Comment Baptiste est mort

Alain Blottière · Chapitre 17 sur 25

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Comment Baptiste est mort

— Qu’est-ce que tu…

— Qu’est-ce que tu as fait hier soir ?

— Rien de spécial

comme d’habitude, j’ai dîné avec ma grand-mère

après j’ai regardé deux épisodes de Game of Thrones

je suis en train de rattraper mon retard.

— Tu regardais Game of Thrones avant l’enlèvement ?

— Oui

j’avais vu les quatre premières saisons.

— Et tu le regardes aujourd’hui de la même manière ?

— Non

il y a des choses que je ne remarquais pas avant

certains décors

les paysages de rêve qu’ils voient toujours de leurs fenêtres, de leurs terrasses

on dirait que leurs palais sont toujours au sommet d’une montagne

j’adore ça.

— Il y a d’autres choses que tu vois différemment ?

— Les scènes de cul

avant elles m’emmerdaient, maintenant plus du tout

et puis comment les morts violentes deviennent banales

personne ne meurt de vieillesse dans son lit

il y a tout le temps de la violence

même quand ils se promènent dans des jardins pleins de fleurs et de petits oiseaux

même les scènes d’amour

parce qu’on est dans un monde où la mort c’est tout le temps, c’est partout.

— Un peu comme chez nous ?

— Chez nous, non

on meurt dans son lit

dans un hôpital, dans une maison de retraite

ma grand-mère sait déjà où elle va mourir

elle a visité la maison de retraite où elle s’est inscrite, elle a vu la chambre, elle a vu le lit

c’est la version douce du condamné à mort à qui on fait creuser sa tombe.

— Alors cela ressemble à ce que tu as quitté ?

J’ai l’impression que tu me parles de Game of Thrones comme tu me parlerais de ta détention.

— Je n’y avais pas pensé

oui, c’était un peu pareil

mais là-bas c’était du vrai sang.

— Du sang

de quel sang parles-tu ?

— Du sang qui était dans mes veines

qui a coulé sur mon bras, sur ma main, sur le sol

vous avez vu les cicatrices sur mon bras, le sang venait de là

cela fait partie des images qui me reviennent maintenant, mon bras couvert de sang

l’autre jour, avant-hier, j’allais m’endormir et je l’ai vu

j’ai rallumé la lumière et j’ai regardé mon bras

les cicatrices

et je me suis souvenu.

 

— De quoi précisément ?

— De rien d’autre

vous allez croire encore que je vous cache des choses

mais c’est vrai, de rien d’autre

seulement de mon bras en sang, avec ces coupures

je suis incapable de dire qui m’a fait ça, et pourquoi

ce qui est important, aujourd’hui, c’est que j’ai des blancs dans ma mémoire

ou des noirs, comme vous voudrez

et que des choses reviennent

— Comme le dernier regard de Louis

la terreur dans le regard de Louis.

— Oui.

— Tu pleures

tu pleures parce que Louis n’aimait pas Yumaï

il en avait peur.

 

— Non, il ne reconnaissait pas Baptiste, c’est tout

comment aurait-il su que j’étais Yumaï ?

Je ne leur ai jamais raconté vraiment ce qui m’arrivait quand j’étais sans eux

je leur disais qu’ils m’avaient amené au ravitaillement, qu’ils m’apprenaient l’arabe

je ne parlais jamais du guerrier Yumaï

pas seulement parce qu’Amir m’avait dit qu’il me tuerait si je le faisais

aussi pour ne pas les effrayer.

— Mais Louis peut-être le sentait, que tu t’éloignais de lui, que tu changeais.

— Oui, je crois qu’il le sentait.

— Et c’est ça qui te fait pleurer ?

— Je ne pleure pas

Yumaï ne pleure jamais.

— Tu as pleuré

tu t’essuyais les yeux.

— J’aime beaucoup Louis, c’est tout

et il m’aime beaucoup

quand il rentre de l’école, c’est moi qu’il cherche, pas ma mère

vous savez qu’il fait de la danse ?

Tous les mercredis, de la danse classique

et quand il revient on danse ensemble

je le prends dans mes bras, il est tout petit

on met une musique spéciale, c’est lui qui l’a trouvée

il m’a dit que c’est une valse, c’est dans un film de Madonna sur un roi d’Angleterre

on tourne, et ça va de plus en plus vite, et on finit par s’écrouler en riant

il adore cette musique

il me manque

et dans une semaine c’est son anniversaire

dix ans le 16 août

je me demande s’il pourra fêter ça

c’est tout.

— Là c’est Baptiste qui a parlé

c’est bien

si c’est trop douloureux, n’en parlons plus, mais si tu peux

j’aimerais que tu essayes de te souvenir des circonstances

de ce qu’il s’est passé pour que Louis te regarde comme ça, terrorisé.

 

— Peut-être que je lui ai fait du mal

depuis hier, je n’arrête pas de me le demander.

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