauteur ?
Tu sais si elle avait un nom ?
— Non, je ne sais pas
elle était grande, elle était haute, oui, ma voix résonnait
il y avait des échos.
— Tu peux me la décrire un peu plus précisément ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Il n’y a rien à dire
si, je vais vous dire quelque chose
il fallait au moins deux heures de moto pour y arriver
je ne sais pas très bien, je n’avais pas de montre
la première fois, on est arrivés avant le coucher du soleil
on avait pris deux motos
je les ai suivis dans l’escalade
il y avait Amir, Usman et je ne sais plus qui
Darling, je crois
en montant, j’ai découvert tout le paysage, c’était beau
mais très inquiétant, la première fois
une mer de sable rose
et des petites montagnes violettes posées dessus comme des pyramides
après j’ai vu plein d’autres choses
cela changeait du matin au soir
ce que je voulais vous dire, c’est qu’Amir, avant de repartir, a vu que j’avais peur, dans la grotte
que je ne voulais pas rester
je l’ai supplié de ne pas me laisser
il m’a seulement dit : n’aie pas peur, tu ne seras jamais seul
et c’était vrai
— Comment ça ?
Ils t’ont laissé seul ou pas ?
— Seul
mais il avait raison, on n’est jamais seul.
— Tu peux être plus clair ?
— Non
je n’ai pas envie de tout raconter
j’aimerais retrouver la magie des montagnes
qu’est-ce que vous allez faire de moi ?
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