Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 19 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Aujourd’hui, j’aimerais qu’on…

— Aujourd’hui, j’aimerais qu’on parle des vidéos

combien en ont-ils fait en tout ?

— Des vidéos ?

Trois, vous le savez, il paraît qu’on peut les voir sur YouTube

mais je ne les ai pas vues, puisque je n’ai pas droit à internet

de toute façon je ne veux pas les voir

— Internet, dans peu de temps tu y auras droit

mais tu sais qu’on voit des choses horribles, et nous voulons t’éviter que tu tombes dessus.

— Parce que vous croyez que je vais aller les chercher, les choses horribles ?

Je voudrais internet pour savoir d’autres choses.

— Qu’est-ce que tu voudrais savoir ?

— Des choses sur le désert, le désert mandi

si l’on sait quelque chose du désert mandi

par exemple au temps des éléphants.

— Je peux demander qu’on recherche s’il y a un bouquin sur le désert mandi, si tu veux.

— Ça va prendre un siècle.

— Je le note quand même

revenons aux vidéos

tu dis qu’il y en a eu trois seulement ?

Il n’y en a pas d’autres qu’ils n’ont pas diffusées ?

— Si, mais c’étaient les mêmes

Usman en faisait plusieurs, l’une à la suite de l’autre, les mêmes, et il gardait la meilleure.

— Combien ?

— Je ne sais plus, trois ou quatre.

— Bon, commençons par la première

toute la famille

vous êtes tous assis sous une espèce de tente avec des tapis de toutes les couleurs

ta mère derrière tout en noir avec un voile, et un djihadiste au premier plan qui se cache le visage avec son chèche

c’est Amir ?

— Oui.

— C’était combien de temps après l’enlèvement ?

— Tout de suite après

trois ou quatre jours.

— Au début, c’est ton père qui lit la revendication en français

ils demandent la libération de prisonniers

tu te souviens qui a écrit ce texte ?

— Amir, en anglais, et mon père l’a traduit en français.

— Ton père, toi et tes frères, vous avez l’air d’aller bien, mais ta mère était complètement abattue, non ?

— Elle avait honte

on l’avait obligée à mettre une longue robe noire, et un voile noir sur les cheveux

ils avaient brûlé ses vêtements

elle a pleuré, juste avant la séance de la vidéo

elle s’est cachée pour pleurer, mais je l’ai vue.

 

— Avec quoi ils filmaient ?

— Un téléphone

c’était toujours Usman qui filmait avec son téléphone.

— Après, c’est Amir qui parle, en arabe

est-ce que tu as compris ce qu’il a dit ?

— Je ne parlais pas un mot d’arabe, j’ai rien compris.

— Et Amir ne vous a pas dit, avant, ce qu’il allait demander dans cette vidéo, ce qu’il allait dire ?

— Non.

— Et maintenant, tu le sais, ce qu’il a dit ?

— Personne ne me l’a dit, mais je devine

qu’ils allaient nous tuer si on ne leur donnait pas ce qu’ils voulaient

mais ça, je l’ai su dès le début

un enlèvement, c’est toujours ça, on échange l’otage contre quelque chose

si on n’obtient pas la chose, on tue l’otage

je me souviens que j’ai été soulagé, quand ils ont fait la vidéo, cela voulait bien dire ça, qu’ils voulaient nous échanger

et que la France ne nous laisserait pas mourir

c’est ce que disait toujours mon père

et puis les jours ont passé

comme si on ne voulait pas leur donner ce qu’ils voulaient

des jours et des jours

avec tout ce que je vous ai déjà raconté

j’ai demandé à mon père si c’était normal, pourquoi c’était si long

il m’a répondu que c’était toujours très long, les négociations

qu’il fallait régler plein de détails, qu’il ne fallait pas s’inquiéter

et qu’il ne fallait surtout pas inquiéter les petits

— Et puis il y a eu la deuxième vidéo, presque un mois après la première

tu te souviens comment ça s’est passé ?

— Mal

ils nous ont demandé de rester debout en plein soleil

et Usman a recommencé beaucoup de fois

papa n’arrivait pas à lire le papier en anglais qu’il devait lire

on était tous fatigués.

 

— Tu te souviens de ce que ton père devait dire ?

— Oui, qu’il fallait qu’on libère des prisonniers

et qu’on n’en pouvait plus, qu’il fallait faire vite

c’était vrai

on se sentait sale

Clément était malade, il avait la diarrhée, la fièvre

il tenait à peine debout

maman aussi, elle n’en pouvait plus

elle transpirait beaucoup sous sa robe noire

et elle se privait d’eau pour les petits

elle restait couchée toute la journée

je m’approchais parfois pour voir si elle n’était pas morte

c’était vrai, il fallait faire vite

j’avais envie de le crier, faites vite, merde, faites vite !

peut-être que ça aurait été plus efficace que la voix calme de papa

mais il n’était pas calme du tout

il voulait nous rassurer, mais je crois bien qu’il paniquait lui aussi.

— Qu’est-ce qui te faisait dire qu’il paniquait ?

— Il priait de plus en plus souvent.

— Amir n’est pas sur la deuxième vidéo

tu sais pourquoi ?

— Non.

— Il a fait une vidéo séparée, où il demandait que l’armée française quitte le pays, et toujours qu’on libère tous les prisonniers

mais cette fois il était pressé

il donnait un délai

c’est pour ça qu’il a demandé à ton père de dire qu’il fallait faire vite

ils t’ont parlé de cette vidéo ?

— Ils ne m’ont pas parlé de la vidéo, non

mais Tajoud m’a parlé du délai

il m’a dit deux jours

c’était bien deux jours ?

— Oui.

— Et Tajoud a passé un doigt le long de sa gorge

alors je suppose qu’Amir dit dans la vidéo qu’il fallait qu’on fasse tout ce qu’il demandait dans les deux jours

sinon ils nous égorgeraient.

— Oui

qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête quand Tajoud t’a dit ça ?

 

— J’ai pensé à Dieu

j’ai prié Dieu comme à douze ans

je lui ai demandé pardon

je lui ai demandé qu’il vienne à notre secours

 

et après je suis allé raconter à papa

il m’a demandé de ne rien dire aux autres

il m’a dit bien sûr de ne pas m’inquiéter

que les ravisseurs mettaient la pression, ils faisaient toujours ça, mais qu’ils n’avaient aucun intérêt à nous tuer

et qu’il fallait prier

qu’on serait bientôt libérés.

— Qu’est-ce qui s’est passé durant ces deux jours ?

 

— Rien

j’avais peur

Clément était toujours malade

avec la diarrhée il aurait fallu qu’il boive beaucoup d’eau

on lui donnait les trois quarts de nos rations, mais ce n’était pas assez

je l’ai dit à Tajoud, et il nous a apporté des bouteilles en cachette

Tajoud n’était pas un tueur

je me souviens maintenant qu’il m’a donné des comprimés, ces jours-là

— Beaucoup ?

— Juste pour que je me sente mieux, je crois.

 

— Tu te souviens d’autre chose ?

 

Tu te souviens d’autre chose ?

— Non, rien de particulier

je crois que j’ai dormi sous la tente d’Amir

mais je ne suis pas sûr

papa m’aurait demandé pourquoi

je ne sais plus.

— Et le troisième jour, tu as parlé à ton père, vous étiez soulagés ?

— Je ne me souviens pas spécialement du troisième jour

pas du tout

je me souviens de papa faisant boire Clément juste après que Tajoud a apporté l’eau

maman, elle était couchée

elle lui a demandé si Clément avait de la fièvre

je me souviens de la voix de maman

elle était fatiguée, une voix toute faible que je ne reconnaissais plus

je ne me souviens pas de la réponse de papa

et après, non, je ne me rappelle pas les avoir revus

— Qu’est-ce que tu en penses ?

C’est à ce moment-là, dans les heures ou les jours qui ont suivi la vidéo, qu’ils vous ont séparés ?

 

— Peut-être, il y a ce que je viens de vous raconter

après c’est un trou noir.

— Le regard terrorisé de Louis, ce n’est pas à ce moment-là ?

— Je ne sais pas où mettre ce regard

il est hors du temps

fragile

il s’évanouit

il disparaît et revient.

 

— Et puis il y a eu la troisième vidéo

où tu apparais tout seul

c’était après la séparation ?

— Oui.

— Tu es à genoux, avec un djihadiste derrière toi qui tient un couteau

tu as les mains attachées derrière le dos et tu as l’air épuisé

vraiment maigre, et dans un état étrange

tu prononces des paroles que tu n’as pas l’air de comprendre

tu te souviens des circonstances de cette vidéo ?

— Vaguement

ils m’ont attaché spécialement pour elle, sinon je n’étais jamais attaché

Amir m’a dit que c’était pour qu’on ne voie pas mes bras, les blessures

c’était une comédie

ils rigolaient, ils se moquaient d’Idris en uniforme trop grand pour lui

ils avaient coupé au couteau les jambes du pantalon trop longues

je crois que ça a pris des heures, cette vidéo

je n’arrivais pas à me souvenir de ce que je devais dire

j’étais vraiment fatigué

je n’arrivais même pas à tenir sur mes genoux.

— Il y avait une raison particulière à cette fatigue ?

— Ils venaient de me laisser plusieurs jours dans la grotte

une semaine, dix jours, je ne sais pas

avec seulement la farine et l’eau

c’est juste après qu’on a fait la vidéo

je ne me souviens pas de ce que j’ai dit.

— Tu dis que toute ta famille a été exécutée parce que le gouvernement de ton pays n’a pas répondu aux demandes légitimes du groupe

et qu’il reste très peu de temps, dix jours, avant que tu ne sois exécuté à ton tour.

— Ils voulaient que je pleure, je crois

oui, Amir disait : tu ne peux pas pleurer ?

Allah, écoute-moi, fais pleurer cet enfant !

et ça les faisait rigoler

c’était impossible de pleurer.

— Pourtant les paroles que tu devais prononcer n’étaient pas drôles.

— Quelles paroles ?

— Celles que je viens de te dire, que toute ta famille avait été exécutée.

— Je ne me souviens pas de ces paroles

sur le moment je n’y ai sûrement pas cru et je n’y crois toujours pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils me l’auraient dit.

— Au moment de cette vidéo, au retour de la grotte

tu avais constaté que tes parents n’étaient plus là ?

 

— Je ne me rappelle plus si c’est à ce moment que je l’ai constaté, avant ou après la grotte.

— Moi, Yumaï, je ne sais rien

on n’a pas encore retrouvé tes parents

mais je te rappelle les faits

un jour, ils font une vidéo de vous tous

tu apprends par Tajoud qu’Amir en a fait une autre, séparément, annonçant un ultimatum

deux jours

et qu’après vous serez exécutés

après ces deux jours, tu ne te souviens pas avoir vu ta famille

puis ils t’exilent à cent kilomètres, seul, et quand ils te font revenir, ils te demandent de dire devant une caméra que ta famille a été exécutée.

 

— C’était du cinéma

la vidéo d’Amir, la mienne, c’était du vent

pour obtenir ce qu’ils voulaient.

— Comment peux-tu en être sûr ?

— Ils me l’auraient dit

Tajoud me l’aurait dit, Idris aussi

ils m’ont répété plusieurs fois qu’ils étaient détenus ailleurs

depuis j’ai réfléchi à cela, ils les ont sûrement vendus à un autre groupe

c’est pour ça qu’on ne les trouve pas, qu’on n’a plus de nouvelles

j’espère qu’ils vont bien

qu’ils sont en vie

 

— Ils ne te reconnaîtront pas, s’ils reviennent

 

qu’en penses-tu ?

ils ont quitté Baptiste, ils retrouveraient Yumaï.

 

— Eux non plus ne seraient plus les mêmes

rien ne peut revenir comme avant.

 

— On va s’arrêter là aujourd’hui

une dernière question : ont-ils fait d’autres vidéos ?

Pas des vidéos de propagande, de revendication, destinées à être vues par le monde entier

mais seulement pour eux

ils ne vous ont jamais filmés comme ça, pour un souvenir, un trophée ?

— Je ne sais pas, je ne m’en souviens pas

c’est possible, ils avaient tous un portable, ils les rechargeaient sur le petit générateur solaire

mais il n’y avait pas de réseau

seul Amir avait un téléphone satellite

ils s’en servaient pour des jeux, et pour le Coran

je ne me rappelle pas les avoir vus prendre des photos ou des vidéos de nous

sauf Usman, les vidéos dont nous avons parlé

mais peut-être que oui.

— Il n’est donc pas impossible que d’autres images apparaissent un jour.

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