Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 12 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Vous avez l’air…

— Vous avez l’air très énervé

c’est contre moi ?

— Non

tu sais pourquoi je suis très énervé ?

— Parce que je vous cache des choses

je suppose

parce que j’ai des secrets.

— Oui et non

parce qu’on a eu une réunion, ce matin, et qu’on a décidé d’arrêter ces séances

pour l’instant, elles ne servent à rien, tu ne veux pas revenir parmi nous

on va attendre un peu.

 

— Et qu’est-ce que vous allez faire de moi ?

— Que voudrais-tu qu’on fasse de toi ?

 

— Je ne sais pas

que vous m’emmeniez dans une montagne

près d’un lac, avec une tente et de quoi manger

je n’ai pas besoin de grand-chose

ici on trouve facilement à se nourrir, il y a des plantes, des petits animaux, du bois

et que vous me laissiez là

j’ai tout appris là-bas pour vivre comme ça

très bien, même

compter les jours pour savoir à peu près quand est mon anniversaire

l’âge que j’ai

quand ils m’ont relâché, je ne savais pas la date

pas même le mois

je ne savais pas si j’avais eu quatorze ans ou non

si Noël avait passé ou non

papa, lui, n’a jamais arrêté de compter les jours

mais après la séparation, je me suis aperçu, un matin, que depuis longtemps j’oubliais de mettre le caillou

j’avais perdu les jours

j’ai tout appris pour survivre

et je ne dérangerai plus personne.

— Tu te vois vivre seul, en ermite, pendant dix ans ?

Tu rêves.

 

— On n’est jamais seul

vous ne pouvez pas le savoir

jamais seul.

— Mais qu’est-ce que tu en sais ?

Tu n’as jamais été seul, ni ici, ni là-bas

tu étais toujours avec eux.

 

— Non.

— Comment ça, non ?

— Ils m’ont laissé seul

loin du campement

pendant des jours et des jours

— Ils t’ont laissé seul pendant des jours et des jours ?

Tu dis n’importe quoi.

— C’est vrai

vous me demandez de vous raconter, vous me reprochez de vous cacher des choses

et quand je vous en dis, des choses, vous ne me croyez pas

faites de moi ce que vous voulez

en France aussi, il y a des prisons pour enfants

je peux survivre partout

et je peux mourir partout

mais c’est vrai !

c’est même la deuxième chose importante qu’ils m’ont apprise

après m’avoir appris à tuer, juste après, ils m’ont appris à vivre seul

Amir m’a dit que tout guerrier doit aussi savoir vivre seul

survivre seul

sans téléphone, dans un désert, une grotte, personne à moins de cinquante kilomètres

ils m’ont laissé dans le silence du désert

s’il n’y a pas de vent, le silence est absolu et la solitude augmente

absolument seul sur terre

apparemment seul

eh bien j’ai aimé ça

la solitude et le silence

dans la nature

je ne sais pas pourquoi, cela me faisait crier de joie

comme la joie d’une vraie liberté

d’être débarrassé de tout ce qui encombre

je me débarrassais de tout

de mes pensées

de mes vêtements, même

ils m’ont quand même donné ces moments de liberté

et vraiment je serais prêt à recommencer.

— Ils t’ont laissé souvent comme ça

tout seul ?

— Deux fois

mais je n’ai pas compté les jours

la première fois trois jours

 

— Et bien sûr ils te laissaient de quoi boire et manger ?

— Oui, de l’eau, de la farine et du sel

pour boire et faire du pain

et un coran que je n’ai jamais ouvert

et un couteau

c’est tout

ils m’ont appris à faire du pain.

— Tu n’avais que de l’eau et du pain durant plusieurs jours ?

— Oui

la première fois, au bout des trois jours, j’étais prêt à manger n’importe quoi d’autre que du pain

même les feuilles dures et pointues des acacias

les insectes bizarres

mais je ne l’ai jamais fait

— Tu le cuisais comment, le pain ?

— Au soleil

en une heure il était cuit, c’était une galette, un pain tout plat.

— Et tu avais assez d’eau ?

— Un jerrican de vingt litres

et ils m’ont appris à économiser l’eau en mangeant du sel

le sel augmente l’impression de soif mais empêche la déshydratation, ils m’ont expliqué ça

et il désinfecte les blessures

ce n’était pas n’importe quel sel

ils m’ont raconté qu’il venait du désert, d’un lac salé au milieu du désert qui était le reste d’une mer évaporée

des petits cailloux de sel

je les suçais comme des bonbons

ou je les écrasais avec une pierre.

 

— Tu as dit : une grotte

c’est dans une grotte qu’on te laissait ?

— Une grotte dans une montagne

il fallait faire un peu d’escalade pour y arriver.

— Elle ressemblait à quoi, cette grotte ?

— Une grotte.

— Petite, grande, à quelle hauteur ?

Tu sais si elle avait un nom ?

— Non, je ne sais pas

elle était grande, elle était haute, oui, ma voix résonnait

il y avait des échos.

— Tu peux me la décrire un peu plus précisément ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Il n’y a rien à dire

 

si, je vais vous dire quelque chose

il fallait au moins deux heures de moto pour y arriver

je ne sais pas très bien, je n’avais pas de montre

la première fois, on est arrivés avant le coucher du soleil

on avait pris deux motos

je les ai suivis dans l’escalade

il y avait Amir, Usman et je ne sais plus qui

Darling, je crois

en montant, j’ai découvert tout le paysage, c’était beau

mais très inquiétant, la première fois

une mer de sable rose

et des petites montagnes violettes posées dessus comme des pyramides

après j’ai vu plein d’autres choses

cela changeait du matin au soir

ce que je voulais vous dire, c’est qu’Amir, avant de repartir, a vu que j’avais peur, dans la grotte

que je ne voulais pas rester

je l’ai supplié de ne pas me laisser

il m’a seulement dit : n’aie pas peur, tu ne seras jamais seul

et c’était vrai

— Comment ça ?

Ils t’ont laissé seul ou pas ?

— Seul

mais il avait raison, on n’est jamais seul.

— Tu peux être plus clair ?

 

— Non

je n’ai pas envie de tout raconter

 

j’aimerais retrouver la magie des montagnes

 

qu’est-ce que vous allez faire de moi ?

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