Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 7 sur 25

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Comment Baptiste est mort

Combien de jours exactement…

Combien de jours exactement ? Quel jour était-on déjà ? Il se souvient qu’il s’était senti comme Matt Kowalski dans l’espace de Gravity, détaché de tout. Depuis que les ravisseurs lui avaient confisqué son portable, il n’était même plus sûr de la date, ni de rien d’autre que fixaient avant cela des repères connectés, Facebook, Viber, Instagram, ses amis qui ne devaient pourtant parler déjà que de lui, les rares nouvelles du monde qui pouvaient l’intéresser comme les catastrophes naturelles, la conquête de l’univers spatial, le tigre du Bengale et l’éléphant d’Asie. Rien n’existait plus que lui-même et quelques rares humains à proximité dans un monde d’avant les ondes et les câbles. Il était bel et bien perdu dans l’espace, ou plus exactement sur une autre planète, détaché de la terre. Et ce sentiment d’être déconnecté valait presque en anxiété la peur de mourir car c’était comme s’il avait déjà disparu, n’existait déjà plus au-delà d’un simple regard dans la réalité de la lumière du jour, d’une voix portée par le son dans l’air environnant. Autrement dit, il n’était plus grand-chose, pas davantage que ce petit buisson aux fleurs sèches et jaunes à moitié recouvert de sable, dont la vie ou la mort n’intéressait personne.

Comme lui, ce buisson que l’ombre de la toile épargnait dans la matinée semblait s’inquiéter pour sa vie. Et sans doute comme lui était-il préoccupé en permanence par sa ration d’eau. Dès le premier jour au campement, lui et les siens avaient été confrontés à des choses aussi inimaginables qu’une chaleur durable, une vraie soif et une vraie faim. À la peur de mourir, à l’humiliation d’être soumis comme du bétail, s’ajoutait une souffrance physique quasi permanente. Quelques gorgées d’eau ou deux sardines et un biscuit donnaient un plaisir mais qui ne durait pas. Seule persistait sans trêve l’inquiétude, que nourrissait aussi l’ennui. Rien à faire sous cette toile blanche que de scruter les rares allées et venues des ravisseurs, qui la plupart du temps demeuraient à l’abri de leurs tentes. Il les entendait parler, dans une langue qui n’était pas le pidgin qu’il avait un peu appris. L’un d’eux chantonnait, et il s’était demandé si un homme qui chantait tout en vaquant à des occupations courantes pouvait tuer de sang-froid une femme et des enfants. On les entendait prier, aussi. Amir conduisait les prières, et celui qui les gardait commençait à joindre ses mains puis à s’incliner. Dès le premier matin, son père avait dit : vous voyez ? Ils prient, eh bien nous allons prier aussi. Malgré l’insistance de sa mère, il n’avait pas obéi. Ils s’étaient mis à prier et leur garde avait interrompu la sienne, de prière, et s’était précipité vers la tente d’Amir pour le prévenir. Amir était venu, les avait regardés, avait seulement dit : okay, you can pray our Lord, et était reparti. Le seul intérêt des prières des uns et des autres était qu’elles rythmaient le jour autant que l’eau et les sardines, donnaient une mesure au temps et distrayaient un peu de l’anxiété.

Mais d’autres incidents l’augmentaient. S’ils ne mouraient pas d’une balle dans la nuque, mille autres dangers valaient des menaces de mort. Si l’un d’eux tombait malade, s’il était piqué par un scorpion, comment serait-il soigné ? Il se souvient qu’en revenant de chier, surveillé par Tajoud, Clément avait trébuché et s’était blessé un genou contre un caillou. Il avait abondamment saigné. Aude avait demandé un désinfectant et un bandage, elle avait insisté, on ne lui avait jamais répondu. Les parents s’étaient privés d’une ration d’eau pour nettoyer la plaie, qui continuait néanmoins à suppurer. Ils étaient devenus fragiles, à la merci du moindre incident, d’une écorchure, d’une piqûre d’insecte, d’une infection.

Chaque matin, un garde les secouait pour les réveiller, avant la prière de l’aube. Certains d’une main, d’autres, qui ne se penchaient même pas, d’un pied. Le même long cauchemar recommençait au réveil, après la trêve d’un rêve ou d’une absence, jusqu’à la nuit suivante. Ils recevaient alors deux bouteilles d’eau qui devaient durer vingt-quatre heures. Ce n’était pas de l’eau minérale, elle était un peu jaune, avait un goût de terre et devait, d’après Guillaume, venir d’un puits, sans doute lointain. Les bouteilles n’avaient plus d’étiquettes. Quarante demi-gobelets par jour. Les enfants avaient droit chacun à neuf demi-gobelets, Aude à sept, Guillaume à six. Ils avaient ramassé quarante petits cailloux et chacun prenait sa part à l’aube, puis remettait un caillou au pot chaque fois qu’il avait bu. Les petits, qui se voulaient grands, se faisaient un point d’honneur à se retenir et à ne pas tricher, même si les sardines ou le thon, parfois les biscuits, augmentaient la soif permanente. Il fallait demander à manger, et la boîte arrivait ou n’arrivait pas, selon l’humeur de celui qu’on avait humblement prié.

L’eau n’était pas faite pour se laver et il se souvient qu’après quelques jours, il avait remarqué l’odeur de ses parents. Un peu acide, elle n’était pas la même que celle des ravisseurs qui sentaient les relents de leur tente, ceux de vieux tissus entassés depuis des mois dans un placard. Quant aux petits, et lui-même, croyait-il, ils ne sentaient rien. Heureusement, l’air était si sec que malgré la chaleur, avait fait remarquer Guillaume, ils transpiraient peu.

La nuit, il ne dormait pas toujours. Dans la solitude et l’immobilité, les lumières et les bruits de la nuit résonnaient davantage en lui que ceux du jour. Ils lui offraient une suite continue de mystères. À combien de kilomètres palpitaient ces étoiles, combien de planètes tournaient autour et combien étaient habitées et par qui ? Y avait-il, sur ces planètes invisibles, des organismes vivants conscients de leur propre vie ? Et conscients de leur mort ? Y avait-il, parmi ces constellations scintillantes qu’aucun humain n’atteindrait jamais, des vivants qui ne voulaient pas mourir ? Des innocents et des coupables ? Des rêveurs et des désespérés ? Y avait-il des vivants sachant qu’il y avait d’autres vivants sur cette si lointaine et splendide planète bleue ? La voyant si belle, pouvaient-ils imaginer qu’y coulaient aussi des fleuves de sang ? Des questions qui s’enfuyaient dans la nuit comme les étoiles filantes.

Il se souvient qu’aux lumières s’ajoutaient les bruits. Le vent, qui passait dans les buissons et les arbres, résonnait entre les rochers de la vallée et filait vers l’horizon noir des montagnes. Sous les tentes, où vacillaient toute la nuit des lueurs de lampes, plusieurs hommes ne dormaient pas non plus et conversaient comme en plein jour. De temps à autre, il entendait aussi des rires, de longs fous rires, même, qui repartaient de plus belle après des soupirs de contentement. Il se demandait si c’était le projet d’un massacre qui les mettait de si bonne humeur. Et comment des tueurs fanatiques pouvaient avoir de l’humour. Il avait fini par le savoir, pourtant, puisqu’une nuit, alors que ses parents dormaient, Amir, qui s’était approché, lui avait ordonné de le suivre sous sa tente. Mais après il ne se souvient plus de rien.

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