Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 11 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Ce matin, tu…

— Ce matin, tu m’as parlé du ravitaillement

tu m’as dit qu’ils t’ont emmené parfois au ravitaillement.

— Oui, plusieurs fois.

— Ça se passait comment ?

— Avec des bergers

on partait avec toutes les motos, le matin, et on faisait des kilomètres dans le désert

je n’ai jamais compris comment ils trouvaient leur chemin dans le désert

il n’y avait pas de piste, ils n’avaient pas de GPS

peut-être des repères, des pierres spéciales, je ne sais pas

je le leur ai demandé plusieurs fois

ils rigolaient et ne répondaient pas

au bout de quelques heures, on arrivait à un campement de bergers, près d’un puits

un peu avant, on s’arrêtait, et ils les observaient à la jumelle, pour voir si tout était normal

les bergers vivaient sous des tentes

comme les nôtres

des familles, avec des chameaux, des chèvres

ils avaient rendez-vous

les bergers les attendaient avec des cartons de provisions, et ils les payaient

ensuite on buvait du thé ensemble

au campement, on buvait toujours du thé

très fort, très sucré, avec des biscuits

ou des cacahuètes

ils faisaient bouillir le thé sur un réchaud à gaz

le soir, c’était bien, parce qu’il faisait froid

mais après ça m’empêchait de dormir

après le thé, avec les bergers, ils parlaient ensemble au moins une heure

après on repartait avec les provisions dans des sacs à dos et des jerricans d’eau et d’essence

on mettait les jerricans entre celui qui conduisait la moto et le passager, qui devait le tenir

on roulait beaucoup moins vite au retour

c’était toujours comme ça, à peu près tous les dix jours.

 

— Et c’était toujours au même endroit ?

— Non, jamais au même endroit

et des gens différents.

— La chose la plus importante que tu m’as dite, là, maintenant, c’est que les bergers vivaient sous des tentes comme les vôtres.

— Oui, les mêmes

la même grandeur

la même toile grise ou jaune

les mêmes piquets

la même odeur

des vieilles tentes

et les mêmes mouches

des milliers de mouches

c’est vraiment important ?

— Ce qui est important, c’est que tu aies dit : comme les nôtres

c’est la première fois que tu ne te distingues pas d’eux

tu dis « nous »

quand tu dis on a fait ceci, on a fait cela

on a marché des heures

on buvait du thé

normal, ce sont les choses que vous faisiez ensemble

mais quand tu me parles de nos tentes, c’est différent, tu aurais pu dire leurs tentes.

 

— J’ai dit nos tentes tout simplement parce que j’y dormais.

— Tu ne dormais plus à l’écart ?

— Non, après un certain moment, j’ai dormi avec eux.

— Après la séparation ?

— Oui

peut-être même avant, je ne sais plus

je crois.

— Essaye de te rappeler.

 

— Peut-être que j’ai commencé à dormir avec eux, alors que les autres restaient sous la toile accrochée à l’acacia

je ne sais plus.

— Tu ne te souviens plus si tu dormais avec eux alors que ta famille dormait ailleurs ?

 

— Non

où je dormais, avec qui

il s’est passé des choses tellement plus importantes que ça

en fait, je crois qu’au bout d’un certain temps, je dormais où je voulais.

— Ils te laissaient libre.

— Non, au campement jamais ils ne m’ont laissé libre

jamais

 

même aujourd’hui.

— Même aujourd’hui ?

 

— Oui

j’ai l’impression que je suis encore prisonnier.

— Je sais

et c’est pour ça que je suis là, Baptiste.

— Je n’aime pas qu’on m’appelle par ce nom.

— C’est ton droit

et cette impression qu’ils te détiennent encore ?

— Oui, j’ai cette impression

 

mais c’est plus compliqué

 

ce ne sont pas eux seulement.

— Comment ça ?

— Ce ne sont pas eux seulement qui me retiennent là-bas.

— Mais qui d’autre ?

 

— On peut arrêter là ?

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