Comment Baptiste est mort
— Tu gardes tes…
— Tu gardes tes cheveux longs
c’est la première chose qu’on a remarquée quand on t’a retrouvé, à part ta maigreur, tes longs cheveux
on avait des photos de toi, tu les avais courts, avant.
— Ils ont tous les cheveux longs
ils ne se coupent pas les cheveux
j’ai eu envie de les couper, un jour, parce que j’avais chaud
mais ils n’ont pas voulu
ils m’ont appris à faire un chèche, comme eux, et alors j’ai oublié que j’avais les cheveux longs.
— Ce qui m’étonne, c’est que maintenant tu les gardes longs
très longs, même.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Comme ça
il n’y a pas de raison particulière
je n’ai pas envie de les couper.
— Bon
hier, juste avant qu’on arrête, tu m’as dit que Yumaï était ton nom de guerrier
j’aimerais que tu m’en dises plus sur ce mot, guerrier.
— Guerrier
guerrier c’est aussi chasseur
et il y a encore des gazelles et des renards dans le désert de Mandi
plus beaucoup
le grand-père d’Amir posait des pièges pour les attraper.
— Tu as vraiment parlé de chasse et de gazelles avec Amir ?
— Oui, une fois, il m’a parlé de la chasse
des pièges.
— Tu penses qu’ils vous ont enlevés comme on chasse ?
— Oui
mais papa n’a pas l’instinct des gazelles
il n’a rien senti, il n’a rien vu venir
il s’est précipité sur eux comme s’il était aveugle.
— Tu t’es douté de quelque chose avant lui ?
— Oui.
— Parce que toi tu as l’instinct des gazelles ?
— Dès que je les ai vus, de loin
ils barraient la piste, ils étaient sur quatre motos
ils n’avaient pas les uniformes de l’armée
ni des gardiens du parc
ils avaient des foulards qui cachaient leurs figures
et ils étaient tous armés
des mitraillettes à l’épaule, ou sur le ventre
j’ai dit à papa : qui c’est, ces gens ?
Il a répondu : des gens du coin, on va voir
je me suis dit qu’il avait tort, mais de toute manière c’était trop tard
le temps de faire demi-tour ils nous auraient rattrapés
et il a continué a rouler vers eux
ils nous ont fait signe de nous arrêter
ils nous entouraient, ils braquaient leurs armes sur nous
maman qui était derrière avec les petits leur a dit de se coucher par terre
moi j’étais devant
mon père a verrouillé les portes mais ils ont fait signe de les ouvrir
là je ne me souviens plus de tout.
— Tu avais peur ?
— À ce moment, je ne crois pas
mon père a dit de ne pas nous inquiéter
même mes frères n’ont pas pleuré
après, Amir les a fait passer devant, avec ma mère
on était cinq devant, j’avais Louis sur mes genoux, maman avait Clément
et Amir s’est assis à l’arrière
il a confisqué nos portables et a demandé à papa de démarrer
de suivre les motos
alors j’ai compris qu’on avait été enlevés.
— Tu ne penses pas que ton père aurait pu essayer
— Essayer quoi ?
il voyait bien qu’Amir visait ma mère avec sa kalachnikov
moi aussi je le voyais
alors il a roulé derrière les motos
Louis a demandé où on allait et il a répondu passer quelques jours avec ces gens
et qu’il faudrait toujours leur obéir
ma mère a commencé a réciter Je vous salue Marie, en boucle, et bien sûr Louis s’est mis à pleurer
je lui ai dit de regarder les motos
ils roulaient comme des malades
sans jamais ralentir même quand il y avait des flaques d’eau ou des bosses
ils faisaient des gerbes d’eau
ils s’envolaient
c’était fou de voir ça et alors Louis s’est arrêté de pleurer.
— Et après ?
— On est arrivés au campement.
— Il ne s’est rien passé d’autre ?
Vous êtes arrivés au campement avec le 4×4 ?
— Non.
— Eh bien raconte, Yumaï
Qu’est-ce qui s’est passé sur la route ?
— Vous le savez déjà.
— Bien sûr, puisqu’on a retrouvé le 4×4 embourbé.
— Il y a eu la boue
on n’a pas pu dégager
on a continué sur les motos.
— Tu ne veux pas être plus précis ?
Comment ça s’est passé exactement ?
— Il n’y a rien à dire
très vite
ils étaient pressés et ils ont vu qu’ils n’y arriveraient pas facilement
ils se sont tous mis à le pousser, même papa
Amir était au volant, mais les roues s’enfonçaient de plus en plus
ils n’ont pas essayé plus de cinq minutes
ils nous ont dit de monter sur les motos
moi avec Louis derrière Usman
les autres je ne sais plus
ils n’ont rien voulu qu’on prenne
même pas la boîte à pharmacie
même pas les Évangiles.
— Ton père a poussé comme ça, spontanément, ou on l’a forcé ?
— Qu’est-ce que ça peut faire ?
— Tout est important
tu ne t’en souviens plus, ou tu ne veux pas me le dire ?
— Il s’est passé autre chose à ce moment-là
mais je n’ai pas envie d’en parler.
— Yumaï, si vraiment tu n’avais pas envie d’en parler tu m’aurais répondu que tu ne t’en souvenais plus.
— Je ne suis pas un menteur
je vous dis la vérité
je m’en souviens mais je n’ai pas envie d’en parler.
— C’est ton droit
mais dis-moi au moins pourquoi cette chose est difficile à dire.
— Si je vous raconte ça
— Tout cela a été très dur
si tu veux, nous pouvons nous arrêter là aujourd’hui.
— Non
mais si je vous raconte ça
je me demande si c’est vraiment utile de vous déballer des souvenirs horribles
ils font encore mal et ils ne vous aideront pas.
— Celui qui doit être aidé, c’est toi
le secret tourmente
toutes ces choses dont on a honte
dont on a peur
et qu’on cache
toutes ces choses souvent sont douloureuses seulement parce qu’on ne les dit pas.
— La parole soulage, je sais, c’est l’un des refrains de ma mère
mais je ne suis pas sûr que ça soit toujours vrai
ils ont compris que le 4×4 ne pourrait pas repartir
et après
Amir nous a ordonné de nous aligner sur le bord de la piste
et de nous agenouiller
les petits n’ont pas compris et ils l’ont fait tout de suite
moi non
je me suis mis à trembler
j’avais l’impression que je ne pouvais plus respirer
papa non plus ne s’est pas agenouillé
il a commencé à lui dire qu’il ne fallait pas nous tuer
heureusement c’était en anglais, les petits ne comprenaient pas le mot tuer
qu’on pouvait leur donner beaucoup d’argent, sa compagnie, le gouvernement
mais Amir lui a donné un coup de crosse dans le ventre et lui a répété de s’agenouiller
à maman aussi, et à moi
maman ne disait rien, je préférais ne pas la regarder
et là Louis et Clément se sont mis à pleurer
c’était horrible
Amir a donné des ordres et on a eu chacun quelqu’un dans notre dos
leur ombre là devant nous sur le sol
avec leur arme pointée sur nous
je me suis dit que c’était fini, on allait tous mourir
et puis ils se sont mis à tirer des rafales
c’était la première fois que j’entendais ça
un bruit terrible
je me suis recroquevillé
j’avais peur de souffrir
et tout s’est arrêté
j’ai pensé que le type derrière moi m’avait raté, mais qu’il allait forcément s’en apercevoir
et j’ai attendu
et puis ils se sont tous mis à rigoler
j’ai regardé les autres, ils étaient tous encore bien vivants
j’ai compris qu’ils s’étaient juste amusés un peu
Amir nous a commandé de nous relever
il a dit à mon père que si on n’obéissait pas à tous leurs ordres, et si on tentait de s’enfuir, ils nous tueraient de cette manière.
— Souvent les ravisseurs mettent en scène des simulacres d’exécution
ce n’est pas pour s’amuser, même si tirer les détend toujours un peu, mais pour instaurer un climat de peur
il leur est absolument nécessaire que les otages aient peur d’eux
qu’ils soient comme des animaux craintifs en cage
mais toi, tu as quand même essayé de t’enfuir, malgré la peur.
— À cause de la peur
je ne pouvais plus la supporter
le matin se réveiller avec l’idée que c’est peut-être le dernier jour
épier les regards
tenter de comprendre les paroles des gens
les humeurs d’Amir
combien de chances on a de vivre encore
mes parents avaient peur aussi
cela se voyait, ils tentaient de penser à autre chose
ils pensaient à nous, à nous occuper
à nous rassurer, surtout les petits
nous avions tous peur
c’était un poids
une douleur toujours là
dès que j’ai cru pouvoir m’en débarrasser j’y suis allé.
— Dis-moi, Yumaï, pourquoi tu ne voulais pas me raconter l’épisode du simulacre d’exécution ?
— Je ne vous ai pas tout raconté de cette histoire
pour l’instant, ça suffit.
— Il faut tout me raconter, tous les détails ont leur importance.
— Pas tous, non.
— Comme tu voudras
autre chose : tu te souviens combien de temps vous avez roulé à moto ?
— Non, des heures, je ne sais plus.
— Et dans quelle direction ?
— Aucune idée.
— Le soleil
essaye de te souvenir
il était derrière toi, devant toi, sur les côtés ?
— Il y avait de la poussière, j’ai fermé les yeux.
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