Comment Baptiste est mort
— Ce matin, tu…
— Ce matin, tu m’as parlé du ravitaillement
tu m’as dit qu’ils t’ont emmené parfois au ravitaillement.
— Oui, plusieurs fois.
— Ça se passait comment ?
— Avec des bergers
on partait avec toutes les motos, le matin, et on faisait des kilomètres dans le désert
je n’ai jamais compris comment ils trouvaient leur chemin dans le désert
il n’y avait pas de piste, ils n’avaient pas de GPS
peut-être des repères, des pierres spéciales, je ne sais pas
je le leur ai demandé plusieurs fois
ils rigolaient et ne répondaient pas
au bout de quelques heures, on arrivait à un campement de bergers, près d’un puits
un peu avant, on s’arrêtait, et ils les observaient à la jumelle, pour voir si tout était normal
les bergers vivaient sous des tentes
comme les nôtres
des familles, avec des chameaux, des chèvres
ils avaient rendez-vous
les bergers les attendaient avec des cartons de provisions, et ils les payaient
ensuite on buvait du thé ensemble
au campement, on buvait toujours du thé
très fort, très sucré, avec des biscuits
ou des cacahuètes
ils faisaient bouillir le thé sur un réchaud à gaz
le soir, c’était bien, parce qu’il faisait froid
mais après ça m’empêchait de dormir
après le thé, avec les bergers, ils parlaient ensemble au moins une heure
après on repartait avec les provisions dans des sacs à dos et des jerricans d’eau et d’essence
on mettait les jerricans entre celui qui conduisait la moto et le passager, qui devait le tenir
on roulait beaucoup moins vite au retour
c’était toujours comme ça, à peu près tous les dix jours.
— Et c’était toujours au même endroit ?
— Non, jamais au même endroit
et des gens différents.
— La chose la plus importante que tu m’as dite, là, maintenant, c’est que les bergers vivaient sous des tentes comme les vôtres.
— Oui, les mêmes
la même grandeur
la même toile grise ou jaune
les mêmes piquets
la même odeur
des vieilles tentes
et les mêmes mouches
des milliers de mouches
c’est vraiment important ?
— Ce qui est important, c’est que tu aies dit : comme les nôtres
c’est la première fois que tu ne te distingues pas d’eux
tu dis « nous »
quand tu dis on a fait ceci, on a fait cela
on a marché des heures
on buvait du thé
normal, ce sont les choses que vous faisiez ensemble
mais quand tu me parles de nos tentes, c’est différent, tu aurais pu dire leurs tentes.
— J’ai dit nos tentes tout simplement parce que j’y dormais.
— Tu ne dormais plus à l’écart ?
— Non, après un certain moment, j’ai dormi avec eux.
— Après la séparation ?
— Oui
peut-être même avant, je ne sais plus
je crois.
— Essaye de te rappeler.
— Peut-être que j’ai commencé à dormir avec eux, alors que les autres restaient sous la toile accrochée à l’acacia
je ne sais plus.
— Tu ne te souviens plus si tu dormais avec eux alors que ta famille dormait ailleurs ?
— Non
où je dormais, avec qui
il s’est passé des choses tellement plus importantes que ça
en fait, je crois qu’au bout d’un certain temps, je dormais où je voulais.
— Ils te laissaient libre.
— Non, au campement jamais ils ne m’ont laissé libre
jamais
même aujourd’hui.
— Même aujourd’hui ?
— Oui
j’ai l’impression que je suis encore prisonnier.
— Je sais
et c’est pour ça que je suis là, Baptiste.
— Je n’aime pas qu’on m’appelle par ce nom.
— C’est ton droit
et cette impression qu’ils te détiennent encore ?
— Oui, j’ai cette impression
mais c’est plus compliqué
ce ne sont pas eux seulement.
— Comment ça ?
— Ce ne sont pas eux seulement qui me retiennent là-bas.
— Mais qui d’autre ?
— On peut arrêter là ?
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