Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 3 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Tu gardes tes…

— Tu gardes tes cheveux longs

c’est la première chose qu’on a remarquée quand on t’a retrouvé, à part ta maigreur, tes longs cheveux

on avait des photos de toi, tu les avais courts, avant.

— Ils ont tous les cheveux longs

ils ne se coupent pas les cheveux

j’ai eu envie de les couper, un jour, parce que j’avais chaud

mais ils n’ont pas voulu

ils m’ont appris à faire un chèche, comme eux, et alors j’ai oublié que j’avais les cheveux longs.

— Ce qui m’étonne, c’est que maintenant tu les gardes longs

très longs, même.

 

— Oui.

— Pourquoi ?

— Comme ça

il n’y a pas de raison particulière

je n’ai pas envie de les couper.

— Bon

hier, juste avant qu’on arrête, tu m’as dit que Yumaï était ton nom de guerrier

j’aimerais que tu m’en dises plus sur ce mot, guerrier.

— Guerrier

guerrier c’est aussi chasseur

et il y a encore des gazelles et des renards dans le désert de Mandi

plus beaucoup

le grand-père d’Amir posait des pièges pour les attraper.

— Tu as vraiment parlé de chasse et de gazelles avec Amir ?

— Oui, une fois, il m’a parlé de la chasse

des pièges.

— Tu penses qu’ils vous ont enlevés comme on chasse ?

— Oui

mais papa n’a pas l’instinct des gazelles

il n’a rien senti, il n’a rien vu venir

il s’est précipité sur eux comme s’il était aveugle.

— Tu t’es douté de quelque chose avant lui ?

— Oui.

— Parce que toi tu as l’instinct des gazelles ?

— Dès que je les ai vus, de loin

ils barraient la piste, ils étaient sur quatre motos

ils n’avaient pas les uniformes de l’armée

ni des gardiens du parc

ils avaient des foulards qui cachaient leurs figures

et ils étaient tous armés

des mitraillettes à l’épaule, ou sur le ventre

j’ai dit à papa : qui c’est, ces gens ?

Il a répondu : des gens du coin, on va voir

je me suis dit qu’il avait tort, mais de toute manière c’était trop tard

le temps de faire demi-tour ils nous auraient rattrapés

et il a continué a rouler vers eux

ils nous ont fait signe de nous arrêter

ils nous entouraient, ils braquaient leurs armes sur nous

maman qui était derrière avec les petits leur a dit de se coucher par terre

moi j’étais devant

mon père a verrouillé les portes mais ils ont fait signe de les ouvrir

là je ne me souviens plus de tout.

— Tu avais peur ?

— À ce moment, je ne crois pas

mon père a dit de ne pas nous inquiéter

même mes frères n’ont pas pleuré

après, Amir les a fait passer devant, avec ma mère

on était cinq devant, j’avais Louis sur mes genoux, maman avait Clément

et Amir s’est assis à l’arrière

il a confisqué nos portables et a demandé à papa de démarrer

de suivre les motos

alors j’ai compris qu’on avait été enlevés.

— Tu ne penses pas que ton père aurait pu essayer

— Essayer quoi ?

il voyait bien qu’Amir visait ma mère avec sa kalachnikov

moi aussi je le voyais

alors il a roulé derrière les motos

Louis a demandé où on allait et il a répondu passer quelques jours avec ces gens

et qu’il faudrait toujours leur obéir

ma mère a commencé a réciter Je vous salue Marie, en boucle, et bien sûr Louis s’est mis à pleurer

je lui ai dit de regarder les motos

ils roulaient comme des malades

sans jamais ralentir même quand il y avait des flaques d’eau ou des bosses

ils faisaient des gerbes d’eau

ils s’envolaient

c’était fou de voir ça et alors Louis s’est arrêté de pleurer.

— Et après ?

— On est arrivés au campement.

— Il ne s’est rien passé d’autre ?

Vous êtes arrivés au campement avec le 4×4 ?

— Non.

— Eh bien raconte, Yumaï

Qu’est-ce qui s’est passé sur la route ?

 

— Vous le savez déjà.

— Bien sûr, puisqu’on a retrouvé le 4×4 embourbé.

— Il y a eu la boue

on n’a pas pu dégager

on a continué sur les motos.

— Tu ne veux pas être plus précis ?

Comment ça s’est passé exactement ?

— Il n’y a rien à dire

très vite

ils étaient pressés et ils ont vu qu’ils n’y arriveraient pas facilement

ils se sont tous mis à le pousser, même papa

Amir était au volant, mais les roues s’enfonçaient de plus en plus

ils n’ont pas essayé plus de cinq minutes

ils nous ont dit de monter sur les motos

moi avec Louis derrière Usman

les autres je ne sais plus

ils n’ont rien voulu qu’on prenne

même pas la boîte à pharmacie

même pas les Évangiles.

— Ton père a poussé comme ça, spontanément, ou on l’a forcé ?

 

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

— Tout est important

tu ne t’en souviens plus, ou tu ne veux pas me le dire ?

— Il s’est passé autre chose à ce moment-là

mais je n’ai pas envie d’en parler.

— Yumaï, si vraiment tu n’avais pas envie d’en parler tu m’aurais répondu que tu ne t’en souvenais plus.

— Je ne suis pas un menteur

je vous dis la vérité

je m’en souviens mais je n’ai pas envie d’en parler.

— C’est ton droit

mais dis-moi au moins pourquoi cette chose est difficile à dire.

 

— Si je vous raconte ça

 

— Tout cela a été très dur

si tu veux, nous pouvons nous arrêter là aujourd’hui.

— Non

mais si je vous raconte ça

je me demande si c’est vraiment utile de vous déballer des souvenirs horribles

ils font encore mal et ils ne vous aideront pas.

— Celui qui doit être aidé, c’est toi

le secret tourmente

toutes ces choses dont on a honte

dont on a peur

et qu’on cache

toutes ces choses souvent sont douloureuses seulement parce qu’on ne les dit pas.

— La parole soulage, je sais, c’est l’un des refrains de ma mère

mais je ne suis pas sûr que ça soit toujours vrai

ils ont compris que le 4×4 ne pourrait pas repartir

et après

Amir nous a ordonné de nous aligner sur le bord de la piste

et de nous agenouiller

les petits n’ont pas compris et ils l’ont fait tout de suite

moi non

je me suis mis à trembler

j’avais l’impression que je ne pouvais plus respirer

papa non plus ne s’est pas agenouillé

il a commencé à lui dire qu’il ne fallait pas nous tuer

heureusement c’était en anglais, les petits ne comprenaient pas le mot tuer

qu’on pouvait leur donner beaucoup d’argent, sa compagnie, le gouvernement

mais Amir lui a donné un coup de crosse dans le ventre et lui a répété de s’agenouiller

à maman aussi, et à moi

maman ne disait rien, je préférais ne pas la regarder

et là Louis et Clément se sont mis à pleurer

c’était horrible

Amir a donné des ordres et on a eu chacun quelqu’un dans notre dos

leur ombre là devant nous sur le sol

avec leur arme pointée sur nous

je me suis dit que c’était fini, on allait tous mourir

et puis ils se sont mis à tirer des rafales

c’était la première fois que j’entendais ça

un bruit terrible

je me suis recroquevillé

j’avais peur de souffrir

et tout s’est arrêté

j’ai pensé que le type derrière moi m’avait raté, mais qu’il allait forcément s’en apercevoir

et j’ai attendu

et puis ils se sont tous mis à rigoler

j’ai regardé les autres, ils étaient tous encore bien vivants

j’ai compris qu’ils s’étaient juste amusés un peu

Amir nous a commandé de nous relever

il a dit à mon père que si on n’obéissait pas à tous leurs ordres, et si on tentait de s’enfuir, ils nous tueraient de cette manière.

— Souvent les ravisseurs mettent en scène des simulacres d’exécution

ce n’est pas pour s’amuser, même si tirer les détend toujours un peu, mais pour instaurer un climat de peur

il leur est absolument nécessaire que les otages aient peur d’eux

qu’ils soient comme des animaux craintifs en cage

mais toi, tu as quand même essayé de t’enfuir, malgré la peur.

 

— À cause de la peur

je ne pouvais plus la supporter

le matin se réveiller avec l’idée que c’est peut-être le dernier jour

épier les regards

tenter de comprendre les paroles des gens

les humeurs d’Amir

combien de chances on a de vivre encore

mes parents avaient peur aussi

cela se voyait, ils tentaient de penser à autre chose

ils pensaient à nous, à nous occuper

à nous rassurer, surtout les petits

nous avions tous peur

c’était un poids

une douleur toujours là

 

dès que j’ai cru pouvoir m’en débarrasser j’y suis allé.

— Dis-moi, Yumaï, pourquoi tu ne voulais pas me raconter l’épisode du simulacre d’exécution ?

— Je ne vous ai pas tout raconté de cette histoire

pour l’instant, ça suffit.

— Il faut tout me raconter, tous les détails ont leur importance.

— Pas tous, non.

— Comme tu voudras

autre chose : tu te souviens combien de temps vous avez roulé à moto ?

— Non, des heures, je ne sais plus.

— Et dans quelle direction ?

— Aucune idée.

— Le soleil

essaye de te souvenir

il était derrière toi, devant toi, sur les côtés ?

 

— Il y avait de la poussière, j’ai fermé les yeux.

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