Comment Baptiste est mort
— Qu’est-ce que tu…
— Qu’est-ce que tu as fait hier soir ?
— Rien de spécial
comme d’habitude, j’ai dîné avec ma grand-mère
après j’ai regardé deux épisodes de Game of Thrones
je suis en train de rattraper mon retard.
— Tu regardais Game of Thrones avant l’enlèvement ?
— Oui
j’avais vu les quatre premières saisons.
— Et tu le regardes aujourd’hui de la même manière ?
— Non
il y a des choses que je ne remarquais pas avant
certains décors
les paysages de rêve qu’ils voient toujours de leurs fenêtres, de leurs terrasses
on dirait que leurs palais sont toujours au sommet d’une montagne
j’adore ça.
— Il y a d’autres choses que tu vois différemment ?
— Les scènes de cul
avant elles m’emmerdaient, maintenant plus du tout
et puis comment les morts violentes deviennent banales
personne ne meurt de vieillesse dans son lit
il y a tout le temps de la violence
même quand ils se promènent dans des jardins pleins de fleurs et de petits oiseaux
même les scènes d’amour
parce qu’on est dans un monde où la mort c’est tout le temps, c’est partout.
— Un peu comme chez nous ?
— Chez nous, non
on meurt dans son lit
dans un hôpital, dans une maison de retraite
ma grand-mère sait déjà où elle va mourir
elle a visité la maison de retraite où elle s’est inscrite, elle a vu la chambre, elle a vu le lit
c’est la version douce du condamné à mort à qui on fait creuser sa tombe.
— Alors cela ressemble à ce que tu as quitté ?
J’ai l’impression que tu me parles de Game of Thrones comme tu me parlerais de ta détention.
— Je n’y avais pas pensé
oui, c’était un peu pareil
mais là-bas c’était du vrai sang.
— Du sang
de quel sang parles-tu ?
— Du sang qui était dans mes veines
qui a coulé sur mon bras, sur ma main, sur le sol
vous avez vu les cicatrices sur mon bras, le sang venait de là
cela fait partie des images qui me reviennent maintenant, mon bras couvert de sang
l’autre jour, avant-hier, j’allais m’endormir et je l’ai vu
j’ai rallumé la lumière et j’ai regardé mon bras
les cicatrices
et je me suis souvenu.
— De quoi précisément ?
— De rien d’autre
vous allez croire encore que je vous cache des choses
mais c’est vrai, de rien d’autre
seulement de mon bras en sang, avec ces coupures
je suis incapable de dire qui m’a fait ça, et pourquoi
ce qui est important, aujourd’hui, c’est que j’ai des blancs dans ma mémoire
ou des noirs, comme vous voudrez
et que des choses reviennent
— Comme le dernier regard de Louis
la terreur dans le regard de Louis.
— Oui.
— Tu pleures
tu pleures parce que Louis n’aimait pas Yumaï
il en avait peur.
— Non, il ne reconnaissait pas Baptiste, c’est tout
comment aurait-il su que j’étais Yumaï ?
Je ne leur ai jamais raconté vraiment ce qui m’arrivait quand j’étais sans eux
je leur disais qu’ils m’avaient amené au ravitaillement, qu’ils m’apprenaient l’arabe
je ne parlais jamais du guerrier Yumaï
pas seulement parce qu’Amir m’avait dit qu’il me tuerait si je le faisais
aussi pour ne pas les effrayer.
— Mais Louis peut-être le sentait, que tu t’éloignais de lui, que tu changeais.
— Oui, je crois qu’il le sentait.
— Et c’est ça qui te fait pleurer ?
— Je ne pleure pas
Yumaï ne pleure jamais.
— Tu as pleuré
tu t’essuyais les yeux.
— J’aime beaucoup Louis, c’est tout
et il m’aime beaucoup
quand il rentre de l’école, c’est moi qu’il cherche, pas ma mère
vous savez qu’il fait de la danse ?
Tous les mercredis, de la danse classique
et quand il revient on danse ensemble
je le prends dans mes bras, il est tout petit
on met une musique spéciale, c’est lui qui l’a trouvée
il m’a dit que c’est une valse, c’est dans un film de Madonna sur un roi d’Angleterre
on tourne, et ça va de plus en plus vite, et on finit par s’écrouler en riant
il adore cette musique
il me manque
et dans une semaine c’est son anniversaire
dix ans le 16 août
je me demande s’il pourra fêter ça
c’est tout.
— Là c’est Baptiste qui a parlé
c’est bien
si c’est trop douloureux, n’en parlons plus, mais si tu peux
j’aimerais que tu essayes de te souvenir des circonstances
de ce qu’il s’est passé pour que Louis te regarde comme ça, terrorisé.
— Peut-être que je lui ai fait du mal
depuis hier, je n’arrête pas de me le demander.
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