Comment Baptiste est mort
— Aujourd’hui, j’aimerais qu’on…
— Aujourd’hui, j’aimerais qu’on parle des vidéos
combien en ont-ils fait en tout ?
— Des vidéos ?
Trois, vous le savez, il paraît qu’on peut les voir sur YouTube
mais je ne les ai pas vues, puisque je n’ai pas droit à internet
de toute façon je ne veux pas les voir
— Internet, dans peu de temps tu y auras droit
mais tu sais qu’on voit des choses horribles, et nous voulons t’éviter que tu tombes dessus.
— Parce que vous croyez que je vais aller les chercher, les choses horribles ?
Je voudrais internet pour savoir d’autres choses.
— Qu’est-ce que tu voudrais savoir ?
— Des choses sur le désert, le désert mandi
si l’on sait quelque chose du désert mandi
par exemple au temps des éléphants.
— Je peux demander qu’on recherche s’il y a un bouquin sur le désert mandi, si tu veux.
— Ça va prendre un siècle.
— Je le note quand même
revenons aux vidéos
tu dis qu’il y en a eu trois seulement ?
Il n’y en a pas d’autres qu’ils n’ont pas diffusées ?
— Si, mais c’étaient les mêmes
Usman en faisait plusieurs, l’une à la suite de l’autre, les mêmes, et il gardait la meilleure.
— Combien ?
— Je ne sais plus, trois ou quatre.
— Bon, commençons par la première
toute la famille
vous êtes tous assis sous une espèce de tente avec des tapis de toutes les couleurs
ta mère derrière tout en noir avec un voile, et un djihadiste au premier plan qui se cache le visage avec son chèche
c’est Amir ?
— Oui.
— C’était combien de temps après l’enlèvement ?
— Tout de suite après
trois ou quatre jours.
— Au début, c’est ton père qui lit la revendication en français
ils demandent la libération de prisonniers
tu te souviens qui a écrit ce texte ?
— Amir, en anglais, et mon père l’a traduit en français.
— Ton père, toi et tes frères, vous avez l’air d’aller bien, mais ta mère était complètement abattue, non ?
— Elle avait honte
on l’avait obligée à mettre une longue robe noire, et un voile noir sur les cheveux
ils avaient brûlé ses vêtements
elle a pleuré, juste avant la séance de la vidéo
elle s’est cachée pour pleurer, mais je l’ai vue.
— Avec quoi ils filmaient ?
— Un téléphone
c’était toujours Usman qui filmait avec son téléphone.
— Après, c’est Amir qui parle, en arabe
est-ce que tu as compris ce qu’il a dit ?
— Je ne parlais pas un mot d’arabe, j’ai rien compris.
— Et Amir ne vous a pas dit, avant, ce qu’il allait demander dans cette vidéo, ce qu’il allait dire ?
— Non.
— Et maintenant, tu le sais, ce qu’il a dit ?
— Personne ne me l’a dit, mais je devine
qu’ils allaient nous tuer si on ne leur donnait pas ce qu’ils voulaient
mais ça, je l’ai su dès le début
un enlèvement, c’est toujours ça, on échange l’otage contre quelque chose
si on n’obtient pas la chose, on tue l’otage
je me souviens que j’ai été soulagé, quand ils ont fait la vidéo, cela voulait bien dire ça, qu’ils voulaient nous échanger
et que la France ne nous laisserait pas mourir
c’est ce que disait toujours mon père
et puis les jours ont passé
comme si on ne voulait pas leur donner ce qu’ils voulaient
des jours et des jours
avec tout ce que je vous ai déjà raconté
j’ai demandé à mon père si c’était normal, pourquoi c’était si long
il m’a répondu que c’était toujours très long, les négociations
qu’il fallait régler plein de détails, qu’il ne fallait pas s’inquiéter
et qu’il ne fallait surtout pas inquiéter les petits
— Et puis il y a eu la deuxième vidéo, presque un mois après la première
tu te souviens comment ça s’est passé ?
— Mal
ils nous ont demandé de rester debout en plein soleil
et Usman a recommencé beaucoup de fois
papa n’arrivait pas à lire le papier en anglais qu’il devait lire
on était tous fatigués.
— Tu te souviens de ce que ton père devait dire ?
— Oui, qu’il fallait qu’on libère des prisonniers
et qu’on n’en pouvait plus, qu’il fallait faire vite
c’était vrai
on se sentait sale
Clément était malade, il avait la diarrhée, la fièvre
il tenait à peine debout
maman aussi, elle n’en pouvait plus
elle transpirait beaucoup sous sa robe noire
et elle se privait d’eau pour les petits
elle restait couchée toute la journée
je m’approchais parfois pour voir si elle n’était pas morte
c’était vrai, il fallait faire vite
j’avais envie de le crier, faites vite, merde, faites vite !
peut-être que ça aurait été plus efficace que la voix calme de papa
mais il n’était pas calme du tout
il voulait nous rassurer, mais je crois bien qu’il paniquait lui aussi.
— Qu’est-ce qui te faisait dire qu’il paniquait ?
— Il priait de plus en plus souvent.
— Amir n’est pas sur la deuxième vidéo
tu sais pourquoi ?
— Non.
— Il a fait une vidéo séparée, où il demandait que l’armée française quitte le pays, et toujours qu’on libère tous les prisonniers
mais cette fois il était pressé
il donnait un délai
c’est pour ça qu’il a demandé à ton père de dire qu’il fallait faire vite
ils t’ont parlé de cette vidéo ?
— Ils ne m’ont pas parlé de la vidéo, non
mais Tajoud m’a parlé du délai
il m’a dit deux jours
c’était bien deux jours ?
— Oui.
— Et Tajoud a passé un doigt le long de sa gorge
alors je suppose qu’Amir dit dans la vidéo qu’il fallait qu’on fasse tout ce qu’il demandait dans les deux jours
sinon ils nous égorgeraient.
— Oui
qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête quand Tajoud t’a dit ça ?
— J’ai pensé à Dieu
j’ai prié Dieu comme à douze ans
je lui ai demandé pardon
je lui ai demandé qu’il vienne à notre secours
et après je suis allé raconter à papa
il m’a demandé de ne rien dire aux autres
il m’a dit bien sûr de ne pas m’inquiéter
que les ravisseurs mettaient la pression, ils faisaient toujours ça, mais qu’ils n’avaient aucun intérêt à nous tuer
et qu’il fallait prier
qu’on serait bientôt libérés.
— Qu’est-ce qui s’est passé durant ces deux jours ?
— Rien
j’avais peur
Clément était toujours malade
avec la diarrhée il aurait fallu qu’il boive beaucoup d’eau
on lui donnait les trois quarts de nos rations, mais ce n’était pas assez
je l’ai dit à Tajoud, et il nous a apporté des bouteilles en cachette
Tajoud n’était pas un tueur
je me souviens maintenant qu’il m’a donné des comprimés, ces jours-là
— Beaucoup ?
— Juste pour que je me sente mieux, je crois.
— Tu te souviens d’autre chose ?
Tu te souviens d’autre chose ?
— Non, rien de particulier
je crois que j’ai dormi sous la tente d’Amir
mais je ne suis pas sûr
papa m’aurait demandé pourquoi
je ne sais plus.
— Et le troisième jour, tu as parlé à ton père, vous étiez soulagés ?
— Je ne me souviens pas spécialement du troisième jour
pas du tout
je me souviens de papa faisant boire Clément juste après que Tajoud a apporté l’eau
maman, elle était couchée
elle lui a demandé si Clément avait de la fièvre
je me souviens de la voix de maman
elle était fatiguée, une voix toute faible que je ne reconnaissais plus
je ne me souviens pas de la réponse de papa
et après, non, je ne me rappelle pas les avoir revus
— Qu’est-ce que tu en penses ?
C’est à ce moment-là, dans les heures ou les jours qui ont suivi la vidéo, qu’ils vous ont séparés ?
— Peut-être, il y a ce que je viens de vous raconter
après c’est un trou noir.
— Le regard terrorisé de Louis, ce n’est pas à ce moment-là ?
— Je ne sais pas où mettre ce regard
il est hors du temps
fragile
il s’évanouit
il disparaît et revient.
— Et puis il y a eu la troisième vidéo
où tu apparais tout seul
c’était après la séparation ?
— Oui.
— Tu es à genoux, avec un djihadiste derrière toi qui tient un couteau
tu as les mains attachées derrière le dos et tu as l’air épuisé
vraiment maigre, et dans un état étrange
tu prononces des paroles que tu n’as pas l’air de comprendre
tu te souviens des circonstances de cette vidéo ?
— Vaguement
ils m’ont attaché spécialement pour elle, sinon je n’étais jamais attaché
Amir m’a dit que c’était pour qu’on ne voie pas mes bras, les blessures
c’était une comédie
ils rigolaient, ils se moquaient d’Idris en uniforme trop grand pour lui
ils avaient coupé au couteau les jambes du pantalon trop longues
je crois que ça a pris des heures, cette vidéo
je n’arrivais pas à me souvenir de ce que je devais dire
j’étais vraiment fatigué
je n’arrivais même pas à tenir sur mes genoux.
— Il y avait une raison particulière à cette fatigue ?
— Ils venaient de me laisser plusieurs jours dans la grotte
une semaine, dix jours, je ne sais pas
avec seulement la farine et l’eau
c’est juste après qu’on a fait la vidéo
je ne me souviens pas de ce que j’ai dit.
— Tu dis que toute ta famille a été exécutée parce que le gouvernement de ton pays n’a pas répondu aux demandes légitimes du groupe
et qu’il reste très peu de temps, dix jours, avant que tu ne sois exécuté à ton tour.
— Ils voulaient que je pleure, je crois
oui, Amir disait : tu ne peux pas pleurer ?
Allah, écoute-moi, fais pleurer cet enfant !
et ça les faisait rigoler
c’était impossible de pleurer.
— Pourtant les paroles que tu devais prononcer n’étaient pas drôles.
— Quelles paroles ?
— Celles que je viens de te dire, que toute ta famille avait été exécutée.
— Je ne me souviens pas de ces paroles
sur le moment je n’y ai sûrement pas cru et je n’y crois toujours pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils me l’auraient dit.
— Au moment de cette vidéo, au retour de la grotte
tu avais constaté que tes parents n’étaient plus là ?
— Je ne me rappelle plus si c’est à ce moment que je l’ai constaté, avant ou après la grotte.
— Moi, Yumaï, je ne sais rien
on n’a pas encore retrouvé tes parents
mais je te rappelle les faits
un jour, ils font une vidéo de vous tous
tu apprends par Tajoud qu’Amir en a fait une autre, séparément, annonçant un ultimatum
deux jours
et qu’après vous serez exécutés
après ces deux jours, tu ne te souviens pas avoir vu ta famille
puis ils t’exilent à cent kilomètres, seul, et quand ils te font revenir, ils te demandent de dire devant une caméra que ta famille a été exécutée.
— C’était du cinéma
la vidéo d’Amir, la mienne, c’était du vent
pour obtenir ce qu’ils voulaient.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Ils me l’auraient dit
Tajoud me l’aurait dit, Idris aussi
ils m’ont répété plusieurs fois qu’ils étaient détenus ailleurs
depuis j’ai réfléchi à cela, ils les ont sûrement vendus à un autre groupe
c’est pour ça qu’on ne les trouve pas, qu’on n’a plus de nouvelles
j’espère qu’ils vont bien
qu’ils sont en vie
— Ils ne te reconnaîtront pas, s’ils reviennent
qu’en penses-tu ?
ils ont quitté Baptiste, ils retrouveraient Yumaï.
— Eux non plus ne seraient plus les mêmes
rien ne peut revenir comme avant.
— On va s’arrêter là aujourd’hui
une dernière question : ont-ils fait d’autres vidéos ?
Pas des vidéos de propagande, de revendication, destinées à être vues par le monde entier
mais seulement pour eux
ils ne vous ont jamais filmés comme ça, pour un souvenir, un trophée ?
— Je ne sais pas, je ne m’en souviens pas
c’est possible, ils avaient tous un portable, ils les rechargeaient sur le petit générateur solaire
mais il n’y avait pas de réseau
seul Amir avait un téléphone satellite
ils s’en servaient pour des jeux, et pour le Coran
je ne me rappelle pas les avoir vus prendre des photos ou des vidéos de nous
sauf Usman, les vidéos dont nous avons parlé
mais peut-être que oui.
— Il n’est donc pas impossible que d’autres images apparaissent un jour.
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