Correspondance
1957. Lettres 109 à 282
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
film soit interdit en Suisse), il faut y courir dare-dare. On a dit à
Paris : c’est bien ; ce n’est pas mal. Non. C’est prodigieux. Le comble
de l’art au cinéma. Cela fait chavirer presque toute la production
romanesque. Il ne reste plus que les grands artistes de la prose. Je ne
lis pas les romans américains : je m’y perds, je n’y comprends rien, ils
me fatiguent. Ce n’est pas un jugement. Assurément, il y a un grand
art en Amérique. La puissance dans la subtilité ; quelque chose de
neuf, de sauvage dans la délicatesse extrême. J’ai vu un public
haletant, devant le spectacle le plus fin. Qu’elles sont grossières,
auprès de ce que j’ai vu (presque intolérables par la tension), nos
scènes de séduction (vous savez qu’il s’agit de l’auteur de Un tramway
nommé désir 2). La presse que j’ai lue me paraît stupide par sa
modération. Il fallait crier. Mais voilà qu’une réminiscence vague me
rassure. Est-ce de La Bruyère : « C’est d’un esprit médiocre que de ne
pouvoir louer que modérément » ?
Votre
J.
1. Film d’Elia Kazan, tourné en 1956, sur un scénario de Tennessee Williams avec, dans les rôles principaux, Carroll Baker et Eli Wallach.
2. Film d’Elia Kazan, tourné en 1951, sur un scénario de Tennessee Williams, avec Vivian Leigh et Marlon Brando.
148 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 7 mars 1957
Cher ami,
Merci pour les 2 lettres des 5 et 6 mars. « Morts ressuscités »,
excellent ! Malraux, intouchable parce que la Résistance veille ; un
fasciste qui vient du communisme ! c’est rare et précieux. Vous savez
ce que je pense : tout le Malraux des années 35 sort de l’Ernst von
Salomon 1 2 des années 25 et de T.E. Lawrence.
J’ai aimé le 3 Journal d’un raté , de Polles. Barbellion, le Doucin de
Dutourd 4 5 , Chair et cuir, belle tradition de ratés. Ce qu’Hilaire Bellve
appelait (intraduisible) « The man who does not fit in », qui n’a
jamais son clou en face du trou.
Il y a au Petit Riche, près de l’Hôtel Drouot (déjeuners médiocres
d’antiquaires avant l’ouverture des salles, à 14 h), 2 ou 3 vieilles
bouteilles de Touraine (un blanc, Anjou, madérisé hélas, mais avec un
bouquet noble) qui valent la peine qu’on les boive avant leur
disparition et qu’on en parle après. La nourriture y est nulle, mais on
peut manger une tartine de rillettes. Que diriez-vous, le mardi 12, d’y
faire un tour avec Nimier ?
À vous
PM.
P.-S. Un ami de Willy de Spens fait une enquête sur les mots de
Montherlant : « Il est marié, donc perdu pour la littérature. »
Approuvez-vous ma réponse : « Impossible de généraliser.
Montherlant parle pour lui. Que de grands écrivains mariés ! Que de femmes légitimes sauvèrent leurs maris de leurs maîtresses. Que
d’épouses furent, au contraire, la mort d’un génie. Bénédiction pour
certains, le bonheur conjugal en a tué d’autres, que des drames
domestiques eussent fécondés. Ce n’est pas la femme qui perd
l’écrivain, ce sont les enfants 6. »
1. Ernst von Salomon (1902-1972), écrivain et aventurier allemand, auteur des Réprouvés (1930), de La Ville (1932) et des Cadets (1933), condamné à cinq ans de forteresse en 1922 pour sa participation à l’assassinat du ministre des Affaires étrangères Walther Rathenau (1867-1922).
2. Auteur des Septs Piliers de la Sagesse (1926), d’où André Malraux tirera Le Démon de l’absolu (Œuvres complètes, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, t. 2, p. 819-1031).
3. Pierre Barbellion, Le Brochet et sa pêche, Éd. Crépin-Leblond, 1957.
4. Éd. Gallimard, 1955.
5. Félicien Marceau, Chair et cuir, Éd. Gallimard, 1957.
6. Il s’agit de la réponse de Paul Morand à l’enquête de Paul Grenaud « Faut-il en se mariant renoncer à son talent ? » qui sera publiée dans Arts du 10 avril 1957, p. 6, sous le titre « Que d’épouses furent la mort d’un génie ».
149 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
8 mars 1957
Cher ami,
Entendu pour le mardi 12 ; la tartine de rillettes et l’Anjou. Bonne
idée.
Et votre réponse à la phrase de Montherlant est bonne. Et même
vous y avez mis de la bonté (à répondre). J’aurais été plus bref. La
phrase en question prouve que le célibataire risque de devenir un
imbécile.
En fait, il est souvent sot. Pour ses carnets.
Votre
J.
150 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
9 mars 1957
Cher ami,
Je viens de lire Fin de siècle. Je ne peux lire que dans un livre, ou
des « épreuves » qui sont un livre. Je suis bouleversé par une
exaltation qui vous fera pitié, mais qui est fondée. Fleur-du-Ciel
surpasse tout ce que vous avez écrit jusqu’à ce jour. Je comprends à
présent le mot « génie ». C’est un écrivain qui rend le lecteur un peu
fou. Je n’en dirai pas davantage.
La Présidente est un peu écrasée par ce voisinage (toute autre
nouvelle en aurait souffert). On est alors dans de bonnes dispositions
pour lire l’admirable Bazar. Et le Duc finit à merveille le volume. C’est
la même époque, mais un autre ton ; un autre Morand (le charmant).
Cela donne de l’étendue au volume. Le tout avant La Folle amoureuse.
La partie est gagnée. Un bon point pour Stock : les échos qui me sont
venus de Stock sont dans ce sens.
Tout cela est capital. Il ne s’agit pas de vous. Il s’agit de la France
littéraire. Il s’agit de la guerre froide, où je suis en plein. Notre
drapeau, c’est : le talent. Ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui
dressent l’oreille, qui viennent à vous (Bernard Frank en dernier ;
Claude Roy, etc…), il faut répondre à leur question : « Qu’est-ce que
le talent ? » Est-ce Cendrars, avec ses blagues et son charabia ?
Montherlant (au fond, si sot), Mauriac (qui peut-être ne vaut pas
Sartre).
Est-ce que « le talent », cela existe ? Je sens cette question posée
partout, jusque dans La N.R.F. Alors, je réponds : Paul Morand. Et ça,
ils le comprennent.
Fleur-du-Ciel répond à tout. Malraux est écrasé. Vous pensez si j’ai
un beau dimanche.
Je sais bien, le talent, le goût, cela se définit mal. Vous êtes venu à
Paris. Vous avez vu des gens. Et personne ne vous a parlé de vous.
C’est moi qui entends parler de vous. Vous ne le soupçonneriez pas, si
je ne vous le disais pas. Vous ne pourriez vous douter que pendant
huit jours on s’est beaucoup occupé des deux petits morceaux
(Larbaud) que vous avez donnés à Arts. Tous (des gens de goût) ont
préféré la lettre 1 (jugeant l’autre morceau à sa grande valeur). Pas
moi. J’aime autant le grand morceau de première page. Ce sont les
mystères du goût, ce penchant pour le bout de lettre. Je ne peux
démêler ce cas intéressant.
Giraudoux. Il s’agit, en ce moment, d’une mise au point. Ce
merveilleux écrivain, plein de défauts, a eu une gloire mondiale qui
n’est pas en rapport avec son art si particulier, immortel, mais en
marge de tout.
Votre
JC.
P.-S. Il y a un léger accroc à la fabrication, pour la couverture. On
doute que Fin de siècle puisse paraître avant le 20 ou 25 mars. Mais
c’est un bon moment. Pâques n’étant que le 21 avril.
1. Paul Morand, « Un gros Bouddha souriant », Arts, 13 février 1957, p. 7.
151 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
13 mars 1957
Cher ami,
Amusant déjeuner ; des vins réjouissants (en ai-je bu de
meilleur ?) ; un geste charmant du charmant patron (me retirant à la
première bouchée le plat de côte, parce qu’il ne le jugeait pas digne).
Après vous, nous avons décidé avec Nimier (je vous le disais) que
toute « postérité » a été faite par les écrivains ; que rien ne compte,
absolument rien, sauf ce que les écrivains disent entre eux, à voix
basse, et que personne n’entend. Ce sera l’opinion de demain.
Pendant que nous parlions ainsi, et pour justifier nos propos,
Bernard Frank m’écrivait la lettre que voici 1 (inutile de me la
retourner, je ne conserve que vos lettres).
Bernard Frank a 26 ans. C’est grave pour Mauriac.
On lavera la tête de Laurent. Cela retombera sur Parinaud (à
propos de l’idiote enquête).
Votre
J.
P.-S. En vous quittant, j’ai vu dans Le Monde, et puis sur la bande
d’annonce du dernier livre de Fabre-Luce 2, venant de l’éditeur
sûrement, cette ancienne phrase de Chardonne : « L’homme le plus
intelligent de France. » Il faut faire attention à ce que l’on écrit. Il y a
des mots qui ne s’effacent pas. En somme, puisque vous habitez Vevey,
je peux le dire. Fabre-Luce est une intelligence étendue et souple,
variée, qui n’a guère son pareil. Les défauts sont ailleurs. Son dernier livre (ces jours-ci, celui qui est en question) est remarquable de
concentration et de limpidité (la fin, seulement, me dépasse).
1. À sa lettre Jacques Chardonne avait joint un billet de Bernard Frank dans lequel il écrivait : « J’ai lu Les Anges noirs de Mauriac, c’est effroyable. Les romans de Mauriac sont abominables de médiocrité, de vulgarité, de mauvais goût. Pour moi, c’est une énigme. »
2. Ce qui est écrit en nous, Éd. Domat, 1957.
152 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 14 mars 1957
Mon cher ami,
J’ai manqué votre téléphone. J’étais à Rambouillet, où je vendais,
à des israélites, une de mes deux maisons rurales. Pour un prix
absurde ; j’aurais un manoir en Angleterre pour ce prix-là. Je voulais
faire prolonger les radiateurs du chauffage central : délai de livraison,
9 mois ! Et des vieux radiateurs de fonte, tout en longueur (ce qui
élimine les meubles), alors qu’ici on les fait maintenant en tubes
d’acier, et en hauteur. Tuyaux d’orgue. Et, s’ils crèvent à cause du gel,
les Suisses viennent les prendre à 7 h 30 du matin et vous les
rapportent réparés à midi, alors qu’en France il faut un an. Pourquoi
inhabitable un si beau pays ?
Mon adresse à Lisbonne : Avenida Palace. À La N.R.F. Paulhan
m’écrit pour me demander un texte sur Larbaud ; il me prie de
parler de ce dont « mon article ne parlait pas ». Comment
comprenez-vous ces mots ? Veut-il que je parle de l’œuvre ? Sans
parler de moi ?
Match 1 (dernier numéro) parle du roi Michel : « Le 23 août 1944,
la Roumanie a repris ses alliances traditionnelles ; elle est revenue vers le camp du droit et de la liberté » (signé Michel Leroy). Quand
on pense qu’abusé par mon conseiller Spitzmuller 2 (un Alsacien que
les Allemands rendaient fou) et par Mircea, son secrétaire, le roi
Michel et tous les Roumains avec lui (dont ma famille par alliance,
mon beau-frère, le frère de ma femme 3, président du golf de
Bucarest, depuis mort du cœur pour avoir été déporté, et mon
neveu 4, capitaine de rugby à Trinity College, Oxford, depuis
condamné aux travaux forcés sur le Danube) ont cru que les
Américains et les Russes allaient, comme en 1918, défiler dans la Calea
Victoriei, bras dessus dessous, et les débarrasser des Allemands (qui
avaient été des alliés parfaitement corrects, et les payant, pour tout ce
qu’ils prenaient rubis sur l’ongle), on a le vertige. Que l’on ait pu
s’abuser en 1944, ne pas voir que l’Europe orientale avait été vendue
à Yalta par Roosevelt et Churchill, passe encore ; mais qu’à écrire des
choses pareilles en 1957, c’est à rendre fou ! Il faut les Russes place de
la Concorde ; rien d’autre n’aura raison de Match et de la claire
raison française. Et encore…
À vous
PM.
1. Nicolette Frank, « Un roi conquiert un nom : M. Leroy », Paris-Match, 16 mars 1957, p. 82-93.
2. Henry Spitzmuller était premier conseiller d’ambassade, chargé d’affaires en Roumanie lorsque Paul Morand fut nommé à Bucarest le 28 août 1943. C’est lui qui assurera le fonctionnement de l’ambassade après son départ le 17 mai 1944.
3. Jean Chrisoveloni.
4. Nicolas Chrisoveloni, fils du frère d’Hélène Morand, Jean.
153 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 16 mars 1957
Cher ami,
0,57 n’a rien d’inquiétant comme taux d’urée. De préférence
employer, peu commune en France, la méthode au xantydrol, plus
exacte, cotation de 20 à 35 ; veiller à ne rien ingérer depuis la veille
17 heures, sinon tout est faussé. Voir aussi du côté cholestérol,
épaississement anormal du sang. Un check-up de 10 jours à l’hôpital
Nestlé, de Lausanne, serait bon. Enfin je crois au traitement marin,
l’été, au dispensaire marin de Roscoff, en Bretagne (injections
hypodermiques et bains de mer chauds). Le traitement dans les eaux
mères fait souvent baisser l’urée. Le docteur Cottet, d’Évian, villa
Hermine, nouveau Boulevard, le meilleur de la station, est très
compétent pour l’urée. Voilà tout ce que je sais.
Si vous retournez au Petit Riche, j’aimerais, à l’occasion, que vous
m’excusiez auprès de son patron pour avoir filé à l’anglaise, sans le
remercier d’avoir pris soin de nous. Dites à Roger de ne pas y
emmener trop de monde, les 1919 ne sont pas inépuisables.
Intéressant le jugement de Frank. Surtout n’allez pas dire à
Laurent et Parinaud que je me plains de leur enquête sur Normale.
Non seulement ça m’est égal, mais ça me plaît assez l’obscurité.
À propos de votre phrase des lettres à Fabre-Luce, utilisée par lui à
des fins publicitaires, je trouve ce procédé inadmissible ; abus de
confiance. Je ne l’avais vu employer, jusqu’ici, que par des femmes de
lettres. Quelqu’un disait : Après le bal Bestegui à Venise, F.-Luce n’en
dormit pas ; il y alla de sa fête à l’Alcazar (mais je crois vous avoir déjà
raconté cette histoire ?) tout en regardant à la dépense. Après le
théâtre de Groussay, qu’est-ce que Fabre-Luce va vouloir donner ?
Quelqu’un me répondit : « Le Guignol. »
Je ne suis pas bibliophile. Je reçus il y a 20 ans, en paiement d’un
article, Les Métamorphoses d’Ovide, illustré par Picasso, service de presse, non numéroté. En 1947, je le vendis ; je crois qu’à une vente
récente, l’ouvrage fit près de 2 millions 1. Est-ce que, de ne pas être
numéroté, fait que le volume par moi vendu, si je le vendais
aujourd’hui, n’atteindrait pas ce prix-là ? En un mot, faut-il ou non
avoir des regrets ?
À vous
PM.
P.-S. J’écrivais à Jouhandeau qui écrit sa vie par le menu : « Vos
livres sont des lettres à vos amis. » Je retourne, pour vous : « Vos
lettres sont des livres. »
1 e . Lors de la vente de l’ouvrage par M Ader, le 7 mars 1957, il avait été adjugé 2 265 000 francs.
154 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
18 mars 1957
Cher ami,
Paulhan interrogé (Larbaud) ne sait plus ce qu’il a voulu dire.
Cela ne m’étonne pas. Ce qu’il souhaite de vous : un article assez
long, quelques pages. Ce que vous voudrez : sur l’œuvre, sur
l’homme, ou vos relations avec lui. Et mieux encore, le tout
ensemble. Vous avez jusqu’au mois de juillet.
Il n’est pas question de vous (dans ma colère Arts), de rien venant
de vous, ni de moi (qui n’ai jamais figuré sur ces palmarès des
prochains morts). Il n’est question que de ma colère, parce que l’on a agi sottement à votre égard. La sottise est impardonnable. (Ils sont
d’ailleurs convaincus de la bévue.)
La Présidente est très appréciée (ma femme en particulier). J’ai
écrit ce matin, à Aury, cinq pages de format pour lui annoncer Fin de
siècle. Ce sont d’assez bonnes pages (sujet : le Talent, qui est proscrit
dans la littérature démocratique. Car le Talent, ça fait riche). Le
service de presse se fera vers le 26. Mise en vente 1 er avril. Très bonne
époque.
Le régime de la littérature populaire, c’est : à chacun son roman,
l’éditeur pour tous. Donc le talent du ci-devant, c’est le gêneur. Ce
n’est pas à la portée de tous. Le Lénine de la littérature de pauvres,
c’est Paulhan (pauvre lui-même).
Je me demande pourquoi j’ai gardé une idée si riante de Lisbonne
(les étrangers de toute provenance font un joli bariolage). Mais tout
ce que j’ai vu m’a ravi, parce que j’ai vu peu de choses. Peu, c’est
beaucoup.
Vous avez vendu l’une de vos maisons parce qu’il fallait six mois
pour réparer les radiateurs. Sachez (pour l’autre maison) que dans
ces campagnes, aux abords de Paris, les artisans disparaissent, et rien
ne les remplace. Si j’ai besoin d’un menuisier, maçon, plombier, pour
une réparation urgente, je ne trouve rien. Depuis longtemps la race
des domestiques s’est éteinte. Voilà que les femmes de journée
disparaissent.
Merci pour les renseignements urée ; et pour la valise (stock-
sirop) qui vous sera rendue vide, à votre prochain passage au Crillon.
Votre
J.
P.-S. Rencontré Rostand chez mon dentiste, qui m’a serré dans ses
bras. « Cher ami, c’est superbe, vous êtes la risée de Paris ! » Lui m’applaudit (il s’agit de Brigitte Bardot). « Sagan, Brigitte, c’est dans
la ligne, dit-il, voilà ce que je leur réponds. » Je réplique : « Zizi
Jeanmaire ce n’est pas mal non plus. » « Ah ! non, là ça ne va plus. Là
vous déraillez. B.B. rien d’autre. Zizi, ce n’est plus du Chardonne. »
Ça devient subtil.
155 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Santa Maria, Açores, 23 mars 1957
Cher ami,
Si K. Haedens fait un article, pourrais-je l’avoir ? Je compte être à
l’Avenida Palace, à Lisbonne, demain. Le tour des Açores a été facile,
grâce à l’avion. Le Tourismo de São Miguel m’a fait survoler l’île, au
grand étonnement des autres voyageurs. Virage sur l’aile au-dessus
des cônes volcaniques. En attendant le P.A. Airways qui m’emmène à
4 heures du matin, je vous écris, parmi l’étrange population inter-
globe de cet hôtel-hôpital lusitano-yankee, avec des soldats de
l’O.T.A.N., des Colombiens qui vont au Sinaï, reconnaissables à leurs
bérets écossais, des courtiers en pierres précieuses de la rue Lafayette,
des pianistes et des planteurs brésiliens. Avec Shannon (la réplique,
pour le Nord, de ce singulier carrefour) il n’y a rien d’analogue dans
la vie aérienne (si l’on peut dire) de la terre.
De Lisbonne, je verrai si Hélène vient me retrouver et si je dois
l’attendre. Mon papier pour La Revue des voyages est terminé. Je vais
voir à Lisbonne des Portugais qui ont connu Larbaud en 29 ; ceci
pour La N.R.F. Les gens du Tourismo avaient tout très bien préparé et
ont été efficaces et charmants. Je vais téléphoner à Dos Santos.
Je ne sais plus quel jour nous sommes ; me semble des siècles que
je suis parti. On me prend des heures toutes les heures (il est vrai qu’on va nous les rendre demain), les montres sont devenues folles,
toutes suisses qu’elles sont, et j’ai un peu mal à ma tête de vieillard. À
Furmas on cuisait un poulet à l’étouffée dans la terre, tellement elle
était brûlante ; on enfonce sa canne dans le sol, il en sort une
fumerolle ; je n’avais pas vu ça depuis 1898 au Châtelet, dans Les
Pilules du diable 1. Je vous écris au bar, plein d’Américains qui jouent au
backgammon ; pour le sérieux triste et appliqué, ces conducteurs de
bulldozers politiques ressemblent à des Allemands ; sauf que ces
derniers massacrent les juifs, alors que les Américains sont massacrés
par les leurs.
Dans ces îles fortunées, il n’y avait personne au e XV quand les
Portugais y débarquèrent. Ils ont eu la veine de ne trouver que des
cachalots comme minorité ethnique, les vernis ! Les hôtesses de l’air,
vers 4 heures du matin, vous servent sur des plateaux en bakélite des
menus dont la recette vient de chez Maxim’s. Vous dire ce que ça
devient à 5 000 km en l’air au-dessus de l’Atlantique… Même au Petit
Riche c’est meilleur.
Vous pourriez peut-être demander à Stock de suggérer à Gaston
Bonheur, en tout cas à Match (vu qu’ils publièrent Fleur-du-Ciel), un
petit entrefilet avec photos, analogue à celui de l’an dernier.
Tout à vous
PM.
1. « Spectacle-féerie » de Ferdinand Laloue, Anicet-Bourgeois et Laurent, créé en 1880 au théâtre du Châtelet.
156 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
25 mars 1957
Cher ami,
Fin de siècle est arrivé chez Stock et je suppose que vous avez reçu
les 6 exemplaires que Stock vous a adressés à l’Avenida Palace. Votre
femme en a quelques-uns.
Kléber était de passage à Paris avant-hier. Son article paraîtra
vendredi prochain dans Paris-Presse. Vous en serez content. Cet article
paraissant, dès la sortie du volume, cela excitera les critiques, et ils
seront plus empressés. Ils auront reçu leur exemplaire (du moins les
principaux critiques) mercredi. Le service de presse complet sera fait
au courant de la semaine. Il est important, presque démesuré. La
mise en vente (chez les libraires) à la fin de la semaine.
On conservera chez Stock une douzaine d’exemplaires pour
certains de vos amis personnels, et que vous signerez. Madame
Morand m’a envoyé une liste ; mais la plupart des noms figurent dans
le service de presse général.
J’ai relu hier soir Fin de siècle. C’est inouï. Voyez donc au tout
début de la page 164 ; il y a une affaire de corset blanc et noir qui ne
me paraît pas claire (hélas ! non madame la comtesse, le sien était
blanc) ou j’ai la berlue.
Votre don de ressusciter le détail, en tous points du monde, est
diabolique.
Dans une quinzaine je ferai (dans Arts sans doute) une déclaration
assez fracassante, sous forme d’interview, je pense. Je dirai que je ne
veux plus rien publier, et je dirai pourquoi. C’est le pourquoi qui a un
peu d’intérêt (pas publier, ne signifie pas que je n’écrirai plus. Au
contraire. Mais l’ouvrage ne paraîtra pas avant longtemps).
Je termine par quelques mots sur vous qui ne doivent pas vous
inquiéter, bien que ce soit un coup de poing sur la table. Si je vous cite, seul écrivain que je cite, c’est que vous illustrez ma thèse. On le
comprendra.
D’ailleurs on me comprend (je ne vous fais pas de tort ; je le sais.
Je me suis informé. Cocteau en a fait bien d’autres avec Picasso).
Étonnante, votre page de présentation (le dos du volume).
À vous
Chardonne
157 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
26 mars 1957
Cher ami,
Il me semble que vous êtes content. Discussion ce matin avec Dos
Santos au téléphone, confrontant nos lettres ; il croit que vous avez eu
mauvais temps ; je dis que l’on faisait cuire les poulets dans la terre
brûlante. Je me doutais que Dos Santos ne pouvait se tromper ;
Madère, ce n’était rien pour vous. Mais prenez un taxi (½ heure de
trajet), et allez voir arbres et camélias de Monserrat, à Sintra. Vous
aurez vu Madère.
Je vous enverrai, vendredi soir, l’article de Kléber Haedens. J’écris
à Gaston Bonheur (pour une photo, etc…). Il m’aime beaucoup ;
cela m’est revenu de divers côtés. Il ne m’a jamais vu (pour être ainsi,
ne pas se montrer).
On fait le service de presse ces jours-ci. Mise en vente, la semaine
prochaine.
Dos Santos et le Tourisme sont si excités par votre voyage, qu’ils
voulaient m’expédier à Madère. Je me suis senti vieux à cette idée. J’ai dit : l’année prochaine.
À présent, j’ai une idée sur Proust. Le peintre, c’est lui, est
merveilleux (le peintre de personnages, d’un instant, d’objets) et tout
ce qui a un aspect vrai de choses vues et racontées (genre mémoire).
C’est la moitié de l’ouvrage. Pour cette moitié, on peut excuser le
reste, presque insoutenable (toute la marmelade de psychologie,
sophistiquée dans son délayage).
En réalité, quand on dit « Proust » c’est une anthologie que l’on a
dans la tête. Ainsi pour tous.
Le livre de Martin du Gard paraît en mai.
J’ai vu un médecin bien outillé. Il m’a trouvé intact de partout.
Camille est déçue. Elle espérait qu’il m’interdirait de fumer (elle
déteste la fumée, et surtout la cendre). Il m’a dit : « Je n’en ai pas le
droit. »
Je reçois La Tribune de Lausanne avec un dialogue pris sur le vif, un
peu ébouriffant et qui un instant m’a fait peur. Bonne photo. Elle me
fait dire que vous êtes celui qui a eu le plus d’action sur l’éthique et la
morale de la jeunesse (éthique n’a pas un sens bien clair pour elle.
C’est une dame qui n’est pas sotte).
Votre
Chardonne
158 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
HÔTEL AVENIDA PALACE
Lisboa 27 mars 1957
Cher ami,
Merci de votre lettre du 27. Je lirai le K. Haedens dès qu’arrivera
le journal.
Je n’attendais pas le plaisir que je vais avoir de vous retrouver dans
une huitaine. Il va falloir que je repasse par Paris vers le 5/7 avril.
Merci pour l’observation de la page 164 de mon livre.
La déclaration que vous projetez dans Arts, je l’attends fermement,
mais pourquoi faut-il que vous approuviez la présentation barnum au
dos de mon livre ? Ce n’était pour Stock (fabrication) qu’une
indication, qu’un la, donné à titre de suggestion. J’ignorais qu’il
existât un éditeur tenant compte — et à ce point — des idées d’un
auteur.
Il fait un temps exquis. Retrouvé des amis de Tanger qui
s’installent ici avec 18 chevaux et leurs palefreniers arabes (lesquels
sont les premiers enchantés d’avoir quitté l’Afrique et reconquis le
Portugal). Promenade dans les dunes au-delà de l’Estoril.
La mort d’Herriot 1 me peine. J’avais de l’affection pour son âme
innocente et enfantine, de l’admiration pour son art oratoire,
l’estime la plus vive pour son amour sincère et profond de Delacroix,
Beethoven, de la peinture e XIX qu’il connaissait bien. Ce sera le
dernier de son espèce. Ce n’était pas un professeur, pas du tout. L’art
le décrassait de sa démagogie.
En 1947, il m’invita à dîner avec lui au Palais-Bourbon ; c’était
courageux. J’étais revenu pour fermer les yeux à ma mère 2. Je n’en ai
pas fait un livre, comme M. Cohen, mais ce n’était pas plaisant avec
les policiers sur le trottoir qui, d’ailleurs, fort honnêtement, y
restèrent à l’écart, jusqu’à mon départ pour la Suisse, le lendemain de
l’enterrement, où ils montèrent à l’appartement, avenue de Suffren,
me demander.
[Lettre non signée.]
É
1. Édouard Herriot (1872-1957) était décédé le 26 mars. Sénateur, ministre, président du parti radical de 1919 à 1957, maire de Lyon, président du Conseil de juin à décembre 1932, président de l’Assemblée nationale de 1947 à 1954, auteur d’ouvrages critiques dont Madame Récamier et ses amis (1904) et La Vie de Beethoven (1929). Élu à l’Académie française en 1946.
2. Marie-Louise Morand était décédée le 28 février 1947.
159 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Vendredi 29 mars 1957
Cher ami,
À Paris, ce soir, je mettrai à la poste l’article de Kléber (s’il a
paru). Je l’envoie au Crillon. Vous lirez Arts mercredi. Votre nom à la
fin de ma déclaration vient tout naturellement. On ne pensera pas
que cela tombe au moment de votre livre. On ne verra aucun rapport.
C’est pourquoi je le fais envoyer à une cinquantaine de critiques par
Stock.
Je vous rapporterai votre valise.
Les dunes au-delà d’Estoril, et cette belle plage vide (êtes-vous allé
jusque-là ?), je les ai parcourues avec le fondateur d’Estoril, mort
ruiné aujourd’hui. Il m’a parlé tout le temps de sa femme qu’il
adorait. Elle avait 80 ans, lui 60. « L’amour c’est… »
Pour la première fois depuis 25 ans, « j’ai déjeuné dans le
monde ». Je m’attendais à l’un de ces sinistres déjeuners Maurois de
12 personnes. Il y en avait 12 en effet, mais des gamins. Le déjeuner
présidé par une jolie fille : Solange Fasquelle, la fille de la duchesse
de La Rochefoucauld. Comme femmes la douce Béatrice Beck, que
j’ai torturée, et la petite et gentille Rochechouart. On s’est bien
amusés. En somme, à nos âges, tout rajeunit.
Comme toujours, on a parlé de vous.
Je n’ai pas connu les bons côtés de Herriot.
À vous
JC.
P.-S. La « postérité » de Barrès se décide maintenant. Elle est
soutenue convenablement par les jeunes de son époque, de Mauriac à
vous. On voit aujourd’hui qu’elle n’ira pas plus loin. Il ne sera pas
admis par les « Nimier ». Donc elle s’arrêtera là, quand ses anciens
jeunes contemporains n’y seront plus. Je ne vois pas comment elle
pourrait renaître. La valeur littéraire était je crois insuffisante.
160 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
er
Lundi 1 avril 1957
Cher ami,
J’ai été content d’entendre votre voix, hier soir. Je l’attendais un
peu ; mais je ne savais pas d’où elle viendrait. C’est un miracle si vous
avez entendu la mienne : un murmure ; car c’était l’heure tragique
où ma femme s’endort. Elle ne s’est pas réveillée.
Je suis ravi de l’article de Kléber du 30 mars 1. Si j’y ai une part,
elle est infime. La grande part revient à la providence qui a fait venir
Kléber à Paris. L’article a pu paraître plus tôt. Il va donner le ton. Je
crois que c’est le seul feuilleton qui soit lu à Paris, et par les critiques.
En ce moment, je suis tout accaparé par mon petit manifeste
d’Arts. Je vais à Paris, tout à l’heure, pour remanier, sur le marbre,
pour la dixième fois les six lignes qui vous concernent. Vous définir
en six lignes, c’est un travail. Du moins pour moi. Je n’ai pas de
facilité. Et ce n’est pas non plus que j’en manque. Mais dès qu’il s’agit de faire imprimer une phrase, il me faut le temps. Pendant huit jours,
un mot sera changé, chaque jour.
Mais « ça va faire du bruit ! Ça va faire du bruit ! » comme on
chante dans Folies-Bergère.
À vous
JC.
P.-S. À Paris, il y a des gens dans « les lettres » ou « l’édition »
(chez Gallimard, une troupe) qui ne font rien. Il y en a qui travaillent
furieusement, comme nulle part dans le monde, sauf en Suisse peut-
être. Parinaud est du nombre de ces travailleurs, fous de travail, et qui
vont en crever. Pour ce surmenage, il faut lui pardonner beaucoup.
Par contre Laurent, le directeur de Arts et de La Parisienne, non
seulement ne fait rien, mais ne se donne même plus la peine
d’apparaître. Je me demande s’il n’est pas en train de s’éteindre. Cela
pourrait arriver à bon nombre de brillants jeunes, sauf Marceau qui
est en fer.
Ne négligez pas votre Larbaud pour La N.R.F. Cela comptera. Ce
sera très lu. Je ne donnerai rien. Il ne faut pas faire les choses à
moitié. Je ne l’ai pas beaucoup lu ; l’appréciai de parti pris. Tout le
côté érudition anglaise, son vice impuni, fut ma punition.
Vous voyez que la présentation de Fin de siècle par l’auteur, au dos,
n’était pas si mal faite. Opinion personnelle de Kléber, et juste. Et on
a bien fait de mettre l’éblouissant Feu M. le Duc. Ah ! ce guignol ! Ce
goûter ! Cette troupe !
1. Kléber Haedens, « Fin de siècle, par Paul Morand », Paris-Presse, 30 mars 1957, p. 10.
161 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 8 avril 1957
Cher ami,
Alors, God save the Queen ! (on aimerait mieux moins de reines
anglaises et plus de divisions aux Dunkerques ; et moins d’obus aussi
à Mers el-Kébir). Le Crillon était une immense caserne de Guards.
Ces façades officielles cachent le vide ; le résultat des Bermudes :
l’armée anglaise réduite à 350 000 hommes, ce qui équivaut à dire
aux USA : « Vous prenez la barre ; soit ; à vous de nous défendre. »
L’Angleterre devient le Danemark. Revanche d’Hamlet. En réalité, il
n’y a plus d’Histoire d’Angleterre, pas plus que d’Histoire de France,
depuis 40 (Fin de l’Histoire de France, bon titre de pamphlet chez
Fasquelle 1). On me dit pessimiste. Mais mon plus noir pessimisme d’il
y a 15 ans n’alla jamais aussi loin que les faits, la disparition en 15 ans
des deux plus grands empires coloniaux du monde.
Le retour facile et rapide en Suisse ; le muguet poussait sur tous
les guidons des vélos du dimanche ; le prochain dimanche, ce sera le
lilas, derrière la selle.
Hier, Paris était pavoisé, officiellement du moins, car les gens
maugréaient, ayant peur de la facture. (Les socialistes, comme toutes
les petites gens, n’ont pas le sens de l’argent.) Ils sentaient bien que
l’entente cordiale, c’est la sénilité appuyée sur la décrépitude. Ce
n’est pas d’aujourd’hui ; il y a 20 ans déjà, c’était évident. « Morand a
lâché (lâchement) l’Angleterre », dit-on. C’est mon Angleterre, celle
de Kipling, qui m’a lâché ! Dès qu’avec la fin de Chamberlain 2,
l’Angleterre a cessé d’être un frein en Europe, l’Europe (et la France en tête) furent emportées dans le vide. Je l’ai dit et redit en 39 à tous
mes camarades anglais, au général Spears 3, à Duff Cooper, à Ivor
Churchill 4 5 , à Nicolson, etc… Je me suis brouillé avec eux ; ils m’ont
dit traître parce que j’ai essayé de couper le câble entre leur folie et
mon pays (car aucun Anglais n’admet qu’on ait d’autre conduite que
la sienne) ; où sont-ils ? morts, moralement défunts, en tout cas, à la
remorque des USA, ruinés, perdus de dettes, lâchés par l’Inde,
l’Égypte, l’Afrique du Sud, giflés par Nasser, obligés de jouer les
Hitler et la Gestapo à Chypre : fameux résultat. Et sans relèvement
possible. À jamais. Je les plains. Ils payent pour avoir survécu, disent-
ils. Non : ils payent pour leur orgueil dément, leur foi en Uncle Joe et
en Churchill, ce maître du Mal’occhio. Et sur toute cette catastrophe
plane le clown tragique, le gradé de la Maison-Blanche (voir les
dernières photos du pauvre Eisenhower). AMEN.
À vous
PM.
1. Projet de titre ironique suggéré par Paul Morand.
2. Joseph Chamberlain (1863-1937), chancelier de l’Échiquier de 1903 à 1905, puis de 1919 à 1921, ministre des Affaires étrangères de 1924 à 1929, prix Nobel de la paix en 1925.
3. Edward Spears (1886-1974), général anglais.
4. Ivor Churchill était l’animateur des Amis des Volontaires français à Londres.
5. Harold Nicolson (1886-1968), diplomate britannique, sous-secrétaire d’État à l’Information en 1939.
162 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Lundi 8 avril 1957
Cher ami,
Si on a un ami, c’est pour rectifier nos erreurs. J’en trouve deux
dans votre lettre.
D’abord l’enquête d’Arts est idiote. Cela ne signifie rien. Les
garçons que l’on questionne, baignent dans la mode. Comme ils sont
très jeunes, ils sont en plein dans une mode qui commence à être
démodée. Cette mode, c’est Malraux, Camus, Sartre, un peu de
communisme. Pour ces gars, nous n’existons pas ; nous sommes des
morts (et bien d’autres ; à peine Cocteau voltige, libellule qui les
épate).
Ce qui importe, c’est la génération qui a entre 30 et 40 ans, car
elle fera l’éducation de ces gars. C’est elle qui est notre avenir. Or
cette génération-là vous a découvert et adopté. Elle est en train de
lâcher Romains, après Mauriac. Vraiment, elle vous a découvert.
Vraiment nous étions morts. C’est très intéressant. C’est une situation
toute particulière. À ces ressuscités, on ne donne pas beaucoup ; mais
cela est savoureux. Cela compte. Un écrivain à la mode, bien en cour,
ce n’est rien ; vous avez connu cela ; vous n’y avez fait aucune
attention. « Où donc est Ovide, qui était jadis parmi nous ? » Je ne
pourrai le dire en latin ; c’est cela que souhaitait Ovide. Nous, demi-
exilés, que l’on se souvienne un peu de nous, cela est doux. Si je
n’avais pas été interdit à la radio il y a cinq ans, croyez-vous que je
goûterais, comme je le fais, la lettre que le directeur de la radio m’a
écrite avant-hier ? Elle vient des mêmes gens, en somme.
Votre seconde erreur, concerne mon épouse. C’est un être
singulier. Une sauvage douée de je ne sais quelle clairvoyance ; un
être tout en électricité ; presque une sorcière. Il se trouve qu’elle vous
adore. Elle se délecte avec vos lettres ; à ce point qu’il n’est pas
possible que j’en dissimule une seule. Vous êtes presque toute la vie, à
La Frette. Comme « épouse » elle n’a pas été commode (ma gloire est
d’avoir supporté — moi, nerveux — un être à ce point sensible, et différent des autres). Aussi, toutes les méprises sont possibles à son
sujet. Moi, je ne me trompe jamais.
Ceux qui ont connu Barrès en parlent tous comme d’un homme
que je ne vois pas dans ses livres. Culte du moi ou Bastions de l’Est, dès le
jeune âge, je ne pouvais guère le lire. J’ai toujours senti l’artifice. La
phrase toute fabriquée (aucun don) ; en tout, des « attitudes » ; sauf à
table, sans doute, avec vous.
Et sauf ces tables amies, des banquets. Pour le « banquet de la
vie », il était bien habillé. Il faut dire que j’avais lu Nietzsche, avant Le
Culte du moi ; un bien petit moi.
À demain
Chardonne
163 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
10 avril 1957
Cher ami,
J’espère que vous n’êtes pas gêné, moralement, bien sûr, par les
réceptions gouvernementales anglaises ? (Arts vient de me
téléphoner : « Expliquez-nous sociologiquement le succès du voyage
de la Reine. » Ça m’a agacé. J’ai répondu : « C’est le complexe de
Marie-Antoinette. Les socialistes à Versailles. ») Ce luxe fou est un
rêve de péquenot ; c’est le déjeuner chez le concierge du château,
avec douze plats, et qui finit à la nuit. Comme Loubet 1 avait meilleur
chic ! Édouard VII 2 aux courses, un lunch, c’était tout.
Votre article d’ 3 Arts est un manifeste ; on sent que vous parlez au
nom de la jeunesse ; même si cela ne se sait pas, cela se sent. Je suis très content de tous les ennemis que je vais avoir. Vous êtes le seul
écrivain à n’avoir pas parlé de la Reine (« La Bonne Reine par le
Tramway ») cette semaine… Hors du temps, vous dis-je ! J’arrive
aussitôt après Pâques, pour la semaine.
Je relis Larbaud. Pourquoi en anglais son Journal ? Par beylisme ?
Pour éviter les indiscrétions des commères d’Alicante, chez qui il
logeait ? C’est regrettable. Son anglais a l’accent français ; il est
correct, mais absolument incolore. Larbaud, c’est le petit garçon qui
n’a pas voulu grandir. Et cette vie cosmopolite, c’est pour fuir sa
terrible mère. Je crois qu’il a tiré de grandes joies de tant de langues
connues et possédées à fond, mais pareille science finit peut-être par
nuire au français ?
Vous ai-je dit que j’avais laissé en plan 4 Les Mensonges de la jeune
Mallet-Jorris ; très ennuyeux, malgré le talent.
Lettre d’Hébertot qui fonde un hebdomadaire de droite 5 ; je lui
écris que c’est une des manières les plus sûres de se suicider.
Les Suisses sont très excités en ce moment sur les obligations des
mines d’uranium canadien (avec rachat à prix fixe de l’uranium par
l’État, contrairement aux mines sud-africaines, qui sont soumises aux
fluctuations de l’offre et de la demande). Nickels et cuivres sont à
garder, quoi qu’il arrive.
Vous ai-je dit que, au Portugal, le dernier survivant des trois
enfants de Fatima annonce que, très prochainement, les deux tiers de
la planète seront anéantis ? Je voudrais voir ce feu d’artifice, avec
vous, après un grand déjeuner.
À vous
PM.
1. Émile Loubet (1838-1929), président de la République de 1899 à 1906.
É
2. Édouard VII (1841-1910), roi d’Angleterre de 1901 à 1910.
3. Jacques Chardonne, « Doit-on guillotiner les écrivains de talent ? », Arts, 10 avril 1957, p. 1.
4. Éd. Club des libraires de France, 1957.
5. Jacques Hébertot (1886-1970) venait de lancer Artaban.
164 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 11 avril 1957
Je vous écris au coin du feu. « Le printemps est ouvert. » (Mme de
Sévigné.) La représentation fut courte. Les tulipes sont raides de
froid, comme sur les plats de Rhodes. Je me permets de vous
soumettre la préface d’une nouvelle édition d’Ouvert et Fermé la nuit,
que la N.R.F. va réunir en un seul volume, heureux d’avoir votre avis.
Le numéro de La Parisienne va dérouter le public
XVI e arrondissement de cette revue, mais Nourissier l’a voulu ainsi ;
numéro remarquable ; qui sont ces gens, inconnus de moi, d’une
érudition et d’une intelligence terribles ? (Bammate 1 2 , Ed. Cary,
etc…)
J’interromps, par impatience, pour vous faire lire plus tôt ma
préface.
À vous
PM.
P.-S. Très bon, ne trouvez-vous pas, l’interview de Mauriac dans
L’Express 3 ? Cela recoupe votre Arts : « On pouvait autrefois avoir du
talent et être un peu bête… L’œuvre disparaît et l’écrivain reste. »
D’où les mémoires… et la correspondance !
1. Nadj Oud-Dine Bammate, « Le gosier de métal », La Parisienne, avril 1957, p. 402-415.
2. Edmond Cary, « De l’abbé Gédoyn à Saint-Jérôme-City », ibid., p. 416-434.
3. François Mauriac, « Le métier d’écrivain », L’Express, 5 avril 1957, p. 17-20.
165 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
12 avril 1957
Cher ami,
Ne manquez pas d’écrire un mot à René Lalou. Il a été pour
beaucoup dans la désignation de votre livre au Comité franco-anglais,
plus son article aux Nouvelles littéraires. Il est très bien pour vous. Et je
peux vous dire qu’il vient de loin. Il ne s’agit pas de 40, mais de plus
loin.
« Complexe Marie-Antoinette » ; c’est bien cela. Et cela suffit. Et
nostalgie des fêtes et du faste royal. C’est à Paris que l’on peut donner
les plus belles fêtes. Ville fastueuse. Il y a des restes. On a voulu
surpasser Hitler. Et puis le communisme promet de grandes fêtes
populaires. On veut les deviner. Peu importe à qui cela s’adresse. On
fête tout ce que l’on peut : des hommes néfastes, des victoires qui
sont des désastres.
Les fragments du 1 Journal de Larbaud que j’ai lus m’ont paru
insipides. J’avais lâché les 2 Carnets de Montherlant au premier quart.
Je recommence. Pénible lecture. Pourquoi ? C’est le genre le plus
agréable ; celui où les écrivains se surpassent. Et certes, c’est un grand
écrivain. Alors ? C’est qu’il n’est pas très intelligent. Une toute petite
tête. Mauriac est plus intelligent (et pourtant, pas très intelligent ;
petite tête aussi).
Et tout à coup, je découvre ceci : vous êtes le seul écrivain
intelligent de ce siècle. Les écrivains que nous aimons dans le passé : La Rochefoucauld, Montesquieu, B. Constant, etc… étaient tous
intelligents.
Je vous avais averti. Les Mensonges c’est illisible. Un genre de
roman fini. « Balzac » aux mains des femmes ; non.
Je reçois Rivarol. Vous le recevez je pense. Vous lirez l’article de
Poulet 3 avec intérêt. Je l’ai lu avec un intérêt tout particulier, parce
que Poulet et moi nous sommes d’avis opposé à votre sujet (débat
consigné dans une ardente correspondance ces derniers temps).
Poulet, bon critique, plein d’idées (pas toujours d’un goût sûr), est
aussi rempli d’un mysticisme « vitaliste » qu’il mêle à tout, une espèce
de mysticisme belge. Je lui dis : nous sommes sur terre ; rien que la
terre ; rien que Morand. Paul Morand est un assez grand artiste pour
nous en tenir là. Admirons cette rareté (il l’admire autant que moi) ;
ne demandez pas toujours aux écrivains d’écrire ce qu’ils n’ont pas
écrit, et de faire explosion.
Votre
Chardonne
1. Publié avec une préface de Robert Mallet aux Éd. Gallimard en 1955.
2. Henry de Montherlant, Carnets. Années 1930 à 1944, Éd. Gallimard, 1957.
3. Robert Poulet, « La belle époque par Paul Morand », Rivarol, 11 avril 1957.
166 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
13 avril 1957
Cher ami,
Bonne journée pour vous, hier, donc pour moi. Ce n’est qu’un
détail, mais il a une immense importance à mes yeux. Je vous l’ai dit
souvent, nous, gens de 25, nous étions morts. Pas seulement une
autre « génération », un autre monde. La « postérité », dans toute sa
cruauté. Les « jeunes » (sauf deux ou trois cultivés déjà), par exemple
Sagan, ont trouvé Sartre, vivant. Il était pour eux toute la littérature.
Et puis, ils ont un peu regardé du côté des anciens. C’est là que cela
devenait grave. Ceux qu’ils ont rayés sont rayés à jamais. Vous êtes
sauvé. Je l’ai senti hier, bien vivement.
Parmi ces « jeunes », il y en a un auquel j’attache beaucoup
d’importance. C’est Bernard Frank. Mille raisons. La principale, c’est
qu’il est très répandu dans la jeunesse (beaucoup plus que Nimier le
solitaire). Il a du crédit. On ne sait pas pourquoi. Cela vient peut-être
de ce qu’il a été un chouchou de Sartre. Quand il dit : « Mauriac croit
qu’il est un chapitre dans la littérature — allusion à l’article de
Mauriac sur Montherlant dans le dernier 1 Figaro Littéraire — il se
trompe », on frémit pour Mauriac.
De vous, il avait lu Papiers d’identité. Froideur. Il ne vous connaissait
pas, en somme. Et il ne semblait pas curieux de vous connaître.
Quelques préjugés seulement.
J’exige qu’il lise Fin de siècle. J’ai trouvé hier soir un garçon atterré.
Vraiment frappé par une révélation. La révélation d’un art, d’une
façon d’être écrivain dont il n’avait aucune idée, et à quoi aucun
écrivain de 25 ne l’avait préparé. C’est à peine s’il parlait. J’ai compris
tout le sens de ces mots : « Pourquoi écrit-il ? » Cela voulait dire :
« Comment peut-on être à la fois si riche de talent, et si étranger au
monde ? » ou quelque chose dans ce sens. J’ai répondu : « Il écrit
comme il monte à cheval. » Il a longuement médité et a dit : « Ah !
c’est bien ! » (Je vois dans votre très bonne préface — Parfaite — que
c’est à peu près cela ; j’ai répondu au hasard.) Et puis, il a dit : « Inutile d’écrire à présent. Je ne vais plus écrire que sur les
écrivains. »
Plus précisément, j’ai vu un homme suffoqué, ivre, hébété par un
alcool trop fort.
Il faudrait que votre préface piquante et toute en fleurs paraisse
dans Arts ou ailleurs. Ce serait bon pour le livre, pour vous, et pour
tous. Vraiment, c’est désirable. Gallimard devrait être de cet avis. Est-
ce que j’en dis un mot à Nimier ?
En effet, prodigieux articles dans La Parisienne. Je m’informe sur
ces gens etc… Je ne connais que Bay, qui est Stock.
À vous
JC.
1. François Mauriac, « Le style et l’homme », Le Figaro littéraire, 13 avril 1957, p. 1-4.
167 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 15 avril 1957
Cher ami,
Je viens de relire votre manifeste d’Arts ; le ton est splendide ; la
chute de la dernière phrase, étonnante. Votre grâce, dans la forme,
votre autorité pour le fond, sont uniques. La justesse du ton, le
retenu, m’enchantent. J’aime beaucoup le : « il écrit comme il monte
à cheval ». Il ne me reste qu’à me féliciter de votre intervention
auprès d’un Frank jusque-là prévenu, en redoutant les lendemains de
son ivresse.
La préface pour Arts, bonne idée. Mais mieux vaut attendre
l’heure de la réimpression.
Je n’ai pas voulu verser de la politique dans cette préface ; j’aurais
pourtant aimé expliquer mon anticlémencisme d’alors ; le voici en
deux mots : en 1917, tout peut être sauvé, si on consolide à Vienne le
successeur de François Joseph 1 2 . J’étais là à l’école de Briand. Je le dis
trop à Rome ; comme j’étais familier de Caillaux (dans les mêmes
idées ; Caillaux 3, ami de mon père, qui venait de déposer au procès
en faveur de Madame Caillaux, ce qui amènera une rupture entre
mon père et les amis de Calmette), Barrère 4, pour faire sa cour à
Clemenceau 5, me fit quitter Rome, où je servais sous ses ordres, et
envoyer à Madrid.
En décembre 1919, j’eus avec Ph. Berthelot 6 un long entretien, où
il voulut bien m’exposer (il avait une façon de traiter les jeunes gens
d’égal à égal qui était unique) les raisons pour lesquelles il était
devenu, de briandiste, clémentiste ; comment il fallait abattre
l’Allemagne à jamais, prendre comme pivot de la petite entente
Prague (avec tous les dessous maçonniques que vous devinez) et
autres constructions de l’esprit qui m’apparurent des plus
dangereuses. Comme il me disait que l’Autriche était morte de la
perte de ses provinces slaves, je lui répondis : peut-être l’Europe
périra-t-elle à son tour de la perte de ses nations slaves ? Bref, ce
passage de mon patron Philippe Berthelot au clémencisme m’ayant
peiné, je choisis un service annexe 7, sans politique, pour rentrer à
Paris (j’étais, en décembre 1919, encore à Madrid.) D’où la rue
François-I er 8. Voilà ce que j’eusse voulu insérer dans la préface.
Tout à vous
PM.
1 er . Charles 1 (1887-1922), empereur d’Autriche, successeur de François-Joseph exilé en Suisse en novembre 1918 après la proclamation de la République autrichienne, puis à Madère.
2. Aristide Briand (1862-1932) avait été, en tant que ministre des Affaires étrangères, l’un des partisans de la collaboration internationale et de la politique de paix entre les pays européens.
3. Joseph Caillaux (1863-1944), président du Conseil, dont la femme avait assassiné Gaston Calmette (1858-1914), directeur du Figaro.
4. Camille Barrère (1851-1940), ambassadeur de France à Rome de 1897 à 1924.
5. Georges Clemenceau (1841-1929) était alors chef du gouvernement.
6. Philippe Berthelot (1866-1934) était secrétaire général du Quai d’Orsay, poste dont il démissionnera le 25 décembre 1921.
7. Paul Morand avait été affecté, le 15 janvier 1920, à la section littéraire du service des œuvres françaises à l’étranger.
8. Siège du service des œuvres françaises à l’étranger. Jean Giraudoux en fut le directeur d’octobre 1921 à avril 1924.
OceanofPDF.com
168 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
15 avril 1957
Cher ami,
Stock a un représentant en Suisse : Mme Rochat, 3 chemin de
Meillerie, à Lausanne. Mme Rochat a le téléphone (vous le trouverez
ou Payot vous dira le n˚). Ce serait bien de lui signaler la situation
Payot. Elle a les moyens de le fournir rapidement. Je serais curieux de
savoir ce qu’elle dira.
Un choc, ce matin : le grave accident Sagan. Vivre
dangereusement, cela ne vaut rien. C’est ce que vous avez fait toute
votre vie. Bernard Frank était dans la voiture (il a un bras cassé). Je
l’avais vu la veille, où nous avions tant parlé de vous. Pendant une
demi-heure, des voitures ont passé sur la route, ont vu l’accident, sans
s’arrêter. Les gens qui ont une voiture ne sont plus des gens bien.
J’ai lu avec ennui les Carnets de Montherlant ; et tout entier. Il est
clair qu’il n’a rien dans la cervelle, sauf un peu d’histoire romaine.
C’est un sot. Je m’en doutais. Je le sais à présent. Un ronchonneur, un
ridicule paillard. Cela pue le célibataire, et le vantard. Il admire le
naturel de Colette (c’est précisément ce qui manque à Colette). Ainsi
pour tous ses jugements.
Quand on croit détenir la vérité on rabâche. Donc, je rabâcherai.
Je brûle de lire dans Arts votre article. On n’a pas besoin d’attendre la
publication de Ouvert et Fermé. Il suffit que Parinaud fasse un petit
« chapeau » : Ouvert et Fermé devant reparaître, nous avons demandé à
Paul Morand ce qu’il pensait de la nouvelle… et des temps où le livre
a paru, etc…
Alors, toute votre préface, où tout est du plus grand intérêt,
chaque ligne (je pense à 1 Bella, et aux circonstances que vous
indiquez), un peu plus développé peut-être, vient naturellement. Cela
fera sensation. Très important.
Votre
JC.
P.-S. Je n’ai pas vu Les Débats. On dit que c’est assez terne. Vous
avez vu le mari de Mme Rochat (pour une intervention : Rochat
Senizi). Il est mort il y a trois mois.
Pendant les trois quart de ses Carnets, Montherlant se plaint qu’on
le dérange. Farceur. Il n’a qu’à venir à La Frette. Personne ne le
dérangera. Mais justement, il ne veut pas qu’on l’oublie. Il veut être
dérangé. Farceur.
1. Allusion au livre de Jean Giraudoux, publié en 1926, qui transposait l’affaire politique et financière du scandale de la Banque industrielle de Chine, dans laquelle était impliqué Philippe Berthelot, ami de Jean Giraudoux et de Paul Morand, et que ce dernier évoque dans une lettre à Edmond Jaloux du 28 mars 1945, citée dans la préface écrite pour la réédition de Ouvert la nuit.
169 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE